‹ Abélard (volume 5)Chapitre 8 sur 13 · LIVRE · texte numérisé non relu

LIVRE

méûie une opinion sur le Saint-Esprit qu'il avait soutenue dans sa Théologie^; enfin il veille à se montrer orthodoxe , bien qu'on ait pu juger tout à l'heure du progrès réel que l'esprit d'humilité et de pénitence avait fait en lui. Ce moine faible et souffrant, qu'on croyait soumis, se plaint de l'envie qui l'a condamné pour toujours au silence , et en appelle à l'avenir, qui rendra l'honneur à sa mémoire et à la science la liberté.

Dans cette hypothèse, le frère Dagobert serait un moine de Cluni, son confident, à moins que ce ne fût son propre frère , comme l'indiquerait la tendresse avec laquelle il parle de lui et de ses neveux". La seule difficulté , c'est que les ouvrages théologiques contiennent des allusions et des renvois à la Dialectique, et dans celle-ci les passages correspondants se retrouvent^ Mais répétons que ce peut être un composé de traités d'époques différentes , et, dans les dernières années de sa vie , Abélard peut avoir revu et rassemblé en corps d'ouvrage toute sa philosophie. Cette rédaction achevée et arrêtée à Cluni serait notre Dialectique.

Mais une chose plus positive que nos conjectures , c'est que nous avons ici un monument à peu près com-

' Dialec, p. 475.

* C'est ropinion de M. Cousin, qui pense qu'A.bélard rédigea sa Dialectique pour Vinstruction de ses neveux , « nepotum disciplinae desiderium. » On peut croire aussi que ces neveux sont la postérité. Mais cependant ces mots : « Veslri contemplatione niihi blandienle , languor discedit , etc., » semblent indiquer qu'il s'adresse à son frère et aux enfants de son frère, en leur disant : Votre image me rend la force. ( Ouvr. inéd., Introd. , p. xwi elsuiv.— Z)iû/., p. 229.)

' In'r. ad. theol., p. 1 125. — TheoL christ., p. 1341.

plet de l'enseignement du vrai fondateur de l'école philosophique de Paris.

Il serait infini d'analyser dans son entier un si grand ouvrage. Il suffit d'exposer avec exactitude quelques parties fondamentales, dont la connaissance sera la clé de tout le reste ; des citations textuelles donneront une idée de la manière de l'auteur. Nous craignons bien qu'on ne trouve encore ces extraits trop nombreux et trop étendus. Qu'on se rappelle pourtant que toute cette scolastique n'effrayait pas Héloïse.

La première section de la Dialectique, sous ce titre : Des parties d' oraison^, était divisée en trois livres, répondant à l'Introduction de Porphyre , aux Catégories et à Tlnterprétation d'Aristote. Le premier livre manque : c'était, je crois, proprement le Livre des parties y le second , dont les premières pages sont perdues, traite des catégories ou prédicaments.

La substance est la première des catégories, et le fond de toutes les autres. Elle tient donc le premier rang dans la logique, que l'on accuse d'être une sciencepurementverbale. La substance est aussi ridée nécessaire et fondamentale de toute science ontolo-

* Liber Partium (on supplée orationis). En donnant ce nom à un traité sur les préliminaires de la logique , Abclard étendait un peu le sens du mot partes ; il faisait comme ceux qui intituleraient grammaire les éléments de la philosophie. Car on appelait ordinairement partes ce qu'il fallait apprendre avant d'étudier artes ; c'était la grammaire d'après Priscien, Donat, etc., et mêlée d'un peu de logique ( aujourd'hui , analyse logique ). Voyez ces vers d'Alan de l'Ile :

Si quis sublimes. tendit ad artcs , Priucipio partes corde necesse sciaL; Artes post partes veteres didicere magistri.

(Budd., Observ. Select., XIX, t. VI, p. l49. )

gique; écartez cette idée, le monde objectif devient une fantasmagorie vaine. M. Rover Collard a dit quelque part qu'on peut juger une philosophie sur l'idée qu'elle donne de la substance; c'est à rectifier cette idée que Leibnitz a mis son étude, pensant régénérer avec elle toute la philosophie , et l'idéologie a regardé comme sa première réforme la proscription même du mot substance. Commençons l'examen de la doctrine d^Abélard par la théorie de la substance, non qu'elle soit originale ( il y a bien peu de parties originales dans la logique de ce temps-là); mais elle est importante, et peut nous apprendre à saisir et à parler la langue de la Dialectique.

On connaît la définition logique de la substance: i< Elle n'est dite d'aucun sujet, elle n'est dans aucun sujet. » A cette propriété fondamentale il faut joindre celle-ci : « En restant elle-même , elle peut rece- « voir les contraires. » Les substances premières sont les individus, les substances secondes sont les genres et les espèces. Ainsi parle Aristote^

Toutes les substances, dit Abélard après lui^, ont cela de commun de n'être pas dans un sujet, c'est-àdire un simple attribut d'un sujet (m subjecto non esse). Car aucune substance, ou première ou seconde, n'a d'autre fondement qu'elle-même. Au reste, la différence est dans le même cas : comme elle constitue l'espèce, elle n'est pas un simple accident, elle n'est point fondée dans le sujet à titre d'accident, non inest in fundamento per accidens^ elle entre dans la substance même de l'espèce. Si

* Voyez le chapitre prôeccltnt et Arisl., C'atcy., ir. - DiaL, pars 1, p. 17 i et seq.

l'on (lit V homme est un animal mortel rationnel ^ (ou raisonnable)^ la différence raisonnable ^ qui fait de V animal l'espèce homme y n'en est pas séparable comme un simple accident, car l'espèce disparaîtrait aussitôt. Les substances secondes sont affirmées des premières, quand on nomme celles-ci et qu'on les définit. Il en est de même de la différence; elle entre dans la définition. L'accident, au contraire,, ne constituant rien dans la substance, lui appartient (extérieurement, et ne saurait être énoncé dans la définition des substances.

Autre propriété des substances : en elles rien de contraire; ce qui veut dire qu'elles ne sont point contraires les unes aux autres. Premières ou secondes, elles admettent les contraires, mais à titre d'accident; ï homme peut être noir ou blanc ^ c'est en ce sens qu'elles ont ce qu'on appelle la susceptibilité des contraires. Si parfois on dit qu'une substance est contraire à une autre, c'est qu'elle a des accidents contraires. Mais aucune substance n'est en soi dite contraire à une autre substance, si ce n'est par une autre substance. En effet, d'un côté on ne peut dire que l'homme soit le contraire d'animal, de pierre, d'arbre; mais il a des accidents contraires à ceux de l'animal, de la pierre, de l'ar-

' Il faut s'habituer à cette détinition Çwov ^.oyixov ôvvîtôv, qui est l'ondamenlale,et qui reviendra sans cesse. Cependant Aristole avait blâmé Platon d'avoir introduit le mo7-fe/ dans la définition de l'animal {Topic, VI, x) ; aussi l'attribut mortel est-il souvent négligé ou écarté, notamment dans Porphyr. Isag , I, ii ; etBoeth., m Po?7)/i., p. 3 et G 1. Mais il se retrouve ailleurs. (Voyez le môme, in Top. Cic., p. 804 et deConsoL, 1. I, p. 898. ) Jf orre/ paraît avoir été admis dans la définition pour distinguer l'homme de Dieu. Cette définition est expliquée et établie dans Porphyre, Isag., III, p. 16 cl 17 de la traduction.

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bre; de l'autre, il peut être contraire par une autre substance, c'est-à-dire que par la substance animal qu'il a , Y homme est contraire à la pierre^ qui ne l'a pas. Au reste, ce caractère est commun aux catégories de quantité et de relation.

Les substances ne peuvent être comparées ; car la comparaison se fait adjectivement (joer af//*acen^2am), non substantivement (^per substantiam) , on n'est pas plus ou moins homme ^ comme on est plus ou moins blanc. Cette propriété se retrouve dans la quantité et ailleurs.

Quel est donc exclusivement le propre de la substance? C'est qu'étant seule et même en nombre (w/i même numériquement , idem numéro)^ elle peut recevoir les contraires. Cela provient de ce qu'elle est susceptible d'accidents; elle en est le fondement ou le soutien. Elle ne reçoit pas les contraires en formation (m formatione), comme une forme qui la constitue, qui la différencie, qui détermine son essence. Car la susceptibilité des contraires n'appartiendrait plus à la substance seule. La blancheur, par exemple, simple qualité, admet les formes contraires de la clarté ou de l'obscurité, et ne cesse pas d'être la blancheur. La substance homme qui recevrait la rationnalité et son contraire cesserait d'être la même substance; mais elle peut persister en recevant des accidents contraires. Tous les accidents sont en sujet (in subjecto), c'est-à-dire peuvent être attribués à un sujet.

Aristote dit que la substance est susceptible des contraires, en vertu d'un changement en elle-même ^ c'est-à-dire moyennant un changement dans le temps;

ainsi le froid devient chaude L'addition de cette détermination paraît superflue. Elle avait apparemment pour but d'exclure la pensée et l'oraison, qui semblent admettre les contraires, pouvant être vraies ou fausses en des temps divers, sans cependant clianger en elles-mêmes. Socrate est assis y- vous le pensez et vous le dites : pensée et proposition vraies qui peuvent, en restant les mêmes, devenir fausses si Socrate se lève. Mais ce n'est pas là l'effet d'un changement de soi ^ c'est-à-dire d'un changement intrinsèque de la pensée ou de la proposition. Aristote n'aura inventé sa restriction que pour se délivrer des objections d'un adversaire importun. En effet, la proposition Socrate est assis^ vraie pendant que Socrate est assis , n'est plus la même quand il est levé. Ce qui est dit ensemble ^ c'est-à-dire avec autre chose, ne peut, étant seul, être appelé intégralement la même chose; car ce qui est avec ce qui n'est pas ne forme pas une essence. La proposition Socrate est assis dite de Socrate assis n'est pas le même tout que la même proposition dite de Socrate debout : elle a donc changé. Si cependant l'on veut ne voir l'essence de la proposition que dans ses termes, ce qui est plus usité, la proposition est la même, elle n'a point changé, mais aussi elle n'a point admis de contraires. Le fait que Socrate est réellement assis ou levé ne touche point à l'essence de la proposition; c'est ce qu'on appelle une apposition ou circonstance externe. Dans ce sens-là, bien d'autres choses que les substances admettraient les contraires, mais des contraires qui ne leur appartien-

' Categ. , V, xxi-xxv.

(Iraient pas proprement. Les substances aussi en ont de ce genre qu'elles ne reçoivent pas d'ellesmêmes, mais de ce qui est autre qu'elles, et qui proviennent du changement des faits extérieurs et des objets étrangers. Par exemple, il y en a qui disent que l'oraison n'est que l'air faisant du bruit (Roscelin j alors dans l'espèce , suivant que Socrate serait assis ou levé, l'air serait vrai ou faux. La substance de l'air aurait-elle donc été modifiée, aurait-elle vraiment reçu des contraires? non, sans doute. La proposition n'est pas modifiée davantage dans les accidents de son essence , quelle qu'elle soit, et l'objection est sans valeur.

On a soutenu cependant que les substances étaient changées en soi par les contraires, et par les contraires seulement, parce que, pouvant être sujets de tout, recevoir toutes sortes d'accidents, elles sont mobiles et instables dans leurs formes. Mais les formes qui ont besoin pour subsister d'adhérer aux substances, ne sont iamais mues ou changées en elles-mêmes dans ces substances; elles le sont par la mobilité des substances mêmes, dont la nature est d'être également sujettes à différentes formes, et de ne point périr quand les formes changent. Prenez la blancheur, elle peut recevoir la clarté et l'obscurité, parce que telle est la nature de la substance, sujet de la qualité de blancheur, mais comme blancheur elle ne change pas.

Ainsi les substances peuvent être changées en soi, et non dans leurs formes; car lorsque les formes reçoivent des contraires, c'est que la substance qui les soutient change et passe par les contraires.

Après la substance vient la quanti té ^ On ne peut penser à une substance sans concevoir une quantité , car toute substance est nécessairement une ou plusieurs. Comme l'on considère souvent la matière sans ses qualités, la quantité a été mise avant la qualité. Cependant il y a des qualités tellement substantielles qu'elles sont inséparables des substances, ce sont les différences. Mais enfin tel est l'ordre établi par l'autorité ^ La quantité d'ailleurs offre cette analogie avec la substance que, comme elle, elle n'admet en soi ni contrariété ni comparaison.

La quantité est la chose suivant laquelle le sujet est mesuré : on pourrait donc lui donner le nom plus connu de mesure. Elle est simple comme le point , l'unité, l'instant ou moment indivisible, l'élément, la voix indivisible et le lieu simple; ou bien elle est composée, comme la ligne , la superficie, le corps, le temps, le lieu composé, l'oraison et le nombre.

Les quantités simples ou indivisibles n'étant pas accessibles aux sens, ne servent pas à la mesure; c'est l'ofûce des quantités composées qui sont ou discrètes, ou continues. Guillaume de Champeaux appelait les quantités simples, des natures spéciales, parce qu'elles sont les seules qui naturellement manquent de parties, et les composées, des composés individuels ou individus composés, lesquels ne sont pas uns naturellement; exemple, un troupeau ou un peuple. Il ajoutait que les noms de ligne, superfi-

' Dial. parsl, p. 178.

- Cet ordre nVst pns invariable dans Aristole. Voy. Catec)., IV, QlAnalyt, pose, I, x\u.

cie , etc., sont plutôt pris (sumpta^ abstraits) de certaines collections ou combinaisons qu'ils ne sont vraiment substantifs ou noms de substances.

Ici Abélard traite du point, et il donne sur le point et les quantités qu'il engendre les notions préliminaires de la géométrie. 11 n'est arrêté que par une objection de Boèce, qui ne veut pas que le point ajouté à lui-même constitue la ligne, parce que rien ajouté à rien ne produit rien. Il avoue qu'il ne connaît pas la solution de cette difficulté, quoiqu'il en ait entendu bon nombre de la bouche des arithméticiens, « étant lui-même tout à fait ignorant de cette « science. » Il donne cependant la solution de son maître , c'est-à-dire de Guillaume de Champeaux. En quelque lieu qu'une ligne soit coupée , à rextrémité de chacune de ses sections apparaissent des points, qui étaient auparavant en contact; donc, sur toute la ligne, il y a des points. Ces points sont de Tessence de la ligne , sinon les parties de la ligne ne seraient pas continues, puisque ce sont les points qui se touchent. Ceux-ci seraient alors interposés et briseraient la continuité de la lignée

Parmi les quantités composées se distingue le temps; c'est une quantité continue, car ses parties se succèdent sans intervalle. On objecte que ces parties, toujours en transition, toujours instables, ne sont pas plus continues que celles d'une oraison, lesquelles se succèdent sans continuité. Mais la succession de celles-ci est notre œuvre , et la succession des parties du temps est naturelle ; nous ne pouvons,

' L. c.,p. 182. — Arist.,rrtr., VI.— Bop|h.//i Prœri.,Y>. J iS.

DE L\ PIIILOSOPriIE D'ABÉLARD. 385

nous, produire une continuité telle qu'il n'y ait quelque distance entre ses éléments. Les parties du temps sont les unes simples, ce sont les instants, et les autres composées, ce sont les composés de ces moments indivisibles. Le temps est donc une quantité continue dans le sujet par la succession des parties. C'est par le temps que tout se mesure : toutes les choses ont donc en soi leurs temps , qui sont comme leurs mesures. Ainsi l'on ne doit pas concevoir la continuité d'un temps composé dans des choses différentes , quoiqu'on puisse percevoir en elles des parties coexistantes; mais il faut admettre dans un même sujet des moments qui se succèdent comme ime eau qui coule. Les choses se mesurent, quant à leurs temps, à l'aide d'une action horaire , diurne , ayant enfm une certaine durée, et dont les parties ne sont pas permanentes, mais passent avec celles du temps. Toutes les choses ayant leurs temps , c'està-dire, leurs heures, jours, mois, etc., de durée, tous ces temps réunis forment un seul jour, un seul mois, etc., enfin un seul temps.

Le temps est un tout qui diffère de tous les autres. Dans ceux-ci, posez le tout, vous posez la partie, et la destruction de la partie détruit en partie le tout; mais vous pouvez détruire le tout sans détruire la partie, et en posant la partie, vous ne posez pas le tout. C'est l'inverse pour le temps. Ainsi , s'il y a maison il y a muraille , sans conversion , c'est-àdire , sans réciprocité; car on ne peut dire s'il y a muraille, il y a maison. Au contraire, s'il y a la première heure du jour, il y a jour, et la proposition inverse n'est pas vraie. Abéîard accepte ces distinc- I. 25

tions, qui sont de tradition ; toutefois il observe que sous le nom de jour on entend douze heures prises ensemble, et dont aucune ne peut exister, si une seule n'existe pas. On en conclut que cette proposition: Le jour existe, ne peut jamais être vraie, les douze heures ne pouvant jamais exister ensemble; cela est exact; mais parlant figurativement, nous disons, comme le jour existe par partie, qu'une partie est une partie du jour. Proprement, on ne peut appeler un tout, ce dont il n'existe jamais qu'une partie; mais souvent nous prenons comme un entier ce qui n'en est pas un véritablement, et nous adaptons des noms à des choses comme si elles existaient, quand nous voulons en faire comprendre quoi que ce soit. Tels sont les noms de passé et de futur , que nous employons, lorsque nous voulons en donner quelque idée ou mesurer quelque chose par leur moyen, quoiqu'ils ne soient pas même des temps. Car ils ne sont point des quantités, n'étant dans aucun sujet, et ils ne sont dans aucun sujet, puisqu'ils ne sont pas. (c Le temps qui fut ou qui n'est pas en- (( core ne devrait pas plus être appelé temps que le (( cadavre humain ne doit être appelé homme. )) Seulement une chose passée a précédé la présente , comme la présente précède la chose à venir. Des temps de chaque chose nous composons le temps, et le temps présent est le terme commun du passé et de l'avenir.

Le nombre a pour origine l'unité, il est une collection d'unités. Deux unités font le binaire, trois le ternaire, etc. Tous ces nombres, suivant Guillaume de Champeaux , n'étaient pas des espèces du nombre,

n*avaient pas le nombre pour genre, puisqu'un nombre ne pouvait être une chose une, une essence. Un habitant de Rome et un habitant d'Antioche font le binaire ou le nombre deux. Est-ce donc une chose que ce qui se compose de deux choses si distinctes et si distantes? Ainsi, disait-il, tout nom de nombre, le binaire, le ternaire, sont des noms pris des collections d'unité, iioins prisy siimpta, ou, si l'on veut, abstraits. Abtlard voit à cela quelque difficulté et trouve plus à propos de dire que le nombre est un nom substantif et particulier de l'unité, qui signifie également unité au singulier et au pluriel. Binaire, ternaire et les autres nombres, seront des noms du pluriel. « Ceux qui croient que dans les (( noms d'espèces ou de genres, sont contenues nonce seulement les choses unes de nature (les indivi- « dus), mais encore celles qui sont substantielle- (( ment (mieux, substantivement) àési^nées par ces (( noms , pourront appeler peut-être les noms de (( nombre des espèces , attendu qu'ils suivent plus la (( logique dans le choix des noms que la physique ii dans la recherche de la nature des choses. » Ceci s'adresse, comme on le voit, aux réalistes.

Comme le nombre, l'oraison est une quantité. Aristote appelle oraison les sons, ou , si l'on veut, les voix significatives, lorsqu'elles sont proférées en combinaison avec l'air lui-même, a Cependant, » dit Abélard , «le système de notre maître voulait, je « m'en souviens, que l'air seul, à proprement parler, (( fût entendu , résonnât et signifiât, étant seul frap- (( pé, et qu'on ne dît de ces sons qu'ils sont enten-

« dus ou significatifs qu'en tant qu'ils sont adjacents {( à l'air ou plutôt aux parties d'air entendues ou «significatives. Mais, à ce sens, on pourrait soute- « nir que toute forme de l'air, fût-ce sa couleur, est «entendue et signifiée. » Proprement, le son n'est entendu et ne signifie qu'autant que par le battement de l'air il est produit dans l'air et rendu par ce même air sensible aux oreilles. Par les sens nous percevons les formes des substances, par l'ouïe nous recevons et sentons le son proféré.

On demande quand cette oraison ou proposition : L'homme est un animal ^ laquelle n'a point de parties permanentes, devient significative; est-ce au commencement, au milieu, à la fin? La signification n'est accomplie qu'au dernier point du prononcé. En vain dit- on qu'il faut alors que les parties qui ne sont plus signifient, parce qu'autrement il n'y aurait que la dernière lettre de significative. Ce n'est qu'après que la proposition est toute prononcée que nous en tirons une pensée; nous la comprenons en rappelant à la mémoire les parties proférées immédiatement auparavant. C'est par l'intelligence et la mémoire que nous constatons une signification. Dire que l'oraison proférée signifie , ce n'est pas lui attribuer une forme essentielle, qui serait la signiGcation; mais c'est reconnaître à l'âme de l'auditeur une compréhension opérée à la suite de l'oraison prononcée. Quand nous disons : Socrate court, le sens ou la signification paraît n'être que la conception produite, après la prononciation, dans l'âme d'un auditeur. Ainsi la proposition ; La chimère est conceva-

ble\ se comprend figurativement, non qu'elle attribue à aucune chose la forme de la chimère ou ce qui n'est pas, mais parce qu'elle produit une certaine pensée dans l'ame de celui qui pense à la chimère. Si donc , par la signification d'un nom , nous n'entendons point une forme essentielle, mais seulement ce qui engendre un concept, l'oraison significative sera celle qui fait naître une idée dans Tintelligence. Le nom de signifiant ou significatif est pris de la cause plutôt que d'une propriété; il convient à ce qui est cause qu'un concept se produise dans l'esprit de quelqu'un.

Après la quantité, on prévoit qu'Abélard passe aux autres catégories ; seulement il change l'ordre d'Aristote, et arrive immédiatement à celles qu'on appelle quand et où. Sur l'une et l'autre il se fait cette question : Les catégories ou prédicamenls sont ce qu'on a nommé les genres ou généralités par excellence , les genres les plus généraux, ce qu'il y a de plus général, gêner alissima. Or, ou et (juand ne semblent pas tels, puisqu'ils ne paraissent pas être des premiers principes ; où naît du lieu , quand vient du temps. Mais les principes premiers ne sont premiers que par la matière et non par la cause. Car si par principe on entend cause , la substance sera le principe des autres prédicaments, puisque c'est en elle

' Chimœra est opinabilis (p. 192). Opinabilis vaut mieux que concevable , l'opùiatio ( 5dça ) étant précisément la pensée à son moindre degré , la pensée de ce (jiii n'est pas. (Arist., Jlcrmeii., XI ; Boet.,De Interp., p. 423.) Au reste cet exemple de la chimère, la question de savoir comment on pouvait conce- . voir ou nommer le chimérique , le centaure , l'hirco-ccrvus {Tpxyz'/.xc^oi , Hermen.,1, i), occupait beaucoup les scolasliques. Voyez sur chimœra intelligitur le c. vu.

que tous se réalisent, et qu'étant soutenus par elle, c'est d'elle, sans nul doute, qu'ils tiennent l'être ^

Cette observation est importante , mais Abélard ne la pousse pas plus loin. Elle le met cependant sur la voie de la distinction à faire entre la dialectique et l'ontologie, qu'il appelle la logique et la physique, c'est-à-dire entre la science des conceptions de l'être et celle de la nature des êtres. L'une est au vrai sens du mot une idéologie, et, jusqu'à un certain point, une hypothèse; l'autre est la connaissance de la réalité, ou cet empirisme transcendant qui donne les choses et non des abstractions. Cette distinction e^t souvent entrevue par les sculastiques; ils y font, en passant, allusion; et s'ils n'insistent pas, peut-être pensaient-ils qu'elle allait sans dire. Mais plus souvent encore ils ont l'air de l'oublier ou de la méconnaître; et prenant au sérieux toute leur géométrie intellectuelle, toute cette science de convention, ils semblent mettre une ontologie factice à la place de la véritable, réaliser les abstractions , matérialiser les êtres de raison et faire vivre l'esprit dans un monde composé d'apparences et peuplé de fantômes. C'est cette ontologie qui a décrié la scolastique et compromis le nom même d'ontologie, au point que dans un grand nombre d'esprits cette science est devenue le synonyme de l'hypothèse et de la chimère.

Abélard , quoiqu'il passe en revue les dix catégories, n'épuise pas la matière. Il donne pour raison que l'autorité n'a laissé de la plupart des prédicaments qu'une énumération. Aristote, en effet, ne

* DiaL, pars I, p. 199.

parle avec détail que des quatre premiers. « Aris- « tote, » ajoute-t-il, (( au témoignage de Boèce, a « traité avec plus de profondeur et de subtilité des (f prédicaments uhi et qii and o dans qg?, Pîujsiques^ et « de tous dans ceux de ses livres qu'il appelle les « Métaphysiques. Mais ces ouvrages, aucun traduc- « teur ne les a encore appropriés à la langue latine , (( et voilà pourquoi la nature de ces choses nous « est moins connue ^))

On voit ce qu'était dès lors Aristote. La science se mesurait à la portion connue de ses ouvrages. Cepentlant il est remarquable qu'Abélard montrait pour Platon, qu'il connaissait si peu, plus de déférence encore et de pencliant. A propos de la relatiou , il rappelle, sur la foi deBuèce, que Platon avait donné une définition reçue , puis critiquée et réformée par Aristote. Cette définition portait que les relatifs sont les choses qui peuvent être assignées les unes aux autres d'une façon quelconque par leurs propres , comme un nom assigné à un autre par le génitif. Mais Aristote , en examinant mieux cette définition, la trouva trop large. « Il osa corriger l'erreur de son maître, et se fit « le maître de celui dont il se reconnaissait le disci- « pie.» 11 donna donc cette définition: (( Il y a reîac( tion quand une chose n'est que par rapport à une « autre; » c'est-à-dire quand une chose n'existe que

' DiaL, ]). 500. La Physique et la Métaphysique n'ctaicnl donc pas traduites ni étudiées. Les manuscrits grecs, dont on pouvait connaître l'existence , étaicmt comme non avenus. Boèce nomme ces ouvrages dans son commentaire sur les catégories (p. U'O), mais il cite aussi au même endroit le traité d'Arislote sur la génération et la corruption , et comme il en cite le litre en grec, Abélard l'omet.

par une autre *. Beaucoup de choses peuvent être rapportées à d'autres sans que l'être des unes dépende de l'être des autres. Le bœuf de cet homme n'exprime pas un rapport pareil à celui qui est exprimé par faile de l'ailé^ car sans aile il n'y a plus à' ailé y et ï homme existe sans le bœuf. Si la définition de Platon, convenant à tous les rapports, est trop large, on a trouvé celle d'Aristote trop étroite, et Ton a dit qu'elle n'embrassait point la relation dans sa plus grande généralité, (c Mais, » observe Abélard, <•< si nous nous hasardons à blâmer Aris- (( tote le prince des péripatéticiens , quel autre f< adopterons-nous donc? » et il s'applique à justifier le maître qui lui reste.

(( iSous avons, )) dit-il en terminant, u dans tout ce « que nous venons d'enseigner sur la relation, suivi « principalement Aristote, parce que la langue la- « tine s'est particulièrement armée de ses ouvrages

' Je traduis ici les deuv définitions sur le texte d' Abélard ( Dial., p. 201 ), l'une : « Oninia illa ad aliqitid quœcumque ad se invicem assignari « per pro[)ria quoquo modo possent. (Platon ?) Sunt ca ad aliqiiid quibus est " hoc ipsum esse ad aliud se habere. » (Aristote. ) Bocce, qui nous apprend qu'dn croyait la première définition de Platon, les donne toutes deux plus clairement et plus correctement: — o 1° Ad uliquid dlconlar q(ja?cunique « hoc ipsum quod sunt aliorum esse dicuniur, vcl quomodo libet aliter î.d « aliud. — 2° Sunt ad aliquid quibus hoc ipsum esse est ad aliqiiid quodam « modo se habere. » {Tn Prœd., p. 155 et 1G9.) M. B. Saint-Hilaire traduit d'une manière plus conforme au texte d'Aristote en disant : 1° « On appelle relatives les choses qui sont dites, quelles qu'elles soient, les choses d'auircs choses, ou qui se rapporieni à une autre chose, de quelque façon différente que ce soit. — 2° Les relatifs sont les choses dont l'existence se confond avec leur rapport quelconque à une autre chose. » { T. I , Catég., c. VII, p. 81 et 91. ) Voici l'original : l^Jlcôi ti Sk ta. TotaÛTx /e'/erat, &jz àjrâ «TTcO èïTtv , izéc'jfj slvat M'/stxi , vj ÔTTCOïoyy a/).w$ Tcpôç irzpO'j. —

Vil. VII, J et Vi.)

« et que nos devanciers ont traduit ses écrits du grec (( en cette langue. Et nous peut-être, si nous avions (c connu les écrits de son maître Platon sur notre art , (( nous les adopterions aussi , et peut-être la critique «■ du disciple toucliantla définition du maître paraî- (( trait-elle moins juste. Nous savons en effet qu'Aris- (c tote lui-même dans beaucoup d'autres endroits, c( excité peut-être par l'envie, parle désir de la re- « nommée, ou pour faire montre de science, s'est i( insurgé contre son maîlre , ce premier chef de «. toute la philosophie, et que, s'acharnant contre ses (( opinions, il lésa combattues par certaines arguée mentations et même par des argumentations so- « phistiques ; comme dans ce que nous rapporte « Macrobe au sujet du mouvement de Tâme \ De « même, ici peut-être s'est-il glissé quelque malce veillance, soit qu'Aristote n'ait pas été juste dans (( sa manière de prendre la doctrine de Platon sur la « relation, soit qu'il expose mal le sens de la défini- (c tion et y ajoute de son fonds des exemples mal « choisis, afin de trouver quelque chose à corriger. « Mais puisque notre latinité n'a pas encore connu « les ouvrages de Platon sur cet art, nous ne nous « ingérons pas de le défendre en choses que nous (c ignorons. Nous pouvons cependant faire un aveu , « c'est qu'à considérer plus attentivement les termes « de la définition platonique, elle ne s'écarte pas de (( la pensée d'Aristote.» Lorsqu'il a dit: « Les relatifs sont des relatifs en ce qu'ils sont choses des autres

* DiuL, p. 20t). A la manière tloril parle Ahélanl, il paraîl avoir connu le lextc même de Macrobe. {In somu. Scip., 1. 11, c. xiv.)

choses, » il a regardé moins à la construction des mots, qu'à la relation naturelle des choses. Il ne s'agit pas, en effet, d'une attribution quelconque, verbale, accidentelle, mais substantielle. Ce qui est assigné par possession n'est pas relatif dans le sens technique, car ce n'est pas ce qui accompagne naturellement le sujet, ce qui en dépend substantiellement. Le bœuf d'un homme , n'est que le bœuf possédé par un homme. Une chose est relative à une autre, elle est ad aliquîd , lorsqu'elle est d^une autre y en ce sens qu'elle en dépend, comme la paternité et la filiation dépendent mutuellement l'une de l'autre. Sans doute cette relation est exprimée par le génitif, ce qui est d'wi autre, qiiod est a//orwmy mais le génitif n'exprime pas uniquement la simple assignation de ce qui est possédé à ce qui possède, il énonce aussi la relation de dépendance essentielle, comme lorsqu'on dit: Le père est le père du fils. Dans cette proposition, on peut entendre également et que la substance du père est dans un certain rapport avec le fils ou que les deux substances se concernent, et qu'il y a du père au fils une relation nécessaire qui fait que l'un ne peut être sans l'autre.

L'étude des autres catégories, même celle de qualité, nous apprendrait peu de chose, et nous passons au livre IH.

La seconde partie de l'Organon est le traité super periermenias ^ comme l'appelle Abélard, qui n'était pas le seul à prendre ce titre pour un seul mot: Ep/x/:v£ta, Hermeneia; de Iiiterpretatione , comme disent les premiers traducteurs; du langage ou de la proposition y cpmme dit le dernier traducteur de la

Logique. Dans la Dialectique d'Abélard, qui est son Organon, la première partie est terminée par un livre de Interpretatione ^ qui succède aux Prédicaments ^ et ce livre IH est, à beaucoup d'égards, comme dars Arislote, une grammaire générale ^ Là sont véritablement traitées les parties du discours, et notamment le nom et le verbe. Cependant on y remarque quelque dissidence sur les questions communes entre les dialecticiens et les grammairiens, et Abélard se prononce en général pour les premiers. 11 serait impossible de le suivre dans le détail de ses recberches sur les mots, et nous marcberons ici rapidement.

Guillaume de Champeaux est souvent cité. Il paraît évident qu'il avait toucbé à toutes les parties de la dialectique, et produit, sur maintes questions, des vues nouvelles qui ne manquent pas de subtilité. De ces questions, celle qui semble le plus occuper Abélard, est la question de savoir ce que c'est que la signification des mots. On a déjà vu tout à l'heure qu'il entend par signifier produire une idée. C'est une conséquence que pour juger de la signification des mots, il faut moins regarder aux mots qu'à l'intelligence de l'auditeur. Soit donc posée la question : Un nom signifie-t-il tout ce qui est dans la chose à laquelle le nom a été imposé, ou bien seulement ce que le mot même dénote et ce qui est contenu dans l'idée qu'il exprime? Abélard se décide pour cette dernière opinion , qui était celle

* DiaL, pars I, 1. III , p. 209, 226. — De la Log. d'Arist., t. 1 , p. 183. — log, d'Arist., trad. parle même , t. I, p. 147.

d'uQ certain Garmond^ contre Guillaume de Champeaux; le premier s'appuyant sur la raison , tandis que le second semblait appuyé par l'autorité. Ainsi l'on ne peut accorder au dernier que le nom d'un genre signifie l'espèce, quoique l'espèce soit dans le genre, ni que le nom abstrait désigne le sujet de l'accident qu'il exprime, quoique l'accident soit dans le sujet et n'en puisse être séparé. Chacun de ces noms ne signifie que l'idée qu'il excite dans l'esprit ; ainsi quoique les hommes soient des animaux, le nom d'animal ne signifie point homme, parce qu'il ne produit pas l'idée d'homme. Encore moins de ce que l'homme est blanc, suit-il que blanc désigne Yhomme, Il y a dans cette opinion de Garmond, adoptée par Abélard, contre le sens apparent de quelques mots d'Aristote et de Boèce, une tendance louable à subordonner la dialectique à la psychologie.

Nous ne dirons rien de plus sur cette première partie. Elle ne contient pas de grandes nouveautés; mais ce que nous en avons extrait donne une certaine idée de la manière d'Abélard , ainsi que de l'ouvrage qu'il nous a laissé et de la science qu'il professait. 11 refait la logique après Aristote et d'après ce qu'il sait d'Aristote. 11 explique, commente, développe les idées de l'autorité, et quelquefois expose et discute les objections et les nouveautés qui se sont postérieurement produites : c'est alors qu'il donne du sien. Encore est-il difficile de distinguer ce qui peut se rencontrer d'original dans

' I>ia/., p. 210. Ce Garmond e&t inconnu.

DE LA PHILOSOPHIE D'ABÉLaRD. 397

ce qu'il n'en7prunte pas k Porphyre et à Boèce. On ne saurait avec certitude attribuer de la nouveauté qu'aux opinions qu'il présente comme celles de son maître, c'est-à-dire de Guillaume de Cbampeaux, et de loriginalité qu'à celles qu'il exprime, quand il réfute et remplace ces opinions. Somme toute, ce qui est à lui , c'est moins le fond des doctrines que la discussion.

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