CHAPITRE VIL
DE LA PSTCHOtOGiE d'abélard. — De IntellecUbus.
Lorsque Ton compare la philosophie du moyen âge et la philosophie moderne y une première différence frappe les re'gards. L'une parait presque étrangère à Tétude des facultés deTâme^ à laquelle l'autre semble consacrée. En d'autres termes, la psychologie passe pour une découverte des derniers siècles. C'est en effet une vérité incontestable que depuis deux cents ans l'étude de l'esprit humain est devenue la condition préalable, la base, le flambeau, le premier pas de la science; toutes ces métaphores sont justes. Mais c'est surtout cette importance, c'est ce rôle de la psychologie dans la philosophie qui peut s'appeler une découverte moderne; et Ton ne saurait prétendre d'une manière absolue qu'à aucune époque l'homme ait entièrement renoncé à s'observer lui-même , ou du moins à se faire un système quelconque sur sa nature intérieure et sur ses moyens de connaître. 11 y a donc eu toujours une certaine psychologie. Mais on en faisait peu d'usage; et l'on est resté longtemps sans deviner qu'une grande partie des vérités philosophiques ne sont accessibles que par l'observation de la conscience. Les disputes du moyen âge, ces controverses fameuses dont le bruit retentit dans l'histoire, roulaient sur des questions de dialectique ou de métaphysique, et non sur la science directe de l'esprit humain. Aussi trouvions-nous à peine dans
les oorrages déjà imprimés d*Abélard ipielqnes ttcs isolées sur les facultés de Thomme , et ne ponricMisnous obtenir qoe par des indactîons conjecturales et Tagoes une idée de sa psjehol<^e , jnsqo^an jour où parut on petit traité qu'il nous reste à Cure cminaître.
Le titre seul est singulier, Tractaius de Initllecti" bus *. 11 ne serait pas aisé de le traduire do premier mot; car bien que l'ouvrage roule sur Tintelligence bumaine, cette expression de inleUectihus désigne plutôt certains produits ou certaines opérations de rintelligence que la faculté qui les réalise. H. Cousin a raison d'appeler l'ouvrage vn recueil de remarques sur rentetidemeni; mais il s'y agit surtout de ces actes de l'entendement désignés sous le nom de concepts ^ et qu'on n'eût pas , il y a un demi-siècle , bésité a nommer des idées. Nous n'intitulerons pourtant pas l'ouvrage Traité des idées; ce titre est trop moderne; on comprendra mieux notre scrupule, lorsqu'on aura lu les premiers mots de l'ouvrage. Ils seront le meilleur préambule de notre analyse.
i( Voulant traiter des spéculatioDS , c'est-à-dire des u concepts, nous nous proposons , pour en faire une « étude plus exacte, d'abord de les distinguer des « autres passions ou affections de l'âme, de celles du « moins qui paraissent le plus se rapprocher de leur « nature; puis de les distinguer les uns des autres « par leurs différences propres, autant que nous le (( jugerons nécessaire pour la science du discours.
« 11 y a cinq choses dont il convient de les isoler
* p. Abœiardi traclatus de Intellectibus ; c'est le titre du manuscrit qui provient de la bibliothèque du Mont-Saint-Michel. M, Cousin Ta publié dans la h* édition de ses Frag. phil., t. UI , Append., XI , p. 448 et sm?.
c< soigneusement: le sens^ rimagination ^ l'estima* (( tion , la science , la raison ^
1** Sens. — « L'intellect ou faculté de concevoir « est lié avec le sens tant par l'origine que par le nom. « Par l'origine, car dès qu'un des cinq sens atteint « une chose , il nous en suggère aussitôt une certaine c( conception. En voyant en effet quelque chose, en (( flairant, entendant, goûtant ou touchant, nous « concevons aussitôt ce que nous sentons ; et il est si (c vrai que la faiblesse humaine est provoquée par le « sens à s'élever à l'intelligence, que nous avons « peine à donner à aucune chose la forme de la con- « ception , si ce n'est à la ressemblance des choses w corporelles que l'expérience des sens nous fait w connaître.
« Quant au langage, nous abusons souvent du (( mot de sens pour exprimer l'intelligence; par « exemple nous disons le sens des mots, au lieu « de dire le concept des mots. La vision aussi est « prise souvent pour l'intelligence tant par Aristote « que par la plupart des autres % peut-être parce « que le sens nous paraît ressembler davantage à « l'intelligence. En effet, l'esprit se représente la
* « Sensus , imaginatio , existiinalio , scientia , ratio. » Cette distribution des principales facultés de Tesprit humain ne se trouve nulle part énoncée en termes exprès dans Bucce ; du moins je ne l'y ai pas découverte. 11 est impossible cependant d'en rapporter tout l'honneur à Abélard , d'autant que c'est à peu près la division de l'âme que l'on trouve exposée d'une manière si remarquable dans lel. III du de Anima d'Ârislote, Atvdr^criç , )>ayTa7ia , ^ôÇa , intcr-^fiY} , vowç. 11 serait curieux de rechercher comment et par qui celle division avait passé dans le commerce philosophique. Car tout semble prouver qu'Âbélard ne connaissait point le de Anima,
* Je ne vois que les représentations mentales , les fantaisies des Grecs , que Bocce propose d'appeler visa, ( In Porph. a Victor., Dial.y I, p. 8#)
hM LIVRE n.
