‹ Abélard (volume 4)Chapitre 22 sur 24 · U¥RE IL · texte numérisé non relu

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bien que nous n'en ayons pas les noms , elles a'eo doivent pas moins subsister dans la nature des choses. Or elles ne peuvent être unies de relation au genre suprême. En effet ce qui est antérieur à toas les relatifs (le genre suprême) est le genre de tous, leur genre unirensel. 11 n*est donc pas ensemble avec eux ; il ne leur est donc pas relatif; car Aristote nous enseigne dans ses Prédicaments que dans la naton tous les relatifs sont ensemble (ou simultanés) '. Par la même raisuo, les deux espèces prochaines qui divisent le genre de la relation ne peuvent être relatives à ce genre, parce que deux choses diverses d'un même n'y peuvent être relatives , comme un même ne peut avoir plusieurs contraires, plusieurs privations ou possessions d un même, plusieurs affirmations propres ou négations, d'après la règle une seule négation pour une seule affirmation *.

« Ces deux espèces ne peuvent non plus être relatives aux espèces subordonnées ; car si une d'elles est en relation (et par conséquent simultanée] avec les espèces inférieures, c'est avec celle qui lui est subordonnée, ou avec celle qui est subordonnée à l'autre. Or ce ne peut être avec celle qui vient après elle , puisqu'elle est antérieure à celle-ci dans la nature , comme étant un genre. Si c'est avec celle qui est subordonnée à l'autre et si elles échangent ainsi leurs espèces subordonnées , il suit que dans la nature chacune est antérieure et postérieure à l'autre , car ce qui est antérieur ou postérieur à Tuoe de deux choses simultanées dans la nature est nécessairement aussi antérieur ou postérieur à l'autre. Or des deux espèces, celle-là, étant comme le genre du relatif à une espèce contemporaine ', est l'antérieur de ce relatif, et devient en même temps l'antérieur de l'espèce contemporaine. Pareillement, celle-ci est antérieure à celle-là, en sorte que chacune des deux est, dans la nature, antérieure et postérieure à l'autre et à soi-même. C'est ce qui deviendra plus clair , si nous désignons par des lettres l'ensemble du prédicament. Représentons l'ordre par cette figure :

Relation

* Arist. CaieQ.,\\l. — Aristolc ne pose pas le principe d'une luanière absolue. Aoziï oè rà Tzpàç ri âya. r^ fxjan «ivai* xai ctti /acv tûv 7r/eîaTwv àWr.Qéi £7rtv. « 11 parait que les rclalifs sont simultanés dans la nature ; et cela est vrai de la plupart. »

* Mt'a y.Ti6'fU(jii //ty.ç y.y.rxfûaîui i'srt, Aiisl., De Jnl,^ vu. — Boclli,, De ïut.^ cd.scc, p. 352.

' Coœquœva, <iui n'est ni anlcricuro ni poslcricurc.

DE LA PHILOSOPHIE D*ABÉLARD. kki

« Si d'uncôlé G et D^dcTautre B el L sont réciproquement relatifs ( fi et G étant les deux espèces prochaines du genre le plus général relation , D et L des espèces, Tun de B , et l'autre de G) , B sera antérieur à D comme à son espèce ; D étant ensemble ou simultané avec G comme avec son relatif, B précédera G. Ainsi B précédera son espèce D et G le relatif de D, et par conséquent soi-même (puisqu'il est simultané avec G son codivisant). En outre, il est évident que dans cette relation , une des espèces inférieures détruite anéantit tout le prédicament ; si D est détruit, tant B que G périt nécessairement , puisqu'ils comprennent le genre le plus général. Gar D, étant relatif à G, le détruit par sa propre destruction ; mais G , étant le genre de L , emporte L relatif de B, et ainsi B périt aussi. G'est pourquoi D une fois détruit, tantB que G est détruit, et la relation avec eux. Mais plutôt , disons B et G mutuellement relatifs , ce qui est plus vrai , et que toutes les autres espèces contemporaines sous leurs genres , soient relatives Tune à Tautre , comme D et F entre eux , comme aussi G et L , et ainsi des autres , tant qu'il y a d'espèces contemporaines. Si une seule des espèces en relation existe , toutes doivent forcément exister , de sorte que comme D existe , B son genre existe nécessairement; et B existant, G son relatif existe nécessairement aussi. Mais si B existe , il faut nécessairement que son relatif G coexiste. Or G ne coexistera que par quelqu'une de ses espèces qui , étant relative à une autre , ne peut exister par soi seule , el il faut que cette autre existe nécessairement. Donc, une des espèces relatives existant , il arrivera que toutes existent ; ce qui est très-évidemment faux , car une des espèces n'exige l'existence d'aucune autre espèce que de celle avec laquelle elle est ensemble ou simultanée, et à laquelle elle est relative. Le père n'exige pas l'esclave ou le disciple, mais seulement le 61s.

« Si, en descendant des espèces prochaines de relatifs, par les genres secondaires et les sous-espèces, aux individus , nous trouvons que les espèces, contemporaines d'un même genre, ne sont pas relatives entre elles, mais que ce sont les espèces de l'un des genres divisant qui sont relatives aux espèces d'un autre , sous le même genre suprême (comme le sont les espèces de l'anima et de rtnanime entre elles), deux espèces existant entraînent nécessairement l'existence de toutes les autres. Si au contraire les espèces d'une espèce la plus prochaine sont relatives aux espèces d'une autre espèce la plus prochaine (comme les espèces du corps aux espèces de l'espnï), cette nécessité n'existe pas. Notez bien que le genre le plus général du prédicament où celte condition se réalise est contenu dans deux espèces ; mais aust-i , ou nous sommes en ceci plus subtil qu'il ne

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faut, ou, pour conserver l'autorité slauve, il faut dire qu'elle n'a pas regardé aux genres de tous les prédicamenls. C'est ainsi qu'il * soutient dans beaucoup de ses ouvrages que toute espèce est constituée de la matière du genre par la forme de la différence; ce qui ne peut, à cause de Tinfînité des espèces, être maintenu pour toutes ; cette règle ne doit donc être rapportée qu'au prédicament de la substance, n en est de même peut-être de l'autre règle *. »

On aura remarqué cette argumentation qui peut être prise comme un spécimen du raisonnement scolastique. La singularité en sera plus frappante si nous empruntons un langage plus familier aux lecteurs de notre temps.

La division est l'origine et comme le fond de la définition. Soit par exemple cette définition de l'homme , V homme est un animal raisonnable y elle suppose cette division^ ï animal est ou raisonnable ou non raisonnable. C'est une division , c'est-à-dire une proposition dans laquelle le sujet est divisé en deux classes par deux attributs; et c'est une division par différences, en ce que ces attributs sont différentiels, c'est-à-dire constitutifs d'espèces proprement dites, non de simples distinctions modales , mais des différences spécifiques : c'est l'expression de la science.

La division par différences doit se faire par les différences les plus prochaines. Admettez plusieurs espèces d'hommes, les uns ayant douze scns^ et les autres cinq ; le genre animal ne devrait pas être divisé par ces différences; car elles sont éloignées , elles constituent des sous-espèces, et non les espèces

* Boèce.

» DiaL, p. 468-460.

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du genre animal y la différence prochaine ou la plus prochaine , ici c'est la raison.

La différence prochaine , celle qui divise immédiatement le genre , est celle qui le fait le mieux connaître, celle qui touche de plus près la nature ; c'est donc la plus réelle. Boèce dit que tout genre a deux espèces prochaines S parce qu'il veut que toute division sôit à deux membres, toute division triple ou quadruple pouvant se ramener à la division par deux. Si la division ne paraît pas toujours pouvoir se faire en deux membres , c'est que les langues n'offrent pas toujours les deux noms des divi-' sants et surtout des deux différences spécifiques d'un même genre. Dans l'exemple, la raison est une des différences spécifiques; nous serions embarrassés pour nommer l'autre en français. Le latin assez barbare des scolastiques dit rationale^ irrationale} le substantif abstrait répondant à irrationale ce serait la non raison. Il serait facile de trouver des exemples pour lesquels la langue nous ferait encore plus défaut; mais si la division du genre en deux espèces prochaines est toujours possible, sans toujours être exprimable, il suit que les espèces existent indépendamment d'un nom qui les désigne^ Elles existent sans les mots qui les nomment. Que devient alors la doctrine qui veut que les espèces ne soient que des mots? Voilà l'argument qu'Abélard dirige en passant contre Roscelin.

Les modernes répondraient que les espèces peu^ vent exister dans l'esprit sans être nommées, que

' X)0i)fv., p. 648.

toutes les idées n'ont pas nécessairement leurs noms, et qu'ainsi le principe de Boèce peut être vrai comme principe idéologique, sans qu'il en résulte aucun préjugé en faveur de la réalité objective des espèces. Que dit en effet le nominalisme raisonnable ? Les individus seuls sont réels. Ces individus semblables ou dissemblables ^ séparés ou rapprochés par des différences ou ressemblances essentielles ou accidentelles, sont comparés et classés par l'intelligence , en sorte que les genres et les espèces sont des vues de l'esprit fondées seulement sur les différences et les ressemblances des individus, seules réalités. Toute classe . genre ou espèce, se résout réellement en individus. 11 n'y a point de réalité autre qui corresponde au nom ou à l'idée de la classe; il n'y a point rhomme, ranimai; il y a des animaux f des hommes. Les genres et les espèces ne sont donc que des idées , et comme les idées en général ne se constatent et ne se fixent que par leurs signes, comme la langue s'unit indissolublement à l'intelligence , on peut regarder les espèces comme des noms, ne correspondant à aucune réalité substantielle qui soit l'espèce, si elle n'est la réunion des individus; et en ce sens on peut aller jusqu'à dire que les espèces ne sont que des noms. Tel est le nominalisme soutenable, ou le conceptualisme éclairé.

A ce compte, le principe de Boèce pourrait rester vrai, tout genre se diviserait en deux espèces, ne fussent-elles désignées par aucun nom spécial, sans que le réalisme fût justifié , c'est-à-dire sans qu'il en fallût conclure que les espèces hors des individus

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soient autre chose que des abstractions. Mais Âbélard ne procède pas ainsi; il attaque le principe de Boèce dans sa généralité^ et sans s'inquiéter de l'induction que ce principe fournit en faveur du réalisme; voici par quel argument de métier il pense le détruire.

