‹ Abélard (volume 5)Chapitre 7 sur 13 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

DE LA LOGIQUE d'ABÉLARD \ — DtalecilcCl y l'REMIÈRK rAUiii: , OU DES CATÉGORIES ET DE l'iNTERPRÉTATIO.^.

La philosophie peut, en général, elre ramenée à cinq sciences unies par des liens étroits, la psychologie, la logique, la métaphysique, la théodicée et la morale. Les deux premières font connaître Tesprit humain. La troisième est la science des êtres; elle se rattache immédiatement à la théodicée, et celle-ci,

' La doctrine philosophique d'Abélard n'ayant été connue, jusqu'en 183^', que par de courtes phrases éparses dans quelques auteurs , il n'en faut j)oint chercher une exposition satisfaisante dans les historiens de la philosophie. Brucker, dont le savant ouvrage contient presque tout ce que ses successeurs n'ont fait que remanier, donne tout ce qu'on pouvait donner de son temps. [Ilist. crit. phil., t. 111 , p. 731-704.) Buhle a compris toute la scolaslique dans son introduction , mais le peu qu'il dit d'Abélard est lemarquablc. ( Tnid. frano., 18IG, t. I , Introd., sect. m, p. G86-691.) Tennemann lui consacrt; un article intéressant et assez étendu , mais où il ne parle guère que de théologie. ( Gesch. der Phil., t. I , c. v, sect. ii, p. 1G7- 202 , et dans la trad. franc, de son Manuel, t. I , § 250.) Tiedemann procode à peu près de même. ( Gesch. der Thil., t. IV, c. viii, p. 277-290,) M. Degérando a peu ajouté à ce qu'il avait lu dans Brucker. [Hist. comparée, t. IV, c. XVI, p. 390-408.) Kixner donne des indications utiles; mais lui aussi ne connaissait pas le philosophe (t. II, A., p. 28-31). Hegel et Schleiermacher disent très-peu de chose. (Heg., t. III, p. 170 ; t. XV des OEuvr. compl. — Schleierm., Gesch. der neu. Fhil., per. 1, p. 19C).)C''est encore un mémoire de Meiners sur les réalistes et les nominalistes ( Comment. Soc. Gott., vol. XII, p. 29), qu'on pourrait le plus utilement consulter de tout ce qui a paru avant la publication de M. Cousin. (Ouvr. inéd. d'Ab., 1830.) On doit lire aussi l'ouvrage déjà cité de M. Rousselot. Uilter, qui cependant a écrit tout récemment, ne parle aussi que de théologie. H est vrai que son ou- \rage est intitulé ; Histoire de la philosophie chrétienne. ( Alleni., t. III , , X, c. v, Hambourg, 1844.)

OU la philosophie de la religion, est difficilement séparable de la morale, qu'elle n'enseigne pas, mais qu'elle motive et qu'elle consacre. Suivant l'esprit des temps, suivant les progrès des connaissances humaines, l'étude d'une ou plusieurs de ces parties de la science prévaut sur les autres dans la philosophie, et il est rare qu'elles soient toutes ensemble également cultivées. Cependant il n'est guère de doctrine où l'on ne retrouve, mêlés en proportions différentes, ces éléments constituants de la philosophie. La scolastique elle-même les offre tous à notre curiosité.

Sans doute, la psychologie, qui depuis Descartes a joué un si grand rôle, y est reléguée à une place étroite et obscure. Elle ne s'y trouve en quelque sorte qu'à l'état rudimentaire, si l'on continue à séparer la psychologie de la logique , qui , sous beaucoup de rapports, est, comme elle, une science descriptive de nos facultés; mais la logique, comme on l'a vu, occupait alors le premier rang, et la logique n'allait pas sans une certaine métaphysique. L'homme ne raisonne que sur des êtres réels ou fictifs, perçus par ses sens ou conçus par son esprit. Être est le nœud de tous ses jugements, et le verbe virtuel de toutes ses propositions. Donc, point de logique qui ne suppose une ontologie. La logique est démonstrative, sans pour cela démontrer l'ontologie, comme la géométrie est la science exacte de figures possibles, sans qu'elle prouve que les figures soient réelles. Mais comme l'esprit humain croit naturellement à l'ontologie, au moyen âge il la réunissait sans hésiter à la logique, qui en deve-

nait pour lui la forme nécessaire et la base scientifique. C'est ce mélange qu'embrassait en fait Tétude de ce qu'on appelait alors la dialectique.