« chose qu'il conçoit, d'une manière analogue à celle « dont nous contemplons, comme placée devant « nous, une chose prochaine ou éloignée.
« Le sens et l'intellect étant donc réunis par Tori- « gine et le nom , il m'a paru nécessaire d'assignef « leur différence, vu qu'ils opèrent ensemble dans « l'âme *. »
La différence, c'est que la perception d'une chose corporelle par le sens a besoin d'un instrument corporel, c'est-à-dire que l'âme doit être appliquée à un objet par un intermédiaire physique , comme l'œil ou l'oreille , tandis que l'intellect qui conçoit, c'està-dire la pensée même de l'âme, n'a besoin ni de l'instrument corporel, ni même de l'effet d'une chose réelle à concevoir, puisque Tintelligence se pose des choses existantes ou non , corporelles ou non , soit en se rappelant le passé, soit en prévoyant l'avenir, soit même en se figurant ce qui n'exista jamais.
La seconde différence, c'est que le sens n'a aucune faculté déjuger d'une chose, c'est-à-dire d'en concevoir la nature ou la propriété; aussi est-il commun aux animaux sans raison et aux animaux raisonnables. L'intelligence, au contraire, n'opère que par la conception rationnelle de la nature ou de la propriété des choses, même quand elle conçoit à faux. Aussi point d'entendement sans la raison , ou sans la faculté par laquelle un esprit capable de discernement parvient à distinguer et à juger les natures des choses.
2'' Raison. — Les animaux qui ont la raison ont,
* VeIntelL,ip. 461462.
en langage seolastique , la ratîonnalité. La science ne met entre ces deux choses qu'une différence de degré. La seconde appartient à tous les esprits , tant des hommes que des anges; la première, seulement à ceux qui sont capables de discernement {discretis , aux personnes discrètes); quiconque peut juger les propriétés des choses possède la rationnalité. Celui dont le jugement, exempt des atteintes de Tâge ou des troubles de l'organisation, s'exerce avec facilité, a seul la raison. Or la raison est en essence la même chose que l'esprit (ammws )• La conception, ou l'acte de l'intelligence en tant qu'elle conçoit, distincte des sens comme de la raison, descend ou provient de celle-ci dont elle est comme l'effet perpétuel; elle n'est donc pas la raison, quoiqu'il n'y ait pas conception là où manque la raison.
3"" Imagination. — La conception diffère aussi de l'imagination, qui n'est qu'un souvenir du sens, ou la faculté par laquelle l'esprit retient l'affection du sens, en 1 absence de la chose qui l'avait produite. Ce n'est pas qu'il ne puisse y avoir en même temps dans l'âme imagination et conception, aussi bien que conception et sens, et dans les deux cas il y a quelque jugement; mais c'est un acte de l'intelligence, et non pas de l'imagination et du sens. L'une se rapporte aux choses absentes, l'autre aux choses présentes; la conception se produit pour les choses absentes comme pour les choses présentes. Mais nous pouvons sentir les choses sans les concevoir, autrement nous penserions toujours au ciel et à la terre, que nous voyons toujours. Quand le sens agit, l'imagination ne peut agir avec lui et en lui;
mais dès qu'il cesse , elle le supplée. C'est une confuse perception de Tâme aussi bien que le sens. Ce qui est capable de sens est capable d'imagination. Les bêtes elles-mêmes n'en sont pas dépourvues, suivant Boèce *. Mais n'y a-t-il imagination qu'à la condition du sens? Abélard penche pour l'affirmative ; il veut que non-seulement les objets insensibles et incorporels ne soient que des concepts intellectuels, mais qu'il en soit de même des objets corporels que Tintelligence conçoit sans les avoir présents par les sens. Si Aristote a dit que nos conceptions n'ont jamais lieu sans imagination % cela signifie, selon lui , que lorsque nous tâchons d'atteindre et de juger la nature ou la propriété d'une chose par la seule intelligence, l'habitude du sens, d'où naît toute connaissance humaine , setisus consuetvdo a quo omnis humana surgit notitia , suggère à l'esprit par l'imagination de certaines choses auxquelles nous n'entendons nullement penser. Voulons-nous, par exemple, ne concevoir dans Thomme que ce qui appartient à la nature de l'humanité, c'est-à-dire le concevoir comme animal rationnel mortel ^ beaucoup de choses que nous avons eu l'intention d'écarter se présentent à l'âme malgré elle par l'effet de l'imagination, comme la couleur, la longueur, la disposition des membres, et les autres formes accidentelles du corps; en sorte que par un effet singulier, quod mirahile est^ lorsque je cherche à penser à
* De Consolât. phiL, V, p. 944.