Si deux espèces prochaines épuisent la division de tout genre ^ la règle est applicable au genre relation. La relation est un genre supérieur, de ceux qu'Aristote appelle generalissima ^ car c'est le troisième prédicament. Or, quelles sont les deux différences prochaines qui divisent le genre relation? La difficulté de le dire peut prouver seulement que les noms des deux espèces prochaines du genre relation manquent, et ne prouve pas qu'elles n'existent point dans les choses, faute d'exister dans les noms; elles peuvent être dans la nature et manquer dans le langage. Mais .c'est une règle de logique que tous les relatifs sont ensemble dans la nature, tous les ad aliquid sont simul^ i:p6ç rc ojuia r^ f t;o'£t etvat, ce qui signifie qu'ils coexistent naturellement, en ce sens que si une chose est relative à une a,utre, il faut bien que celle-ci le soit à la première. Elles sont donc nécessairement corrélatives et simultanées. L'un des relatifs ne peut disparaître que la relation ne disparaisse et n'entraîne avec elle la disparition de l'autre. Cette règle admise, il faut bien que les deux espèces prochaines qui divisent complètement le genre relation^ étant les deux espèces fondamentales de relatifs , soient simultanées. Or le seront-elles avec la relation, leur genre suprême? Mais c'est un principe que le genre suprême est intérieur aux es-*

pècesy qu'il a la priorité sur elles; et si la relation^ genre suprême des deux espèces prochaines de relatifs^ leur est antérieure, comment ceux-ci pourraient-ils être simultanés avec elle? Cela répugne. Maintenant les deux espèces prochaines de relatifs peuvent-elles être simultanées avec celles qui ne sont pas prochaines ? Non , car ou celles-ci leur sont subordonnées^ ou elles ne le sont pas. Si elles leur sont subordonnées^ elles viennent après les premières^ qui ne peuvent être simultanées avec celles qui leur sont postérieures. S'il s'agit d'espèces qui ne leur sont pas subordonnées; si, par exemple, l'espèce prochaine A est simultanée avec l'espèce D subordonnée à l'espèce prochaine B, tandis que celle-ci est simultanée avec l'espèce C subordonnée à l'espèce prochaine A, il arrive que A simultané avec B antérieur à D, est simultané avec D postérieur à B, et par conséquent A est. antérieur à D comme B^ et postérieur à B comme D. Et de même, B est tout à la fois antérieur à G comme A et postérieur à A comme G. Sans plus de développement^ la contradiction apparaît.

Enfin , les deux espèces prochaines du genre suprême relation sont-elles simultanées l'une avec l'autre? Soit; mais alors il en est de même forcément des deux genres qui divisent chacune d'elles , et des espèces subordonnées qui divisent chacun de ces genres; car toutes ces divisions sont des divisions en deux relatifs. Et comme il y a solidarité entre eux à tous les degrés, et qu'en outre les deux dm^an^^ supposent le divisé^ un seul relatif à un degré quelconque de l'échelle ; suppose tous les au-

très; et conséquemment^ il pourrait arriver, par exemple, que Texistence de la relation de roi à sujet entraînât nécessairement l'existence de la relation de maître à disciple, ou de cause à effet; ce qui est évidemment absurde*.

Que faut-il donc penser de l'autorité? Que devient la règle de Boèce? 11 faut croire, dit Abélard, qu'il n'a pas entendu parler des genres de tous les prédicaments; et la règle ne doit être appliquée

* Supposez que le prédicament relation ait pour espèces les plus prochaines une X et une Y, dont la première sera un relatif que nous nommerons celui de qui on dépend ^ et la seconde, celui qui dépend. Elles seront corrélatives et simultanées; soit. Mais la première aura, je suppose, pour genres qui la divisent la cause et le supérieur, la seconde , l'effet et l'inférieur. Cause et supérieur ne sont pas relatifs entre eux, mais ils ont le même genre qu'ils divisent. Effet et inférieur ne le sont pas davantage ; mais ils divisent un même genre. Ces espèces se sous-divisent à leur tour ; par exemple supé^ rieur en phre et en maître , inférieur en fils et en esclave. Or supérieur, quoique de genre différent , sera re\M k inféiieur et simultané avec lui, et réciproquement. Père , espèce appartenant à un autre genre que fils , sera relatif et simultané SL\ecfils, comme maître avec esclave, bien qu'appartenant à des espèces de genres divers. Or, si père est relatif kfils , ils sont nécessaires Tun à l'autre , et ces deux sous-espèces existant rendent nécessaire l'existence de toutes les autres. Car fils étant rendu nécessaire par père, rend nécessaire inférieur ^ l'espèce de laquelle il dépend, et celle-ci , son autre sous-espèce esclave, puisque ( c'est la supposition] ces deux Bous-esipèce&fils et esclave divisent exactement leur espèce inférieur. J'en dis autant de père et de maître par rapport à supérieur. Mais supérieur et inférieur à leur tour appartiennent à deux genres difléronts, dont l'un est divisé par supérieur et par cause, l'autre par inférieur et par effet, et comme inférieur el supérieur sont nécessaires l'un à Tautre, l'existence de l'un et de I*autre entraîne celle des deux autres espèces avec chacune desquelles chacun d'eux divise exactement son genre respectif; et ces genres respectifs, tous deux réunis et opposés, corrélatifs simultanés , sont les espèces les plus prochaines du genre le plus général , la relation. Ainsi les rapports dialectiques de toutes ces branches de la relation établissent une liaison ou solidarité entre des choses qui en réalité n'en ont aucune , puisque l'existence àufils ne fait rien à celle de t esclave, celle du père rien à eelle du maître, celle du supérieur rien à celle de la cause.

kHS tn^EE IL

qu'au prédicament de la substance; c'csi aiiBi qie iOD autre règle : v toute espèce est constîtoée de h matière du genre par la forme de Im diffcraiee, » D*est vraie que des espèees de la substance.

On peut ici juger Abélard et la secriastiqiie. Il s*agit d'un argument qui , au fond , atteint le réalisme. Quelle en est la difficulté? c^est qn*il est dirigé contre Tautorité , contre une règle de Boëee. Quelle en est la force? cest qn il est appuyé sur rautorité, sur une règle dWristote. il se réduit à ceci : la règle tout genre se divise en deux espèces prochaines est inconciliable avec cette antre règle les relatifs sont simultanés. Voilà comme le raisonnement scolastique se fonde toujours sur Tautorité^ même quand il attaque l'autorité.

En admettant que le genre substance se divise en deux espèces prochaines, Abélard examine s'il en est de même du genre relation; il traite hypothétiquement la relation comme la substance; et attendu que la maxime de Boèce, au cas où elle serait Traie, suppose que les espèces sont des choses et non des mots y puisqu'elle les admet comme existantes, encore même qu'il n'y ait pas de mots pour les nommer, il suit que, si elle est vraie pour la relation comme pour la substance, les espèces de la relation sont des choses comme celles de la substance. Mais, en vérité, comment des espèces de relations peuvent-elles être des choses? Quelle valeur peut avoir un argument qui donne aux relations la même réalité qu'aux substances? N'y a-t-il pas là une tendance à réaliser indûment des abstractions? On voit comment h scolastique, si peu ontologique

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dans ses bases, en ce sens qu'elle s'appuie si peu sur Tobservation de la réalité, tombe facilement dans une ontologie artificielle et gratuite qui remplit et abuse Tintelligence.

Il serait facile d'attaquer l'argumentation d'Abélard en elle-même. Attaquons-la jusque dans ses principes. Le premier est d'Aristote : « les relatifs sont ensemble dans la nature; » c'est-à-dire, comme il l'explique, simultanés et solidaires dans la réalité. Ce principe est-il donc si clair et si juste? Sans doute il y a moitié, s'il y a double; s'il y a disciple,. il y a maître; mais la science est relative à son objet, et l'objet de la science peut exister sans qu'effectivement la science existe. De même, l'objet senti e&t antérieur à la sensation. Le principe n'est vrai tout au plus que si on l'applique à la relation en acte, non à la relation en puissance. La relation actuelle exige la simultanéité des relatifs. Mais quelle espèce de relatifs sont les deux espèces prochaines du genre relation? Le rapport des espèces prochaines aux genres, des espèces entre elles, des espèces à d'autres espèces, est-il la relation proprement dite, aristotélique, catégorique? cela ne conduirait-il pas à cette idée outrée que tout rapport est un rapport nécessaire? La catégorie de relation est le rapport nécessaire; mais le rapport nécessaire n'est pas nécessairement le rapport de simultanéité. De A à B il peut y avoir un rapport nécessaire, dès que B existe; mais avant que B existe, il peut n'y avoir de A à B qu'un rapport possible; si A est naturellement antérieur à B, on ne peut pas dire que A et B soient ensemble ou simultanés^ quoique A étant 1. 29

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donné , il en résulte nécessairement an rapport pos- Bible avec B, au cas que B devienne réel ; et quoique B étant donné, il en résulte nécessairement un rapport nécessaire et actuel avec A, qui ne peut pas exister, dès que B existe. Ainsi  et B sont relatifs et ne sont pas simultanés.

Mais si tous les relatifs ne sont pas simultanés, est-il vrai que cette règle vraie ou fausse doive s'appliquer aux choses unies par le rapport d'espèces à genre, ou d'espèces du même genre entre elles, ou de celles-ci avec d'autres espèces? Nullement; la définition de la relation ne s'applique pas à ces relations-là. Le genre est logiquement antérieur aux espèces, et, bien que les espèces le supposent, il ne les suppose pas , il ne suppose que des espèces possibles. Il n'y aurait pas d'hommes qu'il j aurait encore des animaux. De même, point de relation nécessaire entre l'espèce homme et les espèces des plantes, ou les sous-espèces des oiseaux ou des poissons, ou même les sous-espèces des nègres ou des blancs. L'une ne suppose pas les autres. Ce qui est vrai, c'est que si un genre est complètement divisé par deux espèces prochaines, poser l'une comme espèce, c'est supposer l'autre. On ne peut dire : Il y a dans le genre animal une espèce raisonnable, sans dire implicitement qu'il y a une espèce non raisonnoble. S'il n'y avait que l'espèce raisonnable^ il n'y aurait pas de différence entre le genre animal et l'espèce homme. L'un se confondrait dans l'autre, l'animal ne serait qu'un genre sans espèce. Bien plus, si l'homme a été créé après les autres animaux, le genre wimal^ avant la naissance d'Adam , n'était ni genre

ni espèce qu'en puissance , et non pas en acte; et quoique la race humaine ne pût naître sans que la division possible du genre devînt nécessairement actuelle entre elle et les autres races, c'est-à-dire sans qu'aussitôt le genre et les deux espèces fussent réalisés y il n'y avait pas eu simultanéité entre Tespèce humaine et le reste des animaux, en dépit du rapport nécessaire entre les deux espèces. ïous les animaux ne coexistent pas nécessairement dans la nature.