La psychologie et la logique conduisent par la métaphysique à la théodicée et à' la morale; mais comme la théodicée et la morale ne sont pas seulement des sciences, et peuvent se confondre avec la religion , la scolastique ne les sécularisait pas, et les renvoyait à la théologie; seulement elle pénétrait avec elles dans la théologie, à laquelle elle prêtait ou imposait ses principes, ses formes, son langage, en recevant d'elle des dogmes et des commandements.

Tout ce que nous venons de dire de la doctrine scolastique , nous le disons du scolastique Abélard. Distinguons en lui le philosophe et le théologien. Au premier appartiendront les ouvrages de dialectique, comprenant tout ce qu'il a su ou pensé en psychologie, en logique, en métaphysique; au second se rapporteront tous les ouvrages sur la théodicée et la morale : dans ceux-ci , nous le trouverons philosophe encore, mais s'étudiant à concilier rationnellement la science et la foi.

La théologie d'Abélard sera l'objet du dernier livre de cet ouvrage; nous ne nous occupons ici que de sa philosophie. Il y aurait plusieurs manières de la faire connaître. La plus agréable serait de l'exposer dans ses principes et sous une forme systématique. On en disposerait méthodiquement les principales idées; on les dégagerait des détails oiseux, des expressions techniques qui les obscurcissent; on les traduirait dans le langage de l'abstraction moderne,

et l'on rendrait ainsi clair et saisissable l'esprit de cette philosophie. Elle irait alors se placer comme d'elle-même à son rang dans l'histoire de la pensée humaine. C'est le procédé qu'il faudrait suivre si nous écrivions cette histoire, ou s'il ne s'agissait que de donner une vue générale du système et de l'époque. Mais notre intention est d'offrir davantage, ou du moins autre chose. Nous voudrions faire un moment renaître une philosophie qui n'est plus, la ranimer pour ainsi dire en chair et en âme, et montrer exactement quelle était alors l'allure de l'esprit humain, comment il parlait, comment il pensait. Nous voudrions enfin tracer le portrait individuel de notre philosophe avec sa physionomie et son costume. Cet essai de reproduction, plus encore que d'analyse, nous semble une œuvre plus instructive et plus neuve, quoique assurément moins attrayante. Nous ne changerons donc ni l'ordre ni l'expression des idées d'Abélard. Ce serait le défigurer que de lui prêter les méthodes modernes et la moderne diction. Prenant ses plus importants ouvrages l'un après l'autre, nous les ferons connaître tantôt par des extraits, tantôt par des résumés; ici par des traductions littérales, plus loin par une déduction critique; enfin, par tous les moyens propres à remettre en lumière tout ce qui dans ses écrits nous paraît essentiel, original ou caractéristique; en telle sorte que l'on puisse bien juger, après avoir lu cet ouvrage, le penseur, le professeur et l'écrivain. Nous ne prenons personne en traître; ceci est de la scolastique. Nous espérons l'avoir rendue intelligible; on pourra la trouver curieuse; on ne la trouvera ni d'une étude

facile, ni d'une lecture agréable. Que notre siècle ait de l'indulgence pour ce que le xii^ admirait. Sommes-nous sûrs que nos admirations nous seront un jour toutes pardonnées?

Quoique Abélard ait surtout dominé les esprits par l'enseignement, il n'avait pas une médiocre idée de ses ouvrages. « Je me souviens, » écrit un de ses disciples % « de lui avoir entendu dire, ce que je crois (( vrai , qu'il serait facile à quelqu'un de notre temps « de composer sur l'art philosophique un livre qui (( ne serait inférieur à aucun écrit des anciens, soit « pour l'intelligence delà vérité, soit pour l'élégance «delà diction; mais qu'il serait impossible, ou « bien difficile, qu'il obtînt le rang et le crédit d'une « autorité. Cela n'est,» ajoutait-il, « réservé qu'aux « anciens. » Ainsi, il connaissait tout le poids de l'autorité , et il sentait le joug en s'y soumettant. En effet, une déférence sincère ou apparente, mais presque toujours absolue dans les termes , pour les maîtres du passé, intimide et obscurcit toute la philosophie de l'époque, embarrasse et substilise le raisonnement, encombre le style, diminue la chaleur et la spontanéité de la conviction. La vérité de la chose ou la sincérité de la pensée personnelle ne viennent jamais qu'après la citation des textes. Cet Abélard si fameux pour son indépendance, n'ose être lui-même qu'en de rares instants, et ne se permet de penser qu'avec autorisation. Son esprit est plus indépendant que ses écrits.