* Aristole dit cela dans le Traité de l'Ame et dans celui de la Mémoire. {DeAnim., UI, viii. — De Mem. etRemin., I. ) Abélard ne les connaissait pas; mais Bocce cite textuellement un passage du de Anima ^ et c'est là qu Abélard s'est instruit. (Doeth., De Interp., éd. sec, p. 298.)
quelque chose d'incorporel, l'habitude de sentir me force à Timaginer corporel ; ce que je conçois comme incolore, je l'imagine nécessairement coloré. C'est que les sens sont en nous ce qui s'éveille d'abord ; leurs opérations se renouvellent sans cesse j ensuite l'esprit s'élève à l'imagination, puis à la conception de l'intelligence.
Toutefois, Boèce dit « qu'il est une intelligence qui (< appartient à bien peu d'hommes, et à Dieu seul, « laquelle dépasse tellement et le sens et l'imagina- « tion qu'elle agit sans l'un et sans l'autre * ; par elle , « rien ne s'offre à l'esprit que ce qui se pense et se « comprend; pour elle, point de perception confuse. « Évidemment Dieu ne saurait avoir ni sens ni ima- (( gination; son intelligence atteint et contient tout; « car comprendre, c'est savoir. Cette intelligence-là (( que Boèce accorde à un petit nombre d'hommes , « croyons, avec Aristote , qu'elle ne peut se rencon- (( trer dans cette vie, si ce n'est chez l'homme que (f Texcès de la contemplation élève à la révélation «divine. Et cet essor de l'âme, il faut l'appeler « science plutôt que simple intelligence, et le rap- « porter à Tesprit divin plutôt qu'à l'esprit humain. (( L'âme qui vient de Dieu se pénètre de Dieu, pour « ainsi dire, et dans l'homme qui s'évanouit et meurt i( en quelque sorte, Dieu paraît*. »
W" Estimation. — Distinguons encore l'entendement ou l'intelligence de l'estimation et de la science. On confond quelquefois l'estimation avec l'intelli-
* Boelh., De Interp,, éd. sec, p. 296.
* De Intell. , p. 467. Ceci semble un souvenir du Timée plutôt que du de knma. Voyez pourtant HI, v.
gence ; car on doit estimer pour comprendre ^ et le mot de pensée (opinio), synonyme de celui d'estimation , est quelquefois transporté à la conception. Mais estimer^ c'est croire ; l'estimation est la même chose que la créance ou la foi ^ Comprendre , c'est apercevoir (speculari) par la raison, soit que nous croyions ou non à ce que nous apercevons. Je comprends cette proposition : l homme est de bois, et je ne la crois pas. Ainsi tout ce qu'on estime ou croit, on le comprend; mais l'inverse n'est pas vraie. D'ailleurs il n'y a estimation que de ce dont il y a proposition, c'est-à-dire conjonction ou division.
5" Science. — La science est cette certitude de l'esprit qui se soutient indépendamment de toute estimation ou conception. Aussi la science persistet-elle dans le sommeil , et Aristote place-t-il les sciences et les vertus , à raison de leur durée , parmi les habitudes, habitus^, plutôt que parmi les dispositions de Tesprit.
Maintenant, tout ce qui appartient proprement à l'intelligence, entendement ou faculté de concevoir, ayant été séparé de tout le reste, il faut distinguer les différents concepts entre eux. Ils sont simples ou composés, uns ou multiples, bons (sani) ou mauvais ( cassi) , vrais ou faux; en outre, il y a une distinc-
* Ce passage serait au besoin la preuve que cet ouvrage est d'Abclard. Cette analogie de l'estimation avec la foi qu'il définit l'une par l'autre, est une opinion qu'il avait empruntée au de Anima (Ul, m), et que saint Bernard lui a reprochée. Voyez dans cet ouvrage lel. 111 , c. iv, et Ab. Op., Tntrod., 1. ï,p. 977.
* L'habitude, gÇtç , n'e?tpas l'accoutumance, mais ce que l'on a en propre comme une faculté naturelle, une capacité , suivant la traduction de M. Barthélémy Saint-Hilaire. La disposition ou dialhèse, ^eâôsTcj, n'est qu'une affection peu durable. (Categ. Vlll. —De la Logique d'Anse. y t. 1, p. 167.)
tion à faire entre le concept du composant et celui des composés, entre le concept du divisant et celui des divisés, ou entre la division et l'abstraction.
Les concepts sont simples, lorsque, ainsi que les actions ou les temps simples, ils ne se constituent pas de parties successives; les composés sont Tinversé. 11 en est de la conception comme du discours qui la suscite, lequel est simple ou composé. Dire ou entendre : f homme se promène y c'est passer par une suite d'énonciations significatives, celle d'homme, celle de se promener, et joindre l'une à l'autre. 11 y a là des parties successives; car une énonciation, ainsi qu'une conception, peut rester simple et avoir des parties , si elles ne sont pas successives. Exemples : deuxy troisy troupeau^ amaSy maison. La combinaison qui résulte de la matière et de la forme, ou bien de parties agrégées ensemble, n'exclut pas la simplicité. Exemple : le nom d'homme^ qui désigne en même temps la matière, animal ^ et la forme de la rationnante et de la mortalité.