Il faut donc modifier le principe d'Aristote , ou ne pas regarder les deux espèces prochaines d'un genre comme de véritables relatifs. Au reste, la question n'est pas si un genre se divise en deux relatifs y mais s'il se divise nécessairement en deux espèces.

Nous touchons ici à la seconde règle et à l'autre autorité. Le genre se divise-t-il exactement en deux espèces prochaines, oui ou non? Si Ton parle d'une division verbale, soit. Posez une espèce du genre, vous aurez certainement en regard de cette espèce tout ce qui , dans le même genre , n'offre pas la différence spécifique. On peut toujours dire que le genre se divise en ce qui a telle différence et ce qui ne l'a pas; mais le second membre de la division n'est pas nécessairement une espèce proprement dite. Ce peut être la collection formée mbmentanément par l'esprit de tous les êtres qui n'ont pas la différence; ce n'est alors que la négation en regard de l'affirmation. Par exemple, les animaux sans raison constituent-ils nécessairement une espèce proprement dite, et ne pourraient-ils pas offrir d'ailleurs de telles

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dlTersiiés, qa*ik ne formeraient one classe une et spéciale qne par opposition à Fespèce raisonnable? Tonte importante qn est la division par Taffirmation et la nation , elle n'est pas assez instractiTC , assez significatiTe ; c'est plutôt one élimination, nne abstraction , comme parle la logique moderne, qu^une division scientifique. Par exemple, si l'on disait: Tout être est créateur ^ incréé ou créé y on ferait une division à trois membres et qui pourrait avoir une véritable valeur. Sans doute on peut toujours réduire une division par espèces à deux membres ; il suffit pour cela d'affirmer une difTérence^ et puis de la nier. Mais il ne suit pas que Ton constituera toujours par là deux espèces réelles. Si Ton divise l'être en créateur et créé, on aura d'un côté Dieu, et de l'autre la matière, l'âme, l'ange, l'homme, la brute; le A^réé ne sera pas une espèce proprement dite. On auva cependant une division à deux membres, et qui comprendra tout le genre.

J'avoue toutefois que si l'on veut restreindre la division aux espèces proprement dites, aux différences proprement dites, et non l'appliquer à toutes les espèces transitoires et successives qu'enfante l'esprit humain , la règle de Boèce reprendra plus de valeur. Admettez qu'il y ait en effet des espèces et différences proprement dites, c'est-à-dire qu'à tel degré déterminé de l'échelle de l'être soit le genre, et au degré qui suit immédiatement, l'espèce, il sera vrai que vous ne passerez jamais de l'un à l'autre que par la division à deux membres. L'animal étant le genre, l'espèce humaine est bien certainement l'espèce; et elle est constituée du genre

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animal par la différence raison ; et l'autre portion du genre animal moins la raison, peut être dite constituée du genre animal par la différence nonr^ raison , ce qui donne forcément une seconde espèce. Mais on conviendra qu'il y a un peu de symétrie artificielle dans tout cela , et qu'il est difficile d'admet-* tre réellement la non-raison comme une forme essentielle. De cette manière de procéder, il peut résulter une création illimitée d'êtres de raison érigés tôt ou tard en êîte réels. Ainsi , les nominalistes eux-mêmes sont tôt ou tard ontologistes.

Je n^ai raisonné que sur le genre substance ; que serait-ce si je m'occupais des genres des autres prédicaments! c'est alors que tout paraîtrait fictif, et Tabus de l'ontologie dialectique éclaterait. U est tel qu'on ne peut supposer que les scolastiques habiles en fussent les dupes, et certainement au fond Abélard savait bien que ce ne pouvait être que par une assimilation fictive que l'on traitât la relation ou la situation comme la substance y il laisse entrevoir, quoique trop rarement, qu'il n'ignore pas que la nature y c'est ainsi qu'il nomme la réalité , est autre chose que l'art , c'est ainsi qu'il nomme la dialectique. Mais d'abord pourquoi ne le pas dire mieux ? puis, pourquoi ne pas étudier, pour la décrire et la circonscrire , cette disposition ou cette faculté qui est en nous de convertir tout en être , et de raisonner des rapports et des modes comme si c^étaient des substances ? U est vrai que c'eût été là de la psychologie.

Remarquons cependant une distinction importante et qui prouve que ce rare esprit ne méconnais*

hSk LITRE IL

sait pas la différence profonde qui doit séparer Fontologie naturelle de Tontologie dialectique. Il revient ici àTidéequ'il a déjà exprimée, c'est que les règles qui sont bonnes pour la catégorie de la substance ne sont pas absolument et de plein droit vraies des autres catégories. Suivant lui , la division du genre s'opère exactement par deux espèces procbaines , mais seulement quand ce genre est de la catégorie de la substance. La division du genre par les différences équivaut à la division par les espèces , mais seulement quand il s'agit du genre de la substance. Tout cela n'est qu'une suite d'un principe antérieurement posé; c'est que toute espèce est constituée de la matière du genre par la forme de la différence, seulement quand il s'agit de genres ou d'espèces du ressort de la substance.

Je ne vois pns que cette distinction fondamentale ait élé jusqu'ici remarquée; elle fait honneur à celui qui la aperçue et répond d'avance à plus d^une censure dirigée contre lui*; mais passons à la seconde espèce de division substantielle.

a Après la division du genre en espèces vient celle du tout en parties •. Le tout est quant à la substance , ou quant à la forme , ou quant à Tune et à l'autre. Le tout quant à la substance est tel quant à la compréhension de la quantité, c'est l'entier, ou quant à la distribution de l'essence commune, c'est l'universel. Telle est par exemple l'espèce distribuée entre tous ses individus. L'espèce peut bien être appelée le tout quant à la substance des individus, puisqu'elle est la substance totale des individus. Mais il n'en est pas de même des genres; car il y a, outre le genre, la différence dans la substance

' Voyez Dial, , pars III , p. 400 ; et ci-dessus c. v, et ci-après c. ti , VII et IX.

• DiûL, pari V, p. 460-47».

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de l'espèce , tandis qu'au delà de l'espèce rien de nouveau n'entre dans la substance de l'individu. Les individus sont des parties de l'espèce, non des espèces (Porphyre); ce tout est un universel, parce qu'il se dit de toutes les parties individuelles, mais il n'est pas un entier, c*e8t-à-dire un tout qui résuite de l'assemblage de toutes les parties combinées , comme la maison , qui est composée du toit , des murs, etc. L'entier ne peut être l'universel, parce que l'universalité n'a point ses parties dans sa quantité , mais en distribution dans la diiïusion de la communauté, c'est^à-dim divisées entre plusieurs à qui elle est commune. L'entier a une prédication (attribution) qui lui est particulière; Socrate est composé des membres que voici.

« Quand Platon a dit, au rapport de Porphyre *, que la division doit s'arrêter aux dernières espèces pour ne pas s'étendre jusqu'aux individus, il a considéré non la nature des choses, mais la multiplicité et le changement des individus. Leur existence est soumise à la génération et à la corruption, elle n'a pas la permanence que possèdent les universels, dont l'existence est nécessaire, dès qu'il existe un quelconque des individus en lesquels ils sont distribués. Cette infinité *, qui n'est point l'œuvre de la nature , mais de notre ignorance et do la mobilité de Texistence, laquelle ne saurait long— temps persister dans ces individus comme dans les premiers sujets des animaux, ou dans des individus à accidents immobiles, empêche la division actuelle , mais n'empêche pas qu'elle existe dans la nature : la nature pourrait très-bien souffnr que les individus dont Texistenco aurait été permise, attendissent notre di\ision et tombassent sous notre connaissance

« De ces touts qu'on appelle entiers ou constitutifs , les uns sont continus , comme la ligne, qui a ses parties continues, et les autres non , comme le peuple, dont les parties sont désagrégées. La division de ces touts ne s'énonce pas au même cas que celle de l'universel , c'est-à-dire au nominatif, elle se fait au génitif..... De cette ligne , une partie est cette petite ligne, une autre partie, cette autre petite ligne; de ce peuple, une partie est cet homme , une autre partie, cet

autre homme , tandis qu'on ne dit pas que Caton, Virgile

sont des parties de l'homme (espèce), mais Caton, Virgile est homme Mais il faut regarder au sens plutôt qu'aux paroles

a Comme la division régulière du genre ne se fait point par ses

• Porphyr. Tsag.y II. — Boetb., Tn Porph,, 1. III, p. 75.

* L'impossibilité de déterroioer le nombre des individus.

espèces quelconques , mais par ses espèces les plus prochaines, de même , la division du tout ne doit pas se faire par les parties qu'on voudra, mais par les parties principales. On blâmerait celui qui diviserait Toraison par syllabes ou par lettres , qui sont les parties des parties; Tordre naturel est que la division se fasse en ces parties, dont l'union constitue immédiatement le tout, et que l'on décompose Toralson en expressions et celles-ci en syllabes. »

Mais quelles parties convient-il d'appeler principales , et quelles y secondaires? Regardez-vous comment le tout se constitue, les principales sont parties, non des parties , mais du tout, comme dans l'homme l'âme et le corps. Regardez-vous comment le tout se détruit t les parties principales sont celles dont la suppression détruit la substance du tout , comme la tète dans l'homme.