* Johan. Saresh., Metalog., 1. ]\\, c. iv.

De ses ouvrages philosophiques les seuls publiés sont :

Dialectica /

De Generibus et Speciebus^ ;

De Intellectibus^;

Glossœ in Porphyrium ^ — in Categorias^ — in librum de Interpretatione ^ — in Topica Boethii^.

Nous prendrons la Dialectique pour point de départ, en y rattachant les Gloses sur Porphyre, Aristote et Boèce. Ainsi nous nous formerons de la logique d'Abéiard et des scolastiques une idée générale qui nous conduira à l'esquisse psychologique contenue dans le de Intellectibiis ^ et à la question des universaux traitée dans le fragment sur les Genres et les Espèces^ véritable spécimen de la métaphysique du temps.

Deux des livres de la Dialectique contiennent des préambules où l'auteur, se mettant en scène, donne ce spectacle que, de longtemps, ne cesseront pas d'offrir les philosophes, celui d'une conviction savante et fière aux prises avec la malveillance qui l'attaque, ou l'ignorance qui la méconnaît. Traduisons ces deux morceaux qui seront comme le prologue de l'ouvrage.

« Mes rivaux ont imaginé la calomnie d'une accusation nouvelle contre moi , parce que j'écris beaucoup sur l'art dialectique; ils pré-

'' Ouvrages inédits , p. 173, p. 505.

* Cousin, Fragm. philos., t. III, p. 461.

" Ouvr. inéd., p. 551-57 7-595-G03. — Comme nous n'écrivons point un ouvrage d'érudition , nous nous contenterons, à une seule exception près, de l'examen des écrits imprimés. 11 y aurait encore plus d'un manuscrit à découvrir ; aux ouvrages cités dans ce chapitre nous n'avons joint (ju'un manuscrit. Voyez ci-après chap. x.

tendent qu'il n'est pas permis à un chrétien de traiter des choses qui n'appartiennent point à la foi. Or, disent-ils, non-seulement la dialectique est une science qui ne nous instruit point pour la foi , mais elle détruit la foi même, par les complications de ses arguments. Vraiment il est admirable qu'il ne me soit pas loisible de traiter ce qu'il leur est permis de lire , ou que ce soit mal d'écrire ce dont la lecture est permise. Cette intuition même de la foi dont ils parlent ne serait pas obtenue , si l'usage de la lecture était interdit. Retranchez la lecture, la connaissance de la science s'anéantira. Si l'on accorde que l'art* combat la foi, on avoue évidemment que la foi n'est pas une science. Or une science est la compréhension de la vérité des choses, et c'est une science que la sagesse dans laquelle consiste la foi. Elle est le discernement de l'honnête ou de l'utile. La vérité n'est pas contraire à la vérité ; car si l'on peut bien trouver un faux opposé au faux, un mal opposé au mal, le vrai ne peut combattre le vrai ou le bien le bien ; toutes les bonnes choses se conviennent et sont ensemble en harmonie. Or toute science est bonne , même celle du mal , car le juste ne peut s'en passer. Pour que le juste se garde du mal , il faut en effet qu'il connaisse préalablement le mal ; sans cette connaissance , il ne l'éviterait pas. De ce qui est mauvais comme action, la connaissance peut donc être bonne, et s'il est mal de pécher, il est bon cependant de connaître le péché, qu'autrement nous ne pouvons éviter. Cette science elle-même , dont l'exercice est odieux [nefarium], et qui se nomme la mathématique, ne doit pas être réputée mauvaise'*; car il n'y a pas de crime à savoir au prix de quels hommages et de quelles immolations les démons accomplissent nos vœux ; le crime est d'y recourir. Si en effet savoir cela est mal, comment Dieu lui-même peut-il être absous de toute malice? Lui qui contient toutes les sciences qu'il a créées, et qui seul pénètre les vœux de tous et toutes les pensées, il sait nécessairement et ce que désire le diable, et par quels actes on peut se le rendre favorable. Ainsi donc savoir n'est pas mal , mais faire ; et la malice ne doit pas être rapportée à la science, mais à l'acte. Nous concluons que toute science, puisqu'elle provient de Dieu seul et qu'elle est un de ses dons, est bonne. Delà suit qu'on doit accorder que l'étude de toute

