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je voudrais écouter toujours, me conseille de renoncer aux fictions passionnées, et de dire tristement adieu à la muse qui les inspire :
Abi Quo blandae juvenum te revocant preces.
Ce récit servira du moins à témoigner de mes consciencieux efforts pour rendre cet ouvrage moins indigne du sujet. Plus je tenais à expier en quelque sorte une composition d'un genre moins sévère, plus je devais tâcher de donner à celle-ci les mérites qui dépendent de l'étude , de la patience et du travail. Je n'ai rien négligé pour savoir tout le nécessaire, pour ne parler qu'en connaissance de cause, et dans la partie historique j'espère m'être approché de la parfaite exactitude. L'étendue de mes recherches , et plus encore la révision de quelques savants amis m'ont donné confiance dans ma fidélité d'historien.
On trouvera donc ici une biographie d'Abélard plus complète qu'aucune autre, aussi complète peutêtre que permet de la faire l'état des monuments connus jusqu'à ce jour. Quant à l'intérêt du récit, il me paraît, à moi, très-vif dans les faits mêmes. Qui sait s'il ne se sera pas évanoui sous ma main ?
Mais tout n'est pas histoire dans cet ouvrage. Après la première partie, qui renferme la vie d'Abélard et qui peut aussi donner une vue générale de son talent et de ses idées, il me restait à faire connaître ses
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écrits. A Texception de quelques lettrée sur ses malheurs, ils sont tous philosophiques ou théologiques : j'ai donc joint au livre premier, un livre sur la philosophie, un livre sur la théologie d'Abélard. Cette partie de mon travail, pour être la plus neuve, n'était pas la plus attrayante , et j'ignore si ce n'est point une témérité que d'avoir voulu rendre de Tintérèt à la science si longtemps décriée sous le nom désastreux de scolastique.
A la fin du dernier siècle, une telle entreprise au** rait paru insensée. Le temps même n'est pas loin où le courage m'aurait manqué pour l'accomplir. Mail de nos jours, le tombeau du moyen âge a été rouvert avec encore plus de curiosité que de respect. On s'est plu à y contempler les grands ossements que les années n'avaient pas détruits, à y recueillir les joyaux grossiers ou précieux qui brillaient encore mêlés à de froides poussières. Les monuments où ces reliques languirent oubliées si longtemps, sont devenus l'objet d'une admiration passionnée, comme s'ili étaient retrouvés d'hier, et que la terre les eût jadis enfouis dans son sein. Ne^pouvant inventer le neuf, on s'est épris du plaisir de comprendre le vieux. L'enthousiasme du passé est venu colorer la critique, échauffer l'érudition. A juger sévèrement notre époque, on pourrait dire que les faits réels réveillent seuls en elle l'imagination et qu'elle ne retourne à la poésie que par l'histoire.
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A-t-il été présomptueux d'espérer que le goût d'antiquaire qui s'attache aux mœurs, aux formes, aux édifices des âges gothiques, s'étendrait jusqu'à leurs idées, et qu'on aimerait à connaître la science contemporaine de l'art qu'on admire?
Il ne faut rien dissimuler, ce livre est trèssérieux. Nous ne nous sommes point arrêté à la surface. Rassembler en passant quelques traits de la physionomie d'un homme et d'une époque , offrir de rares extraits, piquants par leur singularité, choisis à plaisir dans les débris d'une littérature à demi barbare, aurait suffi peut-être pour donner à quelques pages un intérêt de curiosité. Ce n'était pas assez pour nous. Notre ambition a été de faire eonnaître, avec les ouvrages d'Âbélard , le fond et les détails de ses doctrines, les procédés de son esprit , les formes de son style , d'éclairer ainsi , à sa lumière, toute une période encore obscure de la vie intellectuelle de la société française. Qu'on ne s'attende donc point à trouver seulement ici des fragments épars de philosophie ou de théologie; mais bien une philosophie, mais une théologie, chacune avec ses principes , sa méthode et son langage, chacune telle qu'un vieux passé l'a connue, admirée, célébrée, alors que l'école était pour nos aïeux ce que la presse est devenue pour leurs enfants. Au lieu de présenter des considérations générales sur l'esprit de notre philosophe, nous sui-
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i-vtie^ .>4 ^«^({fftfc dafts sa marche, nous le décrirons .jUiA^ 9^;s jÉUttutueats. Ce ne sera pas une simple a-ftU^M.. Jkftii»» s^il est possible, une reproduction iià ^«.-ttà^ vi uu homme. Ce sera en même temps, >< K> :oixei^ ne trahissent pas nos desseins , une uowiKÙou utile à l'étude de la scolastique, et ,l« vMiâiK{uent à l'histoire de l'esprit humain dans 1,^ Ktiv^\«)tt âge.
C<H ouvrage devra toute son originalité à son ^JlMk^tîtude , et rien n'y paraîtra nouveau que ce qui ;^imi scrupuleusement historique. L'intelligence et W savoir affectaient jadis des formes si différentes U^ celles qui nous semblent aujourd'hui les plus naturelles, peut-être parce qu'elles nous sont les plus familières ; le caractère des questions , le choix des arguments , la portée des solutions , tout est si étrange chez les scolastiques , que la raison même, dans leurs livres , n'est pas toujours reconnaissable, et que le bon sens y prend quelquefois une tournure de paradoxe. La scolastique produit aujourd'hui Teffet d'une science en désuétude qui étonne et ne persuade plus. Cependant, pour qui ne s'en tient pas à l'apparence, pour qui brise l'enveloppe que prêtaient à la pensée le goût et l'érudition du temps , la scolastique contient dans son sein , elle offre dans son cours et les problèmes de tous les siècles et quelquefois les idées du nôtre. C'est que les formes de la science peuvent varier, mais le fond est in va-
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riable comme l'esprit humain. Les Grecs n'ont presque rien dit à la manière des modernes , et leependant ils ont connu tous les systèmes, toutes les hypothèses dont les modernes se sont vantés. Je ne sais pas même une erreur dans laquelle ils ne nous aient devancés. Quand on lit les Dialogues de Pla* ton^ on y voit figurer, sous des noms antiques, Hobbes, Locke, Hume et Kant lui-même. Ainsi chez les maîtres de la scolastique, nous reconnaissons des Euthydème et des Protagoras, quelquefois Démocrite , Empédocle ou Parménide , çà et là des idées de Platon, partout le souvenir et l'imitation d'Aristote. Sans doute le moyen âge morcelait la philosophie; mais toutes les parties s'en tiennent si étroitement qu'on ne peut longtemps en isoler une, et des voies différentes y ramènent au même point. L'esprit humain n'innove guère que dans les méthodes, et les méthodes diversifient, mais ne détruisent pas son identité. Les idées sur lesquelles porte la philosophie se présentent comme d'elles-mêmes à la réflexion. Dès que l'esprit se regarde, il les retrouve. C'est un héritage substitué de génération en génération , comme ces pierres précieuses qui se perpétuent dans les familles, et dont la disposition seule change suivant la mode et le goût des diverses époques. Indestructibles et inaltérables, ces idées demeurent dans l'esprit humain comme des symboles de l'éternelle vérité.