La première classification est arbitraire. Elle veut, par exemple , que les parties principales de la maison soient les murs, le toit et les fondements. Mais s'il convient de diviser la maison en deux, mettant d'un côté les murs avec leurs fondements, et de l'autre le toit, les fondements ne seront plus partie principale, mais partie départie. On peut à volonté dans un composé quelconque rendre secondaire une partie principale, et réciproquement. Dans l'autre opinion , on n'hésite pas à admettre comme principales des parties de parties, dans l'homme, par exemple, la tête, laquelle est une partie du corps qui est une partie de l'homme, dont l'autre partie est l'âme; on regarde seulement quelles senties parties \m , en se détruisant , détruisent la substance du tout. Mais si vous détruisez une petite pierre de la muraille d'une maison, comme cette pierre est un des éléments de sa substance, cette substance est at-

teinte , le tout cesse d'exister , la maison est détruite; ou ce qui reste est un autre tout , une autre maison ; ce n'est qu'une partie de la première. En vain diriezvous que la petite pierre de la maison existe séparément^ la maison existait comme composé , et il ne suffit pas pour son existence que sa matière subsiste. Autrement , comme elle se compose de bois et de pierres , on dirait que lorsqu'on a le bois et les pierres, on a la maison. Donc, du point de vue de la destruction , toutes les parties sont principales.

A cette argumentation, qu'Abéiard dit toute neuve, novissimœ , voici comme on a tenté de répondre. Vous dites que si cette petite pierre cesse d'être, le tout dont elle fait partie n'est plus; soit, pourvu que la pierre soit vraiment partie principale , comme dans un tout de deux pierres. Mais pour appliquer cette conclusion à un tout qui est le tout des parties , mais qui est autre chose que ses parties , il faut ajouter au raisonnement cette constante : Les parties étant parties et parties principales. En effet , dans le conséquent, elles sont prises comme tout, dans l'antécédent comme parties. Or une partie n'est pas le tout, ou la substance se multiplierait à l'infini. Il faut donc rétablir l'unité du raisonnement qui manque d'une condition essentielle en logique, la constance, d'après la règle : « Où la constance n'est pas conservée dans « Tenchaînement , la conjonction des extrêmes ne « suit pas*.» — Mais alors comment accordez-vous

* « Ubi constantia non interseritur. conjunctio non procedit. » C'est ainsi qu'Abclard donne cette règle du syllogisme : Les extrêmes et les moyens doivent nécessairement être homogènes. {Analyt, post.,liYU. ) Il n'avait pas sous les yeux le texte des Seconds Analytiques.

que dans ces conséquences fort connues : Si Phomme existe, t animal existe , et si r animal ^ la substance , la conjonction des extrêmes s'accomplisse? Car dans la première conséquence , animal suit comme genre , et dans la seconde , il précède comme espèce. Faut-il donc, pour rétablir la constance , faire Tinsertion suivante : Si F homme existe, ranimai existe ; et y si ï animal existe y comme animal est l'espèce de la substance y la substance existe. En vérité , cela est inutile , le moyen terme peut également être conséquent pour le premier membre et antécédent pour le second. Il est donc vrai qu'une partie quelconque détruite détruit nécessairement le tout, et que, du point de vue de la destruction de la substance, toutes les parties sont principales.

Mais si vous enlevez un ongle àSocrate , est-ce que toute la substance de Socrate périt ? non, parce que Thomme ne consiste pas dans ses parties. Autrement, en des temps divers, le même homme vivant ne subsisterait pas; car sa substance augmente ou diminue sans cesse. U faut donc chercher quelle est la, partie, faute de laquelle l'homme ne se retrouve plus; les uns diront que c'est la main, les autres que c'est la langue; mais la destruction de Tune ni de l'autre n'est rhomicide; et nous tenons pour principales les parties qui sont telles, que leur mutuelle conjonction produise immédiatement la perfection du tout. La conjonction du toit, des murs et des fondements, et non pas la composition de leurs parties entre elles , produit la maison.

Il est des touts dont la nature paraît contraire, quoique ce soient aussi des entiers : tels sont les touts

temporels f comme le jour composé de douze heures, et qui est pour elles un totit constitutif. Ces touts n'ayant point de parties permanentes, la simultanéité ne leur est pas applicable ; leurs parties sont succcs-> sives, comme celles du temps, celles de l'oraison, et l'existence actuelle de ces parties est la seule mesure de Têtre de ces touts. A prendre rigoureusement la signification du jour ou de l'oraison , jamais l'oraison ou le jour n'existe, puisque jamais ni les douze heures , ni les mots dont se compose l'oraison , ne coexistent. Aristote admet dans le temps la continuation sans la permanence*, mais ni Tune ni l'autre dans l'oraison. Il faudrait plutôt dire que les parties du temps ont la permanence et non la continuation; car les sujets étant discontinus, les accidents doivent l'être aussi. On trouverait également une sorte de permanence dans les parties de l'oraison , en faisant prononcer en même temps par divers les lettres qui en sonnant ensemble composeraient les mots et l'oraison avec les mots. Mais à dire le vrai , ni le temps, ni l'oraison , ne sont des composés de parties. Un composé ne peut être contenu dans une seule partie, et ce n'est pas une partie que ce que la quantité du tout ne surpasse point. Là où il n'y a qu'une partie, elle est le tout. Or les parties dans le temps ne sont jamais plusieurs, puisque la simultanéité leur est interdite; il n'en existe jamais qu'une. Ce n'est donc que par figure qu'on peut dire que le jour existe, et ce qui en existe et qu'on appelle partie n'en est pas une, elle est réellement un tout.

* Arist. Categ.t \l.

t Je me souviens, ajoute Abélard ', que mon maître Roscelin avait cette idée insensée de prétendre qu'aucune chose ne résultât de parties, et, comme les espèces, il réduisait les parties à des mots. Si on lui disait que cette chose , qui est une maison , résulte d*autres choses, savoir, le mur, le toit et le fondement, voici par quelle argumentation il attaquait cela.

« Si cette chose qui est la muraille est une partie de cette chose qui est la maison , comme la maison elle-même n'est pas autre chose que le mur , le toit et le fondement , le mur est partie de luimême et du reste. Mais comment sera-t-il partie de lui-même? Toute partie est naturellement antérieure au tout; or, comment le mur serait-il antérieur à soi et aux autres, lorsque Tantériorité à soi-même est impossible?

« La faiblesse de cette argumentation consiste en ceci , que quand on parle du mur , et qu'on accorde qu'il est partie de lui-même et du reste, on entend de lui-même et du reste pris et joints ensemble, ou d'un composé dans lequel il est avec le toit et le fondement, en sorte que la maison est comme trois choses, mais non prises séparément, combinées au contraire, et ainsi il n'est plus vrai qu'elle soit le mur ni le reste, mais elle est les trois ensemble. De la sorte, le mur n'est partie que de lui-même et du reste combinés , ou de toute la maison , et non pas de lui-même pris en soi : il est antérieur, non à soi-même pris en soi, mais à la combinaison de soi-même et du reste. En effet, le mur a existé avant que toutes ces choses eussent été jointes , et chacune des parties doit exister naturellement avant de produire l'assemblage dans lequel elles sont comprises. »

Ce long examen de la division du tout vient de nous conduire au milieu de la grande question du réalisme et du nominalisme. Abélard y a touché en s'occupant de la différence; il y est revenu en traitant de la division de la substance par les espèces. Il la retrouve ici sous deux formes , en étudiant la division du tout universel et du tout intégral.

Le tout universel est un des universaux; il est la

* Dial.,p. 471.

colleétion soit des genres^ soit des espèces, soit des individus, qui en sont comme les parties; en tant que collection des individus, le tout espèce peut être appelé leur substance, puisqu'il est la totalité de la substance répartie en eux; mais le genre n'est pas la substance totale des espèces , puisqu'il y a dans l'espèce un élément qui n'est pas dans le genre, la différence. Cette doctrine, qui admet bien une certaine réalité dans les éléments des espèces et des genres, les présente cependant comme des touts de convention; et il est vrai qu'en tant qu'on les considère comme des touts, ce ne sont pas des touts naturels, si la condition du tout naturel est Tunité numérique de substance ; mais ils sont des touts naturels, lorsqu'ils sont la totalité de genres et d'espèces véritables, ou formés à raison de ressemblanceset de différences essentielles et permanentes. Les genres et les espèces de convention, œuvres d'une classification arbitraire et momentanée, sont les seuls qui ne donnent naissance qu'à des touts conventionnels.

Quant à la division du tout intégral ou constitutif en ses parties, elle serait indifférente à la question du réalisme, si Roscelin n'avait eu la hardiesse de l'y rattacher. N'admettant de réalité que la réalité individuelle, il se croyait obligé de nier la réalité des éléments de l'individu, et comme l'individu est un tout, de nier les parties du tout. Par quel subtil argument, on l'a vu. La réponse d'Abélard est bonne ^ et résout la difficulté de dialectique que Roscelin avait inventée. Le bon sens n'en pouvait être embarrassé un moment; mais le bon sens n'est pas la logique.

&63 UTRE IL

. c La dh'iâioo du tout selon la forme est, par eiemple , celle qui partage rame en trois puissances ou facultés , celle de vég^4er, celle de sentir, celle de juger '. L*âme en exerce une dans les plantes, deux dans les animaux; dans l'homme , elle les contient toutes trois : elle a le conseil ou le jugement avec la végétabilité et la sensibilité, c'est ce qu'on appelle la rationnaliié ou la raigon.

a Voici donc une division régulière : la puissance de l'âme est ou de végéter, ou de sentir, ou de juger. Mais cette division est-elle applicable à l'âme universelle ou âme du monde , que Platon enit unique et singulière *, que d'autres appellent une espèce contenue dans un seul individu , comme le phénix? Boèce parait avoir appliqué cette division à l'âme en général , quand il dit : L'âme se composant de ces sortes de parties, en ce sensnon pasque toute âme soit composée de toutes , mais une âme des unes, une autre âme des autres, c'esi une chose qu'il faut rapporter à la nature du tout. Ces mots indiquent qu'il croit que le nom d'âme, tel qu'il est défini par la division, convient â toutes les âmes, ou , ce qui revient au même , qu'il désigne un universel On donne donc aussi le nom de toute ce qm

consiste en de certaines vertus ou facultés, comme l'âme en ses trois puissances *,

« Seule, en effet, l'âme fait v^éter le corps, et elle donne seule au corps le mouvement de croissance; seule elle discerne, c'est-à-dire a la notion du bien et du mal; mais il semble qu'elle ne sente pas

* Dia/., p. 471-476.

' Cette division triple de l'âme est connue dans toute l'antiquité. Âbélard l'avait renconlrce dans Boècc. ( In Porph., p. 46, ) Quant à la question de savoir si cette Iriplicitc s'appliquait à l'âme du monde , il aurait pu s'en assurer en relisant le Timée , si , comme on le croit, il en avait une version sous les yeux. Là , Platon dit que Dieu forma l'âme du monde d'une essence divisible, d'une essence indivisible, et d'une essence intermédiaire , produit de l'union de l'une et de l'autre. Ces trois principes, le premier, qui est Tclre , le second l'intelligence , le troisième qui participe des deux aulrcs, pourraient bien répondre à la division dont il s'agit, quoique dans le Tiinéc elle soit conçue d'une manière plus transcendante et qui a clé tout autrement développée et interprétée par les alexandrins. Voyez dans les Études sur le Timée ^ de M. Henri Martin , le texte, p. 88, 94 et 98, et la note 22. 1. 1 . p. 3iG-383.

' Les citations, comme le fond des idées, sont prises de Boèce {De Dh/., p. 646 ), et nous voyons comment s'est introduite ou plutôt maintenue dans la philosophie du moyen âge celte ancienne division de l'âme en végétative , «ensitive et intelligente ( ou rationnelle ).

seule , on croit même qu'elle ne peut sentir , car on ne dit pas les sens dé Tàme, mais du corps. Aristote attribue les sens au corps • ; c'est que les. sens^ c'est que les instruments par lesquels rame exerce ses sens, sont fixés dans le corps et font connaître les corps qui , par leur intermédiaire, arrivent à l'état de concepts, d'où l'on pourrait induire qu'il y a une faculté de sentir dans Tâme, une autre dans le corps. L'une et l'autre, en effet, sont dits sensibles (sen«t&t7e]; mais la vraie et première faculté de sentir est dans l'âme , quoique le

corps contienne les divers organes des sens , ou plutôt quoique

tous ses membres soient pourvus du tact qui parait être le seul commun à tout animal , car il est certains animaux qui manquent de tous les autres instruments, comme les huitres et les coquilles, qui sont sans tète , ainsi que Boèce le rappelle dans le premier Commentaire des Prédicaments*.

« Quant à cette sensibilité attribuée au corps de l'animal , comme si elle était sa différence , elle paraît descendré et naître de celle qui est dans l'âme, et l'animal ne paraît sensible qu'en tant qu'il contient une âme capable d'exercer en lui la faculté de sentir. Le corps n'est dit sensible que parce que l'âme est avec lui , que parce qu'il a une âme; l'âme , au contraire, est sensible, non par l'effet du prédicament de l'avoir, mais en vertu d'une puissance qui lui est propre. Objectera-t-on que sensible , étant la différence substantielle û*animal , est une qualité, apparemment parce que toute différence est qualité, mais qu'avoir une âme n'est pas une qualité , étant au contraire de la catégorie de l'avoir? Il faudrait alors entendre par la qualité la forme, ou par le mot sensible désigner dans le corps de l'animal une certaine faculté qui serait nécessairement du ressort de la qualité , puisque l'autorité a soumis toutes les puissances ou impuissances au genre suprême de la qualité ^. Cela revient à dire que l'animal naît déjà apte à l'exercice des facultés de l'âme, grâce à une qualité des sens par lesquels l'âme, comme par des instruments, s'acquitte des fonctions de la puissance qui lui est propre.

« Il faut qu'il y ait différentes sensibilités de l'âme et du corps , comme il y a différentes rationnantes , car c'est une règle que les

* Categ,, VII. — Boeth., In Prœdic.y p 166.

* Il n'y a point on il n'y a plus deui Commentaires des Prédicaments, ni par conséquent de premier. C'est dans le livre II de son unique commentaire sur les catégories que Boèce parle des huîtres et des coquilles ( p. 1^1).

* Arisl. Ca/eg., VIII. — Boeth., In Frœd., ï. IH, p. 176. Toute cette psychologie d^ailleurt ne vient point d' Aristote; on trouverait plutôt quelque chose d'analogue dans Boèce (De Inierp,, éd. seo,, p. 398)

Uh UfREIL

pauf» qui ne mmi ftoint subordona» taire espêc» <m les mêmes diflérmees : or, leb dool Ton ne reçoit aoame attrAotif» de H

« L*éf]piivoqiie qui se InMnre d»» les ei da eorpt s'étend auséi aux oons de leois talaes choses qoi stnA àzm ïhûe eai Ainsi le UmàemeiA propre des sciences on des Cependant fbomme eit on corps, H Ton dit de Inî qn^fl est saïait ou stodieox , non qa*on entende par là me fmmiilt de la scîeneeoo de la Tertu, car elles ne sont pas en fan. Bais on mnir de rime, qoi o les sciences et les Tert». L'honnie esl dit dialecticien on gmamairien , joyeux ou triste. raB6oréocciErayé,einH0e antres diOHS. à rasâon de toutes les qualités de T^ne , dont Teiefcîce ne pent api»raitre ou même avcHr lieu sans la présence dn corps. Les corps enméokes reçoivent des noms, et il leur naft des propriétés qui ont le même caractère : par exemple, Arislote dit qo'arec ranimai meort la science *. II parle de la science par rapport an corps, car la soppressioo de Tanimal n'entraînerait point celle de la science, puisque Tâme, une fois dégagée de la ténébreuse prison dn corps, acquiert de plus vastes connaissances ; il ne veut parler que de œt exerdoe de la science qui se manifeste seulement grâce à la présence dn corps'.

•y Quelques-uns appliquent cette difision dn tout Tirtnd ou du

* C'est dire , en dialectique , que la seosifailité de f ime ne peut éire cdk

da coryrs ou qac la sensation n'est pas raflectioo organique; nouveUe preme que le raiftfjnncnicnt, avec ses formes d'école , remplace et quelquefois vaut les notions puisées dans Tobserratioa des faits de conscieDce.

• Catefj., VII. — Boeth., Tn Prœd., p. 1C6.

' La division du tout par facullcs a , suivant Bocce, quelque cbose de commun avec celle du genre ou de l'entier. Ainsi la prédication de Tâme suit de ses facultés , ce qui signifie que renonciation des facultés de Yàmc donne l'âme comme conséquence. Exemple : S'il y a végéiable, il y a âme, El cela revient à la division du genre lequel suit de ses espèces : S'il y a homme, il y a animal. L'âme est composée de ses facultés autrement que l'entier Test de ses parties. La composition de l'entier est matérielle ou relative à la quantité de son essence, tandis que la composition de l'âme résulte de l'addition d'une ditiérence formatrice. « La qualité n'entre pas « dans la quantité de la substance , et ce qui est le même en nature ne peut « être matériellement composé de choses de prédicaraents différents. » C'està-dire qu'une quantité matérielle ou une nature quantitative, comme un entier, ne peut être composée d'éléments d'une nature qualitative, comme des facultés. {Diul., p. 474-475 )

composé de puissances , non à l'âme en général , mais à cette âme singulière que Platon appelle Tâme du monde, qu'il a donnée à la nature comme issue du Noy ou de Fesprit divin , et qu'il s'imagine retrouver dans tous les corps. Cependant il n'anime pas tout par elle, mais seulement les êtres qui ont une nature plus molle et ainsi plus accessible à Y animation : car bien que cette même âme soit à la fois dans la pierre et dans l'animal , la dureté de la première l'empêche d'exercer ses facultés , et toute la vertu de l'âme est suspendue dans la pierre.

« EnGn, quelques catholiques, s'attachant trop à l'allégorie, s'efforcent d'attribuer à Platon la foi de la sainte Trinité, grâce à celte doctrine où ils voient le Noy venir du Dieu suprême , qu'on appelle Tagaton, comme le Fils engendré du Père, et l'âme du monde , procéder du Noy comme du Fils le Saint-Esprit. Ce Saint-Esprit en effet, qui, partout répandu tout entier, contient tout, verse aux cœurs de quelques chrétiens, par la grâce qui y réside , ses dons qu'il est dit vivifier en suscitant en eux les vertus ' ; 'mais dans quelques-uns , ses dons semblent absents , il ne les trouve pas dignes qu'il habite en eux , quoique sa présence ne leur manque pas , il ne leur manque que l'exercice des vertus. Mais cette foi platonique est convaincue d'être erronée en ce que cette âme du monde , comme elle l'appelle , elle ne la dit pas coéternelle à Dieu , mais originaire de Dieu à la manière des créatures. Or le Saint-Esprit est tellement essentiel à la perfection de la Trinité divine, qu'aucun fidèle n'hésite à le croire consubstantiel , égal et coéternel tant au Père qu'au Fils. Ainsi ce qui a paru à Platon assuré touchant l'âme du monde , ne peut en aucune manière être rapporté à la teneur de la foi catholique *.

* « Fidelium cordibus per inhabitantem graiiam sua largilur charismata « quse vivificare dicitur suscilando in eis virtutes. » {DiaL,p, 475.) Cette génération de l'âme du monde émanée du Noy (pour voO$ , rintelligence ) est un dogme néo-platonique qu'Abélard tenait de Macrobe plutôt que du Timée. {Tn Somn, Scip», I , ii, xiii, xiv, etc.)

* Abélard , comme on le verra plus bas , n'a pas toujours repoussé avec une aussi grande sévérité d'orthodoxie le dogme platonique de l'âme du monde. Mais ce passage est un de ceux que l'on cite pour prouver qu'il écrivit sa Dialectique après sa condamnation. Il est très-probable en effet qu^il aura inséré à dessein dans ce passage la rétractation d'une opinion , qui , bien que très-formellement exprimée dans sa théologie , n'en fait point une partie essentielle ; tandis qu'on ne peut admettre qu'après l'avoir positivement condamnée , ill'ait reprise plus tard -et développée, le théologien se montrant ainsi moins correct en sa foi que le philosophe. (Voyez U III ,

€ Mais une fiction de ce genre parait éloignée de toute vérité , car elle placerait deux âmes dans chaque homme. Platon imagine «t veut que les âmes de chacun, créées au commencement dans les étoiles correspondantes (in comparibus sieUis), viennent prendre appui en des corps humains pour la création de chaque homme en particulier, et que les corps soient animés par celles-là seules, dont la présence est partout suivie et accompagnée de Tanimation , et non par celle dont une opinion philosophique admet Texistence également, soit avant que le corps soit animé, soit après qu'il est dissous et jusque dans le cadavre '.

« Ne nous occupons point de cettQ âme que la foi ne réclame point, qu'aucune analogie réelle ne recommande, et revenons à Tapplication de la division de l'âme générale (du genre âme). Il est demeuré en question pourquoi on a admis les facultés dans ce tout qui est âme plutôt que dans les autres touts, ou pourquoi on a séparé cette division par facultés des autres divisions des genres par différences. Pour ceux qui par l'âme générale entendent cette âme du monde inventée par les platoniciens, ils la mettent évidemment en dehors de toutes les autres divisions, puisque dans cette seule et même âme ils admettent substantiellement toutes les facultés différentielles , la substance de cette âme les contenant également partout, quoique partout elle ne les exerce pas. Ceux au contraire qui entendent par l'âme générale l'universel âme (ou l'âme en général), ce qui est plus raisonnable, ils n'ont pas de raison d'admettre au nombre des divisions par la forme cette division de l'âme , plutôt que celle des autres touts par puissances ou par impuissances, telles que rationnalité et irrationnalité, ou toute autre forme de la substance; mais peut-être la citent-ils de préférence pour exemple, parce que ses différences sont plus connues d'avance.

« La dernière division est celle par la matière et par la forme. En voici une : « L'homme est en partie substance animale, en partie forme de la rationnante ou de la mortalité. » L'animal compose l'homme

c. II et m, et dans Abélard , le 1. U de V Introduction ^ c. xvii, ei le î. I de là Tt^logie chrétienne, c. v. )

* Ceue phrase se rapporte à la distinction établie dans le Timée entre l'âme du monde et l'âme ou les trois âmes de l'homme , l'une immortelle qni est l'âme intelligente ou connaissante , et les deux autres mortelles •avoir : l'une mâle et l'autre femelle ; l'une , celle des volontés passionnées l'autre , celle des impressions et aiTeciions sensibles ; Tune qui réside dans le coeur et l'autre dans le foie. (Voyez dans les Études sur le Timée, le 1. 1 p. 95 et sttiv., 187 ettuiv., i)ok. 22, et le t. H , not. 136, 139 et 140.)

matériellement , la rationnante et la mortalité formellement : car celles-ci étant des qualités ne peuvent se convertir en Tessence de l'homme qui est substance ; mais la substance d'animal est la seule qui constitue l'homme par Vin formation de ses différences substantielles. Les différences substantielles sont celles qui spécifient ou changent en espèces les genres divisés par elles (Porphyre) *. La rationnante en effet et la mortalité , advenant à la substance d'animal, en font une espèce qui est l'homme. Mais en convertissant en espèce la substance du genre, elles ne passent pas elles-mêmes ensemble avec elle dans l'essence de l'espèce ; ce sont les genres seuls qui deviennent espèces , sans rester toutefois séparés des différences ; sans la survenance des différences , l'espèce différenciée ne serait pas produite ; c'est par et non avec les différences que celte transformation a lieu. Si les différences étaient avec le genre transportées dans l'espèce , nous ne nous rendrions pas à la doctrine de ceux qui veulent que l'homme soit un autre plus la rationnante et la mortalité , non pas seulement un autre informé par ces deux différences , mais un animal et ces deux choses ; dans le premier cas trois font un , dans le second les trois sont trois , et l'homme uni à la muraille n'est pas la même chose que l'homme et la muraille. Mais assurément nous serions forcés d'admettre que ces mêmes différences ensemble avec le genre viennent à la fois et se réunissent de même façon dans l'essence de l'espèce; d'où il résulterait qu'elles sont de la substance de la chose et qu'elles entrent comme partie dans la matière. Car rien ne reçoit l'attribution de substance composée que la matière , parce que rien ne doit être pris matériellement que la matière déjà actuellement combinée à la forme; par la statue on ne peut entendre que l'airain figuré, et non l'airain et la Ogure, puisque la composition de la forme n'est pas de l'essence de la statue. « La « statue, dit Boèce •, consiste dans ses parties (c'est-à-dire dans les «parties séparées d'airain qui, réunies, constituent la quantité « de son essence comme matière ) autrement que dans l'airain ei « l'espèce { c'est-à-dire dans la composition de la forme ), » Cette composition n'advient pas à la matière pour y être de l'essence de la chose, mais pour que la substance de l'airain devienne ainsi une statue. La matière actuellement jointe aux formes n'est que ce qu'on appelle le matérié, comme l'anneau d'or n'est que l'or étiré en cercle, comme la maison n'est que le bois et les pierres augmentées de la construction.

• Isag,, Ml. — Boelh., In Porph., 1. IV, p. 89.

• De Div,, p. G46.

« La division dont nous traitons comprend avec la forme substantielle la forme accidentelle ; car la composition de,la statue ne parait point substantielle, puisqu'elle ne crée pas une substance spécitique. La statue ne semble pas en effet une espèce , car elle n'est pas une unité naturelle, mais fabriquée par les hommes , ni un nom de substance, mais d'accident, le nom de statue étant pris de quelque fait de composition. En effet, de quelque substance que soit le simulacre, airain, fer ou bois, dès qu'il offre l'image d'un être animé, c'est une statue. Le mot de statue parait donc appartenir plus à Vadjacence * qu'à l'essence ; mais quoique la formation de la statue ne donne pas une substance spécifique, la composition est substantiellement inhé* rente à la statue ( elle y est comme dans son sujet d'inhérence) , de la même façon que la justice au juste. Le juste ne peut être sans la justice, la statue sans sa composition ; non, il est vrai, par une nature substantielle , mais par une propriété formelle , qui fait qu'on dit le juste et la statue. Boèce a dit que les différences substantielles du tyran au roi étaient de prendre l'empire sur les lois et d'opprimer le peuple sous une domination violente *; cependant roi et tyran ne désignent pas des espèces, mais des accidents ; l'homme est ce qu'il y a de plus spécial; point d'espèces après lui. Le mot de Boèce signifie donc que nul ne peut être investi de la propriété de roi ou de tyran, s'il n'a fait ce qui vient d'être dit. »

La troisième division est celle de la voix ou du mot. Elle divise le mot en significations ou en modes de signification ^

Les significations des mots dépendent de la notion qu'ils produisent dans l'esprit de l'auditeur, et en général du sens qui leur a été imposé; mais ces recherches ne tiennent pas à l'essence de la philosophie. Une même signification peut avoir plusieurs modes , c'est-à-dire qu'un mot peut s'appliquer diversement. De là une division nouvelle. Le mot

* Ad adjacentiam , nous francisons ce mot, parce qu'il est expliqué par son antilhèse avec essence,

* De Differ. topic., 1. IH , p. 873.

' DiaL, p. 479-484.

d'infini y par exemple^ est divisé par Boèce en infini de mesure, en infini de multitude^ en infini de temps K Dans les termes vraiment équivoques , il y a pour un même mot plusieurs définitions. Ici y au contraire^ où il ne s'agit que des modes de la signification , la définition ne change pas ; Tinfini demeure toujours ce dont le terme ne peut être trouvé, mais l'infini est un mot qui s'emploie de différentes manières. C'est la recherche et l'énumération de ces manières ou modes qu'on appelle la division du mot par les modes. Âbélard va plus loin , et croit que l'infini ne désigne point une seule et même propriété, commune, par exemple, au monde, au sable, à Dieu. Chacun a sa manière d'être infini, et il penche à croire qu'il faudrait ici une définition plutôt réelle que verbale. Les membres de la division que Boèce donne de Tinfini, ne supposent point nécessairement une opposition, une même chose pouvant être infinie de diverses manières. Dieu est infini quant au temps et par la quantité de la substance; car il ne saurait être renfermé dans aucun lieu. Est-il sage d'ailleurs d'employer le mot d'infini pour Dieu et pour la créature? ne risque-t-on pas de tomber ainsi dans l'équivoque proprement dite, et n'y aurait-il pas lieu à des définitions différentes? On dit que l'infini est ce dont le terme ne peut être trouvé; mais Dieu est infini, en ce sens que sa nature ne permet pas que l'on trouve le terme d'un être que rien ne limite. 11 est infini par

"' De Div., p. 64G.

essence. « Les créatures , au contraire , ne pen^ M vent être dites infinies que relativement à notre M connaissance , et non pas à leur nature. Toutes, H en effet, connaissent leurs limites, quand même H notre science ne les atteint pas; et admettre u l'infinité , réelle ou naturelle , dans les créatures, (f fut une erreur chez les gentils et serait une héréu sie chez les catholiques; car ce serait assimilera « son créateur la créature comme excédant toutes ce limites; or le créateur lui-même ne connaît pas c< ses limites , puisqu'elles n'ont jamais été. »

Cette analyse des diverses sortes de divisions ne serait pas suffisamment instructive, si l'on ne les comparait entre elles pour faire ressortir leurs différences *.

Si vous comparez la division du tout à la distribution du genre, vous trouvez qu'elles diffèrent en ce que la première se fait suivant la quantité, la seconde suivant la qualité. En effet, lorsqu'on distribue un universel , on n'entend point le prendre dans son intégrité , mais en montrer la diffusion entre tout ce qui y participe. S'agit-il , au contraire, d'un tout intégral, ses parties en divisent la substance, indépendamment de toutes qualités et quand même elles en seraient dépourvues.

Toujours un genre est antérieur à ses espèces , un tout postérieur à ses parties; car les parties sont la matière du tout , comme le genre est la matière des espèces. Aussi, comme la destruction du genre supprime l'espèce, quoique la destruction de l'espèce

* DiaL, p. 484-489.

DE LA PHILOSOPHIE D'ABÉLARD. Mi

laisse subsister le genre , la destruction de la partie détruit le tout , quoique le tout en se détruisant n'entraîne pas la perte des parties^ au moins comme substance^ si ce n'est comme parties.

Chaque espèce reçoit le genre pour prédicat; on ne peut dire la même chose du tout pour chaque partie. 11 les faut toutes prises ensemble > pour qu'elles soient le sujet du tout. L'homme est animal , mais la muraille n'est pas la maison ; il y faut la muraille , le toit , etc., tout pris ensemble. H n'y a d'exception que pour les touts factices , comme une baguette d'airain, dont le tout divisé en deux donnera deux baguettes d'airain. Mais aussi» comme étant un tout factice , on devrait peut-être la classer parmi les substances universelles.

Comparez maintenant la division du mot à celle du genre. Elles diffèrent en ce que le mot se partage en significations propres, le genre en certaines créa*tiens tirées de lui-même. « Car le genre orée maté- (( riellement l'espèce ; l'essence générale est trans- (( férée dans la substance de l'espèce, au lieu que « la substance du mot n'est point transportée dans « la constitution de la chose qu'il signifie. Le genre « est plus universel dans la nature que l'espèce, son « sujet; réquivocation e^i dans sa signification plus « compréhensive que le mot unique. C'est que le (( mot n'est pas un tout naturel; il n'appartient na- (c turellement à aucune chose signifiée; c'est un nom « imposé par les hommes. Car le suprême artisan des « choses nous a confié l'imposition des noms, mais « il a réservé la nature des choses à sa propre dis- (( position. »

Aassi le mot estril postérienr à la éboêe qn^il signifie j et le-genre antérieur à Tespèee. Fmr suite, ks choses qni sont réunies dans la natore da genre, reçoiyent son nom et sa définition; toot ce qui se dit du sujet en est prédicat de nom et de définîtiim ( Aristote). Les significations ^ au contraire, ne se partagent que le nom de Y équivocation ^

La divison du genre exprime une natore qui est la même partout , la diyision du mot un nsage oo convention qui peut varier.

Comparez enfin la division du mot et celle do tout; le tout consiste dans ses parties, qni le divisent, mais les significations qui divisent le mot ne le constituent pas en lui-même. Aussi, pendant qu'une partie du tout en entraîne la destruction par la sienne propre , le mot qui signifie diverses choses peut perdre une de ces choses, sans que l'anéantissement de cette chose anéantisse le mot, soit en substance , soit à titre de signification.

Ces différences y ainsi résumées, ne sont pas sans intérêt; elles accusent dans celui qui les a recueillies une tendance au nominalisme; mais c'est une conséquence qu'il suffit d'indiquer*.

Il faudrait donner un traité de dialectique ou

* Categ,, V. — Boclh., fn Prœd,, l. I, p. t30. Pour bien comprendre reci , il faut se rappeler que Véquivocation (homonymie) est la propriété des choses équivoques (homonymes), c'est-à-dire qui sous un même nom n*ODt pas même substance. « Numen commune, snbstantiae ratio diverse. » On peut dire d'un homme vivant cl d'un portrait, c'est un honmie. (Boelh., Jw Prœd,, p. 115. ) Il y a dans le lexie d'Abélard , à la dernière phrase , won partici pant ; jo crois que la nôgalion doit être retranchée (p. 487).

* Kt cependant on y renconlre coiio expression toute réaliste , essentia yeneraUs (ibid.).

commenter tout Boèce, pour compléter l'analyse du traité d^Âbélard sur la division. 11 n'a pas même été publié tout entier, et après la division substantielle, le tableau des divisions accidentelles n'aurait qu'un intérêt médiocre. Cependant cette partie si importante de la dialectique resterait trop incomplète , si nous nous taisions sur ce qui fait en dernière analyse la valeur de la division, sur la définition.

On a dû voir comment la division rend possible la définition, et la définition dont le crédit a un peu baissé dans la philosophie , était au premier rang dans celle du moyen âge. Mais avant de lui assigner son rôle philosophique , disons , d'après Abélard , ce que c'est que la définition \

Ce mot aussi a plusieurs acceptions. Proprement , la définition est constituée seulement par le genre et les différences*, comme cette définition de l'homme, animal rationnel mortel y ou de l'animal, substance animée sensible y ou des corps, substance corporelle. Ainsi, comme le dit Cicéron, la définition explique ce que (quid) est le défini. Cependant on a souvent, avec Thémiste , entendu la définition dans un sens large, et compris sous ce nom toute oraison qui, par une équation entre la, prédication et une voix(/'wm-

' Dia/., pars V, p. 490-497.

* Abélard suit ici Boèce , dont les idées sur la définition ont prévalu dans récolc. La définition que donne Cicéron de la définition même est dans ses Topiques, et Boèce, après Tavoir commentée , la rappelle dans son Traité de la définition (p. 649) , et c'est là qu' Abélard la reprend. Au reste , cette définition ne diffère pas de l'idée générale qu'Âristote donne de la définition, Xàyoi Tou Tt t7ri{Anaîyt. post.. Il, x); mais Boèce, Abélard et en génénil les scolastiqucs sont loin d'avoir jugé la définition avec une sévérité aussi clairvoyante que l'a fait Aristote. (Anal, post., II, ma xiii. — Topic, VI. — Met,, Vn, XII.)

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voque)y en déclare de quelque manière la signification. Dans la prédication , on dit que l'oraison fait équation au mot qu'elle définit, ou que la définition est adéquate y lorsque dans un sujet quelconque il se trouve que ni le nom n'excède Toraison , ni Toraison le nom. Ainsi, tout ce qui est homme est animoA ra^ tionnel mortel y et réciproquement.

On distingue la définition de nom et la définition de chose. La première est l'interprétation qui expli* que un mot d*une langue dans une autre , surtout en le décomposant, comme lorsqu'on explique que pAtlosophie signifie amour de la sagesse. L'interprétation rentre souvent dans l'étymologie; mais Tune et l'autre, en expliquante nom , donnent connaissance de la chose ; autrement , le mot ne se comprendrait pas. La définition fait la démonstration de la chose, quand non-seulement elle en donne la substance, mais qu'elle la dépeint par quelques-unes de ses propriétés. Le mot montre la chose enveloppée , la définition la développe, en décomposant la matière ou la forme. Dans la définition de l'homme, animal indique la substance , mortel et rationnel les formes; homme signifiait tout cela confusément. Le nom de la substance générique ou spécifique détermine, assigne la qualité à la substance, en désignant la substance , en tant qu informée par les qualités; mais il ne donne pas une pleine connaissance comme la définition qui décompose.

L'interprétation s'applique au nom ; elle est nécessaire, notamment quand le doute porte sur la substance nommée , et que l'on ne sait à quelle substance le nom est imposé. Puis on y ajoute la défini-

tion, lorsque la propriété formelle est ignorée. wLa « définition doit toujours être convertible avec le u défini; mais l'interprétation excède généralement {< l'interprété. Ainsi nous n'appelons pas philosophes (( tous ceux qui aiment la sagesse , mais seulement « ceux qui ont bien saisi la doctrine de l'art ( la « connaissance delà dialectique), tandis qu'on in- « terprète \e moi philosophe i^div amateur de la sagesse y « c'est la composition et le son du mot qui semblent w le vouloir ainsi. Aussi cet exemple nous donneo t-il la différence de la définition de nom à celle de « chose. »

La définition de chose, comme la division, est ou selon la substance, et c'est la définition propre, ou selon l'accident , et elle doit s'appeler alors description. La définition substantielle est celle qui comprend en ses parties la matière et la forme substantielle qui font la substance de la chose, comme par exemple , le genre et les différences substantielles. Les espèces seules peuvent donc être définies substantiellement, car seules elles ont le genre et les différences substantielles. Quant aux genres les plus généraux ou prédicaments , ils ne peuvent admettre la définition , car ils n'ont ni genrefi, ni différences constitutives, puisqu'ils ne tirent point d'ailleurs leur constitution, et qu'ils sont suprêmes principes des choses. De même les individus sont indéfinissables, parce qu'ils manquent de différences spécifiques, n'ayant point par soi les différences auxquelles ils ne participent que parce qu'ils font partie de l'espèce. Les individus d'une même espèce ne se distinguent entre eux que par les acci-

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dents de la forme , qui altèrent * seulement la substance et ne créent point d'essence. Les accidents cesseraient d'être accidents, si l'accès et le retrait en enlevait quelque chose à la substance ; c'est là l'effet des formes substantielles des espèces; d'elles dépend la génération et la corruption de la substance , c'està-dire que seules elles peuvent produire les substances nouvelles et en changer la composition.

Il ne peut donc tomber sous la définition que les intermédiaires entre les prédicaments et les indivi* dus, mais les uns et les autres ne se refusent pas à la description^ qui est la définition selon Taccident ou improprement dite. Ainsi l'on dit que la substance est ce qui peut être sujet de tous les accidents ^ et que Socrate est un homme blanc ^ crépu y musicien, fils de Sophro" nisque. Ce sont des définitions incomplètes ou descriptions qui n'admettent que les seules différences, ou qui posent le genre sans les différences, ou l'espèce avec les accidents; elles diffèrent des vraies définitions, qui ne comprennent que la matière et la forme.

Parmi les noms soumis à la définition , on distingue les noms substantifs proprement dits, qui sont donnés aux choses en ce qu'elles sont, et les autres noms qu'on appelle noms pris, nomina sumpta (noms abstraits ) , et qui sont imposés aux choses à raison

* Altérer est ici pris dans le sens primitif , el signifie que les accidents font qu^un individu est autre (aller non aliiis) qu^in autre individu de même espèce. Ainsi, les accidents individuels altèrent la substance, sans la changer en tant que substance spécifique. Sous ce rapport, il faut se garder de confondre altération avec coiritption. Les formes substantielles corrompent la substance, en changent la nature [cum rumpere, composer autrement) , et ne se bornent pas à l'altérer ( à l'individualiser \

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de la susception de quelque forme. D'où l'on distingue la définition quant à la substance de lachose^ et la définition quant à l'adhérence de la forme. Les définitions des genres et espèces sont données quant à la substance ou substantivement; les définitions des noms pris, comme Vhommey le rationnel, le blanc^ sont données adjectivement.

« A propos de ces dernières, une grande question est élevée par ceux qui placent les universaux au premier rang parmi les choses , c'est celle de savoir quelles sont les choses signifiées que les définitions de noms définissent. En effet , la signification des noms abstraits est double, la principale est relative à la forme, la secondaire relative au formé. Ainsi blanc signifie en premier lieu la blancheur qui sert à déterminer le corps sujet de la blancheur ; en second lieu , le sujet même dont blanc est le nom. Or nous définissons le blanc le formé par la blancheur (ce qui a \a forme de la blancheur). Maintenant on est dans Fusage de demander si c'est seulement la définition du mot ou de quelque chose que le mot signifie. Mais d'abord, comme nous définissons les mots, non selon leur essence, mais selon leur signification, cette définition paraît être en premier lieu celle delà signification; il reste donc à chercher de quelle signification. Est-ce la première , c'està-dire la blancheur, ou la seconde, c'est-à-dire le sujet de la blancheur? Si c'est la définition de la blancheur, elle est prédite d'elle-même ( car c'est dire que la blancheur est formée du formé par la blancheur ) ; blancheur se dit de toute chose blanche, et la définition se sert à ellemême de prédicat ; or qui accorderait que blancheur ou cette blancheur fût formée de blancheur ? tout ce qui est formé de blancheur ou blanc est corps.

« Mais si la définition ci-dessus est celle de la chose qu'on nomme le blanc, c'est-à-dire qui est le sujet de la blancheur, on demande si elle est la définition de chaque sujet qui reçoit la blancheur ou de tous pris ensemble. Dans le premier cas, elle est aussi celle de la perle, qui est blanche ; alors, d'après la règle Dequocumque diffinitio rfîciïur (la définition se dit de tout ce dont se dit le terme défini ■), celle-ci donne le prédicat de la perle , ce qui est absolument faux. Si

^ Je crois que cette règle est celle que donne Aristote en ces termes : « Toute définition est toujours universelle. » {ÀnaL po8t,, U , xiii.)

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au contraire on veut qu'elle soit la définition de tous les sujets pris ensemble , il faudra , d'après la même règle , que tous les sujets , quelque divers qu'ils puissent être , soient définis ensemble ( c'est-àdire par le même prédicat dans la même proposition), ce qui est encore faux.

« Là-dessus, je m'en souviens, voici quelles étaient les solutions qui pouvaient lever toutes les objections précédentes.

« Supposons que Ton dise que cette définition est celle de la blancheur, entendue non selon son essence , mais selon l'adjacence ( non substantivement, mais adjectivement), c'est une conséquence qu'elle soit aussi dite comme prédicat 1*^ de la blancheur adjectivement , en ce sens que tout blanc est formé par la blancheur; 2® et aussi de toutes les choses dont elle est le prédicat adjectif. ( Ainsi toutes les choses blanches sont formées de la blancheur, )

« On peut dire aussi qu'elle convient à tout sujet quelconque de la blancheur; mais ce n'est pas une conséquence nécessaire qu'elle définisse tout ce qui a cette même définition pour prédicat; car cette règle la définition se dit d'un quelconque, ne regarde que les définitions selon la substance * ; or celle dont il s'agit est assignée à la substance sujet de la blancheur, non quant à ce qu'elle est en elle-même ,' mais quant à une de ses formes.

« Cette solution me paraît aussi tirer d'affaire tous ceux qui veulent que la définition embrasse tous les sujets de la blancheur pris ensemble, quand même on concéderait qu'ils sont tous prédits en disjonction , c'est-à-dire que ce qui a la définition pour prédicat est ou perle , ou cygne , ou tout autre de ces sujets.

« On peut encore dire que la définition est celle de ce nom, le blanc, non quant à son essence , mais quant à sa signification , et alors elle ne risquera plus de lui servir de prédicat quant à son essence : on ne dira pas que ce mot blanc est le formé de la blancheur, mais que c'est ce qu'il signifie ; c'est comme si l'on disait que la chose qui est appelée blanche, est formée de la blancheur. Définir le mot, c'est ouvrir sa signification par la définition ; définir la chose , c'est montrer la chose même.

« Ainsi, que la définition fût une définition de mot ou qu'elle fut celle d'une signification quelconque, la question pouvait être résolue : on ne définit rien sans déclarer en môme temps la signification d'un mot, et nous n'accordons pas qu'aucune chose réelle puisse être dite de plusieurs, c'est le nom seulement qui est dans ce cas. Comme toute

* J'ai tupprimé dans le texte de celte phrase deux mots, et definitum, qui me paraissaient en ttxmbler le sens (p. 496).

définition doit éclaircir le mot qui exprime ce qu'elle déûnit, il faut qu'elle goit toujours composée de noms dont la signification reçue soit connue, car nous ne pouvons éclaircir l'inconnu par des inconnus. La définition est ce qui donne la plus grande démonstration possible de la chose que contient le nom défini, car il y a cette différence entre la définition et le défini que, bien que l'une et l'autre aient la même dioso pour sujet, leur manière de le signifier diffère (Boèce*). La définition qui distingue en parties séparées chacune des propriétés de la chose, la montre plus expressément et plus explicitement , tandis que le mot défini ne distingue pas ces divers éléments par parties, mais pose le tout confusément. Et quoique les mots définis contiennent souvent plus de propriétés de la chose que la définition n'en énonce, là oiî l'on a le mot et la définition , la définition est plus démonstrative que le nom. Quant aux choses mêmes, la définition fait plus que le nom pour la signification, quand elle est substituée à la chose même qui est ignorée et qu'elle détermine distinctement dans toutes ses parties*. »

Ici finissent les extraits que ^ous voulions donner de la Dialectique, et aucune de ses parties, plus que ce dernier livre, n'aura prouvé combien cette science consacrée à l'étude des procédés logiques de l'esprit, est forcément et fréquemment entraînée à T examen des questions de métaphysique. On ne saurait trouver étrange que cette nécessité se fasse sentir surtout dans les recherches sur la définition. Qu'est-ce en effet que définir? c'est dire ce qu'est une chose. La science de la définition est donc l'art de dire ce que sont les choses, et comme l'art de le dire est celui de l'enseigiiery c'est apparemment aussi celui de le savoir. Apprendre à définir, c'est donc finalement apprendre à

* De Div., p. G06.

* Dial., p. 495-497. Celte dernière partie de la discuBsion, donnée textnellement, aurait besoin peut-être, pour se luire comprendre, d'aiM para* phrase nouvelle. Mais dans les deux chapitres suivants on reviendra asi suiet Y|ti'eR6 traite , et tout sera peut-être éclairci.

eoDDaître les choses; et cette partie de la logique est l'introduction à l'ontologie. S'il y a une méthode sûre pour bien définir, il y a un procédé certain pour connaître la vérité des choses.

D'où venait cette préférence pour la définition comme moyen de connaître? de l'emploi presque exclusif du raisonnement dialectique. Ce raisonnement n'est au fond que le syllogisme ; or le syllogisme n'est, à le bien prendre , que le moyen de tirer de la définition d'une chose la définition d'une autre. Les propositions qui le composent sont des définitions partielles ou totales, provisoires ou finales. Quand il est général et définitif, il est (ce mot de définitif semble lui-même l'indiquer) un procédé de définition. Si^l'on remonte aux syllogismes antérieurs , on arrive toujours à quelque proposition universelle qui exprime qu'une chose convient à une autre , à toute cette autre , à rien que cette autre, omni et soli. C'est donc une définition. Et, comme la scolastique recourait peu à l'observation soit interne, soit externe, il est tout simple que, suivant son procédé habituel, elle se soit attachée à rechercher et à établir plutôt les conditions logiques de la définition , que les méthodes les plus sûres de découvrir et de constater la vérité , persuadée qu'elle était qu'une fois ces conditions connues, elle n'aurait plus qu'à les appliquer, sans investigations lointaines , sans expériences prolongées, pour faire de bonnes définitions ou pour contrôler celles qui lui seraient présentées. Qu'étaitce pour elle, en effet, qu'étudier une chose? c'était en chercher la place dans les cadres de la dialectique;

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c'était déterminer à quelle catégorie elle appartenait, si elle était genre le plus général ou prédicament, genre, espèce, sous-genre, sous-espèce, espèce la plus spéciale ou individu, si elle était mode ou nature, propre ou accident; et cela, moins en retraçant les caractères effectifs de la chose dans la réalité , qu'en rappelant les propositions d'Aristote , de Porphyre , ou de Boèce , où elle avait figuré, pour faire concorder l'exposition logique de la chose avec les assertions antérieures de l'autorité. La recherche de la vérité dans un tel système aurait dû , pour atteindre parfaitement son but, aboutir à un tableau dialectiquement encyclopédique de tous les objets nommés par le langage; et ce tableau n'eût été qu'une collection méthodique de définitions.

Si la définition a été depuis moins pratiquée et moins prônée, c'est qu'on a reconnu combien était artificielle et hypothétique soit cette manière de la trouver, soit la science dont elle devenait le fondement. On a remarqué que la définition n'était jamais que relative à la connaissance acquise, et ne contenait de vérité qu'en proportion de ce qu'on en savait. La définition ne donne pas la science; elle la résume ou la rappelle, elle ne la produit pas. Sans donc y renoncer, il vaut mieux s'enquérir, par l'étude du raisonnement comme par l'expérience externe, par l'examen du langage comme par la recherche des citations, par l'analyse directe de tous les caractères de l'objet à connaître comme par la décomposition de toutes les idées qui en constituent la notion, s'enquérir, dis-je, par tout moyen, de la vérité des choses, sauf ensuite à régulariser et, h 31

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jusqu'à un certain point, à contrôler les connaissances acquises par l'application des formes de la dialectique. Au nonrbre de ces formes est sans contredit la définition, qui n^est elle-même que la division retournée. La définition est la synthèse dont la division est l'analyse.

Quoi qu'il en soit, rien de moins surprenant que la variété et l'importance des objets et des questions auxquelles touche l'étude de la définition. Ce qu'on vient de dire prouve que par la nature même des choses cette étude était infinie, puisqu'elle n'était rien moins que la clef de la science universelle. Aussi, à travers beaucoup de subtilités oiseuses, avons-nous vu , sous la main d'Abélard , l'étude de la division et de la définition amener dans son cours une théorie ontologique de la nature de l'âme , une théorie psychologique de ses facultés, des vues sur la nature de Dieu, sur celle de l'homme, sur le langage en général et sur les langues, des recherches sur la vraie nature des accidents , et avant tout et sans cesse sur la substance et les modes, conséquemment sur le problème continuel et capital des universaux. Par les lumières que l'analyse de cette cinquième partie de la Dialectique a jetées sur ces diverses questions, elle peut être vraiment considérée comme la transition aux ouvrages qu'il nous reste à faire connaître. Elle nous conduit à l'examen plus direct des opinions psychologiques et ontologiques de notre auteur; et elle nous montre en même temps comment la dialectique, science purement abstraite, devient une science d'application.

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