' L'art par excellence, la dialectique. Voy. ci-dessus , 1. 1, p. 4.

- La mathématique comprenait alors la magie. C'était sous quelques rapports une cabalistique. Cependant le même nom désignait aussi les sciences du calcul. (Johan. Saresb. Policrat., 1. II , c. xvni et xix. Voy. aussi ci-dessus l.I,p. 12.)

science est bonne, étant un moyen d'acquérir ce qui est bon. Or, l'étude à laquelle il faut principalement s'attacher, est celle de la doctrine qui enseigne le mieux à connaître la vérité. Cette science est la dialectique. D'elle vient le discernement de toute vérité et de toute fausseté ; elle tient le premier rang dans la philosophie : elle guide et gouverne toute science. De plus, on peut montrer qu'elle est tellement nécessaire à la foi catholique, que nul, s'il n'est prémuni par elle, ne saurait résister aux sophistiques raisonnements des schismatiques.

« Si Ambroise, évêque de Milan, homme catholique , avait été prémuni par la dialectique, Augustin, encore philosophe païen, encore ennemi du nom chrétien, ne l'aurait pas embarrassé au sujet de l'unité de Dieu, que ce pieux évêque confessait avec raison dans les trois personnes. Le vénérable prélat lui avait par ignorance concédé d'une manière absolue celte règle que dans toute énumération , si le singulier était énoncé séparément comme attribut de plusieurs noms . le pluriel Tétait nécessairement et collectivement des mêmes noms , laquelle règle est fausse pour les noms qui désignent une substance unique et une même essence ; la saine croyance étant que le Père est Dieu , que le Fils est Dieu , que le Saint-Esprit est Dieu, et que cependant, il ne faut pas reconnaître trois Dieux, puisque ce sont trois noms qui désignent une même substance divine'. Semblablement, quand on dit de Tullius qu'il est appelé un homme , et qu'on dit la même chose deCicéron et de Marcus, Marcus, et Tullius, et Cicéron ne sont pas des hommes divers, puisque ces mots désignent une même substance , et qu'il n'y a plusieurs êtres que pour la voix, non pour le sens. Si d'ailleurs cette comparaison n'est pas rationnellement satisfaisante, parce qu'en Dieu il n'y a pas qu'une seule personne comme en Marcus , cependant elle peut suffire pour renverser la règle précitée.

« Mais ils sont en petit nombre ceux à qui la grâce divine daigne révéler le secret de cette science, ou plutôt le trésor d'une sagesse difficile par sa subtilité même. Plus elle est difficile , plus elle est rare ; sa rareté mesure son prix , et plus elle est précieuse , plus c'est un exercice digne d'étude. Mais comme le long travail de cette science veut une lecture assidue qui fatigue bien des lecteurs, comme son excessive subtilité consume vainement leurs efforts et leurs années ,

* C'est sous une forme grammaticale, la règle mathématique si o = .r, &\ b=^ X , s\ c=^x , a-\-b-\-c=^Zx, dont les ennemis du christianisme se sont tant servis contre le dogme de la Trinité. Je n'ai pas su trouver dans saint Au|^usiin l'anecdote qu'Abélard raconte ici.