Les mêmes choses peuvent être conçues et par une conception simple et par une conception successive. Je puis voir tantôt d'une seule et même intuition, tantôt par succession et en plusieurs regards , trois pierres placées devant moi. Ce que fait ici le sens , l'entendement le peut faire. Là est la différence des conceptions exprimées par le mot (intellectus dictionis) ou par l'oraison (intellectus orationis)^ qui désignent d'ailleurs la même chose. Ainsi le nom animal et sa définition corps animé sensible suggèrent la même pensée; toute la différence, c'est que l'un donne à la fois trois choses, et l'autre les donne suc*
cessivement. Ainsi la conception donne les choses comme jointes ^ ou joint les choses pour les donner. Elle est ainsi ou simultanée ou successive.
La différence entre les concepts de mot et les concepts d'oraison s'applique aux concepts qui donnent les choses comme séparées ou qui en opèrent la séparation y et qu'Abélard appelle concept des divisés et concept divisant. Animal donne un concept de choses jointes; non-animal est un nom infini ou indéterminé; il signifie la chose qui nest pas animal, laquelle donne un concept de choses divisées ( intellec" tus divisorum); et comme la définition de Y animal donne un concept de jonction, la description du nonanimal donne un concept de division, proprement un concept divisant ( intelleclus dividens) * .
Les concepts simples ou composés sont uns , s'ils consistent dans une seule jonction, ou dans une seule division ou disjonction; autrement ils sont multiples. « La jonction, comme la division ou disjonction, est « une , lorsque l'esprit marche continûment d'un (c seul et même élan , et n'a qu'une intention men- « taie, par laquelle il accomplit sans interruption le (( cours une fois commencé d'un premier concept. » Ce langage un peu figuré signifie qu'il y a unité dans un concept, fûl-il composé de parties et de parties successives , lorsque l'esprit le forme par un seul et même acte , lorsqu'il n'y a du moins rien de successif dans l'opération intellectuelle. En effet, quand même vous prendriez des choses successives , si vous les combinez de telle sorte qu'en les parcourant dis-
* De Iiitell., p. 468-473.— Tout ceci concorde avec ce qui a été dit au chapitre précédent sur la division , la description , etc.
cursivement ( discurrendo) , vous posiez une seule essence; ou bien quand, par la force d'une seule affirmation, vous assemblez et rendez réciproquement unis des éléments divers par le lien de l'attribution, par celui de la condition ou du temps, ou par tout autre mode; pourvu qu'il y ait impulsion mentale unique , il y a unité de concept. Quand je prononce continûment animal raisonnable^ l'auditeur conçoit animal et rationnalité comme une seule chose, il en fait un tout; et semblablemcnt, quand je dis animal non-raisonnable. Peu importe d'ailleurs que la chose soit réellement ou non comme elle est conçue; le concept n'en existe pas moins. Caillou raisonnable et chimhre blanche sont des concepts uns, comme animal raisonnable et homme blanc. Cette unité se trouve même dans les propositions transitives, et dans celles dont les termes sont liés par le cas oblique. Dans le concept , la maison de Socrate ^ il y a unité comme dans celui-ci, maison socratique. Dans un seul concept peuvent se faire plusieurs jonctions, plusieurs divisions. Mais l'unité de concept disparaît avec la continuité de l'acte.
Les concepts sont bons (sani), lorsque par eux nous entendons les choses comme elles sont ; autrement, ils sont mauvais (cassi), et on les appelle opinions plutôt que concepts. « L'opinion , dit Aris- (( tote, est la pensée de ce qui n'est pas, plutôt que « de ce qui est \ » Suivant lui, les concepts sont
* Abélard altère un peu la pensée d'Âristote et la transforme en proposition générale. Aristote dit seulement que , bien que ce qui n'est pas puisse être pensé (^opinabile) , il n'en faut pas conclure que ce qui n'est pas soit quelque chose, puisque cette pensée ou opination, opinatio, est, non
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bons f lorsqu'ils ressemblent aux choses. Le concept d'Aamme serait, comme le concept de lacAimère^ un concept vain et mauvais, s'il n'y arait pas d'homme du tout.
La vérité et la fausseté ne s'appliquent qu'aux concepts composés, soit qu'ils joignent, soit qu'ils divisent, c'est-à-dire soit affirmatifs, soit négatiCs. Car il faut qu'il y ait possibilité de délibération ou de jugement, pour que les concepts soient vrais ou faux. On juge suivant le concept ou par le concept; et le concept par lequel on juge n'est pas la même chose que le concept suivant lequel on juge; le concept par lequel on juge , c'est-à-dire la conception de juge* ment, n'est que l'opération par laquelle nous concevons une jonction ou une division d'où résulte un jugement. Le concept suivant lequel (^iecundum quem) on juge 9 c'est-à-dire le concept qui est la base du jugement , est cette partie du concept total du jugement dans laquelle réside toute la force du jugement; tels sont les concepts des prédicats. Le sujet n'est posé que pour recevoir la chose que nous voulons lui assigner par jugement; mais le prédicat est posé />our dénoter tétai auquel nous voulons que la chose soit
qu'il est, mais qu'il n'est pas. Tel est le sens de ia version de Boèce qu''Ai)é< lard avait apparemment sous les yeux (Z>« Interp., éd. sec.,!. V, p. 423). Dans le texte grec , il y a littéralement : « Le non-étre, parce qu'il est pen- « sable (^o|«7Tov, opinabile), n'est pas pour cela dit avec vérité être quel- « que chose de réel (6v n, eus quiddam)^ puisque nous ne pensons pas qu'il «soit, mais qu'il n'est pas. b ( Hez-men. , XI.) Au reste, si l'on voulait approfondir toute celte partie de la logique d'Abélard, il faudrait se reporter à sa Dialectique ; là, à l'occasion de la proposition et du prédicat, il expose sous une autre forme une partie des idées que nous retrouvoDl ici.(I?ia/., p. 237-251.)
rapportée par jugement * ; c'est-à-dire , en langage moins technique, pour assigner une chose à une autre en vertu d'un certain rapport. Le sujet est le terme posé en premier concept ^ et auquel est substituée la chose que le jugement y joint ou en sépare ; le prédicat est dit du sujets non la sujet du prédicat. La force delà proposition étant dans ce qui estdity toute la vertu de l'acte intellectuel qui juge ou de la conception de jugement est dans le concept du terme qui est dit ou du prédicat.
Le concept divisant est le concept de négation. 11 sépare quelque chose de quelque chose : un homme n est pas un cheval ^ celui qui est debout n' est pas assis. Le concept de disjonction est un concept d'affirmation; il ne sépare pas les choses; mais de plusieurs conceptions de Tesprit, il en constitue une : quelque chose est homme ou cheval ^ sain ou malade, etc. Les propositions disjonctives hypothétiques sont des concepts de disjonction.
Tout concept qui donne la chose comme elle est, est-il bon? Tout concept qui donne la chose comme elle n'est pas, est-il mauvais? L'affirmative paraît vraie; cependant tout concept obtenu par abstraction, omnis per abstractionem habitus iîitellectus y donne la chose autrement qu'elle n'est. A peine existe-t-il un concept d'une chose non sujette aux sens, qui ne la donne pas à quelques égards autrement qu'elle n'est.
(( Les concepts par abstraction sont ceux dans les- (( quels une nature d'une certaine forme, est prise (( indépendamment de la matière qui lui sert de sujet,
* « Ad dcnotandum siatuin secundum queni eam deliberari voluinus, » (P. 477.)
i< OU bien dans lesquels une nature quelconque est i< pensée indifféremment , sans distinction d'aucun « des individus auxquels elle appartient. Par exem- « pie, je prends la couleur iTun corps ou la science H dCune âme dans ce qu'elle a de propre, c'estrà-dire en « tant que qualité; j'abstrais en quelque sorte les ic formes des sujets substantiels , pour les considérer « en elles-mêmes, en leur propre nature, et sans faire a attention aux sujets qui leur sont unis. Si je consia dère ainsi indifféremment la nature humaine qui « est en chaque homme, sans faire attention à la « distinction personnelle d'aucun homme en partice culier, je conçois simplement l'homme en tant (( qu'homme, c'est-à-dire comme animal rationnel (c mortel, et non comme tel ou tel homme , et j'abs- « trais l'universel des sujets individuels. L'abstrac- (( tion consiste donc à isoler les supérieurs des infé- « rieurs , les universaux des individuels, leurs sujets « de prédication, et les formes des matières, leurs c( sujets de fondation. La soustraction (subtractio) « sera le contraire. Elle a lieu , quand Tintelligence (( soustrait le sujet de ce qui lui est attribué, et le (( considère en lui-même; par exemple, lorsqu'elle (( s'efforce de concevoir, indépendamment d'aucune (c forme, la nature d'un sujet essentiel. Dans les deux « cas, le concept qui abstrait ou soustrait, donne la (( chose autrement qu'elle n'est , puisque la chose qui (( n'existe que réunie y est conçue séparément. » Or comme personne, en voulant penser unechose, n'est capable de la penser dans toutes ses essences ou propriétés, mais seulement en quelques-unes d'entre elles, l'esprit est forcé de concevoir la chose
DE LA PHILOSOPHIE D'ABÉLARD. û97
autrement qu'elle n'est. Ainsi ce corps est corps f homme^ blanc y chaud y et mille autres choses. Cependant, considéré en tant que corps, il est conçu séparément de toutes ces choses , c'est-à-dire autre qu'il n'est en effet. Le concept de corps , indépendamment de toute forme ou qualité , est celui d'une nature quelconque prise comme universelle, c'est-àdire indifféremment ou sans application à aucun individu. Or ce corps pur n'existe nulle part ainsi; rien dans la nature n'existe indifféremment, d'une manière indéterminée. Toute chose est individuellement distincte, une numériquement. La substance corporelle dans ce corps, qu'est-elle autre chose que ce corps lui-même? La nature humaine dans cet homme, dans Socrate, qu'est-elle autre chose que Socrate même?
Quant aux choses absentes, insensibles, incorporelles, qui peut les connaître comme elles sont ? Qui ne les conçoit autrement qu'elles ne sont? Représentez-vous, quand elle est absente, la chose que vous avez vue; plus tard, vous la trouverez tout autre sous plus d'un rapport que vous ne vous l'êtes représentée. Qui ne conçoit les choses incorporelles à l'image des corporelles-, et qui , pensant à Dieu ou à l'esprit, n'imagine pas l'un ou l'autre avec quelque forme, ou quelque habitude corporelle, quoique Dieu ni l'esprit n'en ait aucune? Qui ne conçoit les esprits comme circonscrits localement, composés, colorés, investis de modes propres aux corps, et cela, parce que toute la connaissance humaine vient des sens?
Or, si l'expérience des sens nous pousse à figurer ainsi nos idées, et si tout concept d'une chose I. 32
«iaDft as xs:» 'itaî q^K «su «tat p><{ . «iisâ tev t»Q prjforTaiftetBaonûi, ^fCKik eooccplÎQtt ksaiaiiie iie okiît pu être eoikiaiBM« ?
PasMOf à l'aotr^ pntK 4e la qwsliofi. Tout coueept qui doon^ U Aose ciiHiUBecile est, dmt-il être tenQ pour boo? cela se pazatt ps§ eoatertable. Cefendant, rnnrerw qamm homme aff an Jme, ntsi pas on i(oiK«pl (aux . s Ton entend, par exemple, qoe Yfiomm^ e$i yn animal comme Fine. Qo*est-ee donc que ce concept fanx. qoi donne la chose eomme elle est ? Comment admettre que la Térité et la £in»- %etéf former contradictoires des concepts, se réunissent dans le même concept, on soient combinées dans le même acte d'on même esprit indirisible?
En défini tiye, concevoir une chne autrement qu elle ne$ty peut vouloir dire' — ou que le mode de conception diffère do mode d'existence , par exemple qu'on la conçoit séparée, quoiqu'elle ne le soit pas, pure, quoiqu'elle soit mixte; — - ou bien que la chose est Cijncue comme existant dans un état, arec un mode autre que l'état ou le mode réel. — Dans le premier cas, autrement fie rapporte à concevoir^ dans le second , il 8e rapporte au verbe exprimé ou sous-entendu danB la conception. Dans le premier cas, la chose est autrement conçue qu'elle n'est dans la réalité, et la conception n'est pas vaine pour cela. Dans le second , la chose est conçue comme étant autre^ ment qu'elle n'est, et c'est une vaine conception.
De même, cette proposition : « Le concept est juste et valable, quand la chose est conçue comme elle est^ » n'est une proposition vraie, que si l'on ajoute comme elle est dans le sens où elle est conçue. Tout dépend de
ce que l'esprit entend, quand il conçoit. Suivant le sens qu'il attache à ce qu'il affirme, un même concept peut être vrai et faux en même temps. C'est le cas de tout concept qui peut être ramené à la forme d'une proposition hypothétique* Par exem'» ple^ l'homme est un âne^ peut être ramené à cette forme : Si Von entend que V homme est un animal comme rânoy rhomme est un âne. Tel est l'exemple fameux .* Si Socrate est une pierre^ Socrate est une perle^.
La conception d'une proposition n'est pas le simple acte intellectuel qu'on nomme concept, mais celui dans lequel une vue de l'esprit et une notion qui la développe et l'explique s'unissent et forment un tout. Ce qu'Abélard appelle intellectus, est proprement l'idée, selon la plupart des philosophes modernes. Seulement, il ne réduit pas l'idée à la simple perception; le concept n'est pas uniquement la chose efl tant que pensée; c'est la pensée qui en donne une connaissance déterminée. Constituer un concept revient au même que signifier ou énoncer qu'une chose est. Cependant il ne faudrait pas en oonelure que le fait de. signifier une chose constitue un concept de la chose. Car chaque mot en particulier si-* gnifie et le concept et la chose , ce qui ne veut paë dire qu'il signifie une signification ni qu'un concept constitue un autre concept. La signification rend le concept qu'elle suppose".
A part les formes de la dialectique, on doit re^
* Toutes ces distinclions , ainsi que tout ce qui, dans le de Intellectibus, appartient plus à la logique qu'à la psychologie, ont été traitéeiplas complètement dans la Dialectique. ( Part. II , p. 337-351.)
* DeTntelL, p. 4T5-i87.
connaître ici la théorie tant répétée de la formation des idées. La sensation , l'imagination , le concept (tant simple que composé^ tant un que multiple ), le jugement, le concept exprimé ou le terme, le jugement exprimé ou la proposition , la vérité ou la fausseté des concepts et des jugements , c'est bien là le sujet et l'ordre habituel des psychologies élémentaires. 11 ne faut pas s'étonner de retrouver ici des notions si familières aux modernes ; ce n'est pas qu'Abélard les ait devancés, c'est qu'il a puisé à la même source; le fond de tout cela est dans Aristote*. Quelle est la signification ou quel est le concept des mots universels? quelles choses signifient-ils, ou quelles choses sont comprises en eux? Lorsque j'entends le nom homme ^ nom commun à plusieurs choses auxquelles il convient également , quelle chose entend mon esprit? c'est l'homme en luimême , doit-on répondre. Mais tout homme est celuici, celui-là ou tout autre. La sensation, nous diton, ne donne jamais que tel homme déterminé, et raisonnant de l'entendement comme du sens, on affirme que le concept d'homme ne peut être que le concept d'un homme déterminé : homme équivaut à un certain homme. Il faut répondre que concevoir l'homme, c'est concevoir la nature humaine, c'està-dire un animal de telle qualité. Lors donc qu'on objecte que tout homme étant celui-ci ou celui-là , concevoir Xhomme^ c'est concevoir celui-ci ou tel autre , le syllogisme n'est pas régulier. 11 faudrait dire
* Toutefois ce n'est pas Âristotc même qu'il a consulté. Il a suivi Bocce , et il Ta rendu plus rigoureux et plus méthodique. {In Porph,, I, p. 64. et De Interp.y ed,8ec.,pa55tm.)
que tout concept de r homme est le concept de celui-ci ou de celui-là; alors le moyen terme serait mieux maintenu, et la conjonction des extrêmes se ferait en règle ; mais l'assomption serait fausse. Quand je dis une cape^ est désirée par moi^ ce qui revient à dire je désire une cape^ quoique toute cape soit celleci ou celle-là, il ne s'ensuit pas que je désire celle-ci ou celle-là. Mais si je disais : Je désire une cape, et quiconque désire une cape désire celle-ci ou celle-là ^ l'argumentation serait juste etla conclusion légitime. De même, on peut dire : Sifai la sensation d'un homme^ tout homme étant tel ou tel homme, fai la sensation de tel ou tel homme ; mais il ne s'ensuit nullement ce qu'on en veut conclure. Qu'il soit de la nature du sens de ne pouvoir s'exercer que sur une chose existante déterminée, qu'en conséquence la sensation d'homme ne puisse être que la sensation causée par cet homme-ci ou cet homme-là, accordez-le; mais l'entendement n'a pas, comme le sens, besoin pour agir d'une chose réelle, puisqu'il s'applique aux choses passées, futures, qui n'ont jamais été, qui ne seront jamais. Pour pensera l'homme, pour avoir un concept dans lequel entre l'idée de la nature humaine , il n'est donc pas nécessaire d'avoir présent à l'esprit tel ou tel homme déterminé. La nature humaine peut être l'objet de concepts innombrables , comme ce concept simple du nom spécial d'homme ou de Y homme pris comme espèce, aussi bien que de Yhomme blanc y de Vhomme assisy que saisje? de Vhomme cornu ^ qui n'existe pas; en un mot,
' Capa , espèce de capuchon , bardocucuUus.
M2 LITRE n.
eomme bmtes les coneepUoDs dans lesquelles entre la nature hninainey soit avee la distinetion d'une personne déterminée eomme Socrate, soit indifTéremment ou sans aucune détermination personnelle.
Abélard énonce ici brièTement certaines objeetionsy mais à peine indique-t-il à quoi elles tendent, et pourquoi il est intéressant de les lever. Sous leur forme technique , leur importance échappe^ et le texte de cet ouvrage ressemble à un sommaire de principes et d'arguments , applicables à des controverses usuelles 9 à des questions connues, et que devaient éclaircir ou développer, soit l'interprétation orale , soit au moins l'intelligence du lecteur , déjà familiarisé avec ce dont il s'agissait \ Essayons de suppléer à Tune et à l'autre.
11 s'agit de savoir ce que signifient les noms des universaux, ou quels sont les objets des conceptions générales ou spéciales. Abélard vient de dire que ces noms désignent des conceptions universelles , et que celles-ci , pour être valables et vraies , n'ont pas besoin de se rapporter à des objets sensibles et déterminés, parce qu'elles sont l'œuvre de l'intelligence et non de la sensibilité. C'est la sensibilité qui veut des objets certains, réels, individuels ; l'intelligence procède autrement, puisqu'elle conçoit ce qui est absent, insensible , indéterminé , ce qui n'est pas. Les conceptions générales ne sont donc pas nécessairement de purs mots, mais peuvent être de vraies conceptions, quoiqu'elles ne se rapportent pas à des objets individuels. A cela on aura trouvé une forte
* De Intel., p. 487-492.
objection^ si Ton démontre qu'il y a des mots^ ressemblant à des noms de conceptions, qui ne désignent ni des conceptions réelles, ni des conceptions possibles; ce ne seront que des semblants de conceptions; ces conceptions n'en auront que le nom; il faudra bien reconnaître que tout nom ne suppose pas un concept, et le nominalisme aura gagné un premier point fort important.
Ainsi, par exemple, je dis tout homme, et cependant je ne conçois pas actuellement tout homme ^ car il faudrait concevoir tous les hommes ^ et cela est im*possible; on peut donc nommer une conception sans l'avoir. Semblablement, de deux je dis que Vun court y et comme je ne sais lequel ^ ni peut-être même de quel être il s'agit, je n'ai point la conception de ce que je dis. A plus forte raison , ne puis-je avoir la conception de la chimère blanche ou simplement de la chimère , ni du non-intelligible ou non-concevable. Puis donc que je prononce ces mots comme des conceptions et que j'en raisonne, et qu'en réalité je ne les comprends pas , il suit que ce ne sont que des mots. Qu'est-ce que des concepts qui ne sont pas conçus, des produits de l'entendement qui ne sont pas entendus, de l'intellectuel sans intelligence? Ainsi les concepts, autres que ceux qui correspondent à des choses individuelles, ne sont pas même des idées, ce ne sont que des noms.
Abélard répond en expliquant dans quel sens on conçoit les diverses propositions opposées comme des difficultés. Concevoir tout homme ^ c'est, selon lui, concevoir, non-seulement l'oraison tout hommcy mais un homme quelconque y ou quiconque a la nature bu-
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Nous avons évidemment ici l'argumentation et la réfutation du nominalisme. Âbélard ne le dit pas en termes exprès , mais il le fait comprendre , et en posant les exemples ci-dessus comme des difficultés, il nous fait connaître^ sansaucundoute^ quelques-unes des objections de Roscelin ou de ses partisans. Nous apprenons ainsi à quel point le nominalisme différait du conceptualisme. Le premier ne niait pas seulement les essences générales ^ mais les conceptions générales et abstraites ; il ne laissait aux genres, aux espèces, aux êtres de raison, pas même une place , dans l'esprit. 11 était absolu. Cela nous explique comment le conceptualisme, qu'on est souvent porté à confondre avec le nominalisme , s'élevait alors à l'importance d'une doctrine positive, distincte, déterminée. C'était un intermédiaire réel entre le réalisme et le nominalisme. Le premier disait que les universaux étaient non-seulement des idées et des mots, mais des réalités; le conceptualisme, qu'ils n'étaient pas des réalités, mais des idées et des mots; le nominalisme , qu'ils n'étaient ni des réalités, ni des idées, mais des noms. Le fond du nominalisme était donc que nous n'avons d'idées que des objets sensibles. La psychologie se réduisait donc à la sensation et à la mémoire , pour toutes facultés fondamentales. L'intelligence , purement passive , faculté à la suite de la sensation et de la mémoire, se bornait à concevoir leurs objets, c'est-à-dire à la simple représentation. Il ne lui restait en propre que je ne sais quelle activité vaine qui se produisait dans le langage , lequel débordait nécessairement la réalité et la pensée. Les langues étaient pleines de fictions gra-
5M UYRE n.
tnites. On voit comment Le nominaliwne se ramenait à an étroit sensualiame*
Âbéiard, qaoiqa il fût de l'école d'Ariatote, et qa il adoptât par conséquent quelquea-ons des principes da sensnaliamcj entendait les choses plus largement, et s*il ne s'affranchissait pas de qaelques-nnes des conséquences de ces principes avec la même hardiesse que son- maître, cependant il ne peut être confondu aTCC les sectateurs de cette étroite doctrine. Il disait bien que toute connaissance surgit dessensK 11 admettait bien qu'il n'y a dans la nature que des choses déterminées, que les réalités sont toutes individuelles ; il croyait donc que les genres et les espèces ne sont pas réels en eux-mêmes. Mais si rintelligence est instruite , excitée par les sens , si les sensations suscitent des concepts *, cependant rintelligence est distincte des sens; elle en est profondément différente; elle Test même de l'imagination, qui n'est que la faculté de se représenter les choses sensibles. La sensation , Timagination, tout cela n'est que perception confuse. L'intelligence a des perceptions plus distinctes ou plutôt des conceptions (concepts, intellects, idées), qui sont de plus en plus indépendantes, de plus en plus dégagées des perceptions sensibles et imaginatives ; et elle peut même arriver très-près de Tétat d'une intelligence pure, qui comprend par elle-même el directement, à la manière de rintelligence divine. Or, elle a cette puissance à deux conditions,
* De IntelL, p. 466 el 482.
c'est non-seulement de changer en idées les perceptions sensibles, mais de se faire des idées, dont l'objet n'a pas été senti , dont l'objet ne peut l'être j dont l'objet même n'existe pas. En d'autres termes , l'intelligence a des idées sensibles ou de représen*tation , et des idées purement intelligibles ou intel*lectuelles, savoir celles des choses invisibles, celles des choses inconnues , celles des choses universelles, celles des choses abstraites. Ainsi, l'homme est non*-seuIement en communication avec la nature physique , mais il l'excède; il est naturellement métaphysicien; voilà l'homme d'Abélard et d'Aristote. On voit que le conceptualisme , quoique venu à l'occasion d'une question logique, est une psychologie. Cette psychologie est sommaire, succincte, incomplète , je le veux ; elle n'est pas inattaquable, j'en conviens encore. Mais elle ne donne pas une trop mesquine idée de l'esprit humain; elle est loin de limiter trop étroitement sa portée ni ses forces. On peut la trouver hésitante, obscure, fautive sur la question ontologique; elle nejettesurla réalité qu'un regard de passage , et peut-être ignoret-elle les rapports mystérieux et certains qui unissent le monde des idées avec le monde des choses. Mais les philosophies qui peuvent lui en faire un reproche, ne sont pas fort nombreuses. Platon n'avait pas réussi à persuader Aristote, et le néoplatonisme n'a rien fondé. Chez les modernes, Locke et Reid n'en savent pas beaucoup plus qu'Abélard ; Kant en sait plus, mais il doute davantage. Quelques mots de Descartes et de Leibnitz composent tout ce que nous avons gagné sur l'antiquité. Au-