beaucoup, se défiant de la science, et non sans raison , n'osent approcher de ses portes les plus étroites. La plupart, troublés par sa subtilité, reculent dès le seuil. A peine ont-ils goûté d'une saveur inconnue , ils la rejetent; et comme en goûtant ils ne peuvent distinguer la qualité de cette saveur, ils tournent en accusation ce mérite de subtilité, et justifient la faiblesse réelle de leur esprit par une condamnation mensongère de la science. Et comme le regret finit par allumer en eux l'envie , ils ne rougissent pas de se faire les détracteurs de ceux qu'ils voient s'élever à l'habileté dans cet art. Seul , cet art dans son excellence possède ce privilège que ce n'est pas l'exercice mais le génie qui le donne. Quelque temps que vous ayez péniblement usé dans cette étude, vous consumez vainement votre peine, si le don de la grâce céleste n'a pas fait naître dans votre esprit l'aptitude à ce grand mystère du savoir. Le travail prolongé peut livrer les autres sciences à toutes sortes d'esprits; mais celle-là , on ne la lient que de la grâce divine; si la grâce n'y a pas intérieurement prédisposé votre esprit, en vain celui qui l'enseigne battra l'air qui vous entoure. Mais plus celui qui vous administre cet art est illustre, plus l'art qu'il administre a de prix.

Il suffit de cette réponse aux attaques de mes rivaux : maintenant venons à notre dessein *.

La foi du philosophe et l'orgueil de l'homme respirent dans ce morceau. C'est un des passages où l'on voit Abélard, déposant l'humilité timide et forcée du moine et du théologien, secouer le joug de son temps et de son habit, pour parler au nom de son génie et prendre en lui-même son autorité.

La Dialectique est un ouvrage très-considérable. Les diverses parties n'en paraissent pas écrites à la même date. A mesure qu'elles furent connues, elles donnèrent naissance à diverses attaques contre lesquelles l'auteur se défendit en avançant; ou, composées à différentes époques de sa vie, elles, contiennent incidemment des allusions et des réponses aux

* Dialect., pars IV, p. 414-4.37.

accusations dont souffraient sa gloire et son repos. Le préambule qu'on vient de lire se trouve au commencement de la quatrième partie , et témoigne des circonstances qui préoccupaient Abélard au moment oii elle a été écrite ou publiée. Déjà, au début de la seconde partie * , il avait retracé les succès de ses ennemis, la persécution qui l'opprimait, les espérances qui le soutenaient :

« Et les délractions de nos rivaux, les attaques détournées des jaloux ne nous ont pas déterminé à nous écarter de notre plan ^ , non plus qu'à renoncer à l'étude accoutumée de la science. Car bien que l'envie ferme à nos écrits la voie de l'enseignement pour le temps de notre vie et ne permette pas chez nous les studieux exercices, je n'en perds pas l'espérance , les rênes seront un jour rendues à la science, alors que le moment suprême aura mis un terme à l'envie comme à notre existence, et chacun trouvera dans cet écrit ce qui est nécessaire à l'enseignement. En effet quoique le prince des péripatéticiens, Aristote, ait touché les formes et les modes des syllogismes catégoriques, mais brièvement et obscurément, comme un homme habitué à écrire pour des lecteurs déjà avancés; quoique Boèce ait donné en langue latine le développement des hypothétiques, prenant un milieu entre les ouvrages grecs de Théophraste et ceux d'Eudème, qui l'un et l'autre en écrivant sur ces syllogismes, avaient, dit-il, méconnu la juste mesure de l'enseignement, l'un troublant son lecteur par la brièveté, l'autre par la diffusion"'; je sais cependant qu'après eux il reste dans ces deux parties de la science une place à nos études pour constituer une doctrine complète. Les choses donc sommairement traitées ou tout-à-fait omises par eux. nous espérons dans ce travail les mettre en lumière, corriger çà et là les erreurs de

^ DialecL, pars 11, p. 227.

- Peul-èU'e faudra! l-il traduire : ù suivre noire dessein; il y a dans le tCKlo : nostro proposilo cedenclum.

' C'est Boece qui met ainsi Abélard en mesure déjuger si pertinemment Théophraste et Eudeme , disciples d'Arislotc, les premiers en date de ses commenialcurs, et dont nous n'avons pas conservé les ouvrages. (Boeth. Op., De Syll. Hyp. l. I, p. OOG. — De la Logique d'Arist., par M. BarihélcmySaint-Hilaire,l. II, p. 1-39.)

quelques-uns, concilier les dissidences schismatiques de nos contemporains et résoudre les difficultés qui divisent les modernes , si j'ose me promettre une si grande œuvre. J'ai la confiance , grâce à ces ressources d'esprit qui abondent en moi et avec le secours du dispensateur des sciences , d'achever des monuments de la parole péripatéticienne qui ne seront ni moins nombreux ni moindres que ceux des Latins célèbres par l'étude et la doctrine, au jugement de qui saura comparer nos écrits avec les leurs et reconnaître équitablcment en quoi nous les aurons atteints ou dépassés, comment nous aurons développé leurs pensées, là où eux-mêmes ne l'avaient pas fait. Car je ne crois pas qu'il y ait moins d'utilité et de travail à bien exposer par la parole qu'à bien inventer les pensées.

Or il sont trois dont les sept manuscrits sont tout l'arsenal de la science latine en matière de dialectique. D'Aristote, en effet, deux ouvrages seulement ont été jusqu'ici mis à l'usage des Latins, savoir^ les livres des Prédicaments et Periermenias [sic) ; de Porphyre un seul, c'est le Traité des cinq voix, celui où, en étudiant le genre, l'espèce, la différence, le propre et l'accident, il donne une intro. duction aux Prédicaments mêmes. Quant à Boèce , nous avons introduit dans l'usage quatre livres de lui seulement , savoir : les Divisions et les Topiques , avec les Syllogismes tant catégoriques qu'hypothétiques; c'est la somme de tous ces ouvrages que le texte de notre Dialectique renfermera complètement et mettra en lumière , ainsi qu'à la portée des lecteurs , si le créateur de notre vie nous accorde un peu de temps, et si la jalousie lâche un peu le frein à l'essor de nos écrits'.

« En vérité quand je parcours dans l'imagination de l'âme la grandeur du volume , quand je regarde derrière moi ce qui est fait, et pèse ce qui reste à faire, je me repens, frère Dagobert, d'avoir cédé à tes prières, et d'avoir entrepris une si grande tâche. Mais lorsque déjà fatigué d'écrire , la mémoire de ton affection et le désir d'instruire nos neveux renaissent en moi , soudain à la contemplation de votre image, toute langueur s'éloigne de mon âme, mon courage accablé par le travail se ranime par l'amour ; la charité replace en quelque sorte sur mes épaules le fardeau déjà presque rejeté , et la passion ramène la force là où le dégoût avait produit la langueur. ))

Ce fragment donne quelques lumières sur deux

^ « Si nostrae creator vitœ tempora pauca concesserit et nostrislivor operi- « bus frena quandoque laxaverit. » (P. 229.)

questions importantes : l'' à quelles sources Abélard puisait-il la science? 2"^ à quelles époques et dans quel esprit composa-t-il sa Dialectique?

On voit d'abord qu'il connaissait les deux premières parties de l'Organon , les Catégories et l'Herméneia, parce qu'elles sont effectivement traduites en entier dans le commentaire de Boèce; mais il semble ignorer la traduction qu'on y trouve des Analytiques premières et secondes et des autres parties de la Logique \ Toutefois il se sert des traités originaux du même écrivain sur la division, la définition, le syllogisme catégorique et l'iiypothélique. Quand il nomme les Topiques de Boèce, il peut désigner trois écrits : la version des Topiques d'Aristote, les Commentaires sur ceux de Cicéron, le Traité des Différences topiques. Il s'agit, je crois, du dernier ouvrage ; c'est celui qu'il paraît avoir suivi en composant ce qu'il appelle aussi ses Topiques. Mais quelques passages prouvent que ceux de Cicéron ne lui étaient pas inconnus.

Ce catalogue, qu'il nous donne lui-même, confirme bien ce que des investigateurs exacts , et notamment Jourdain , pensaient de l'exiguité de la bibliothèque scientifique de cette époque. Il faut y ajouter le Timée de Platon dans la version de Chalcidius et les Catéo^ories dites de saint Aua;ustin ■•

' A plus forte raison, ne connail-il pas la iraduction d'une plus grande partie de l'Organon qu'aurait faite, dit-on, Jacques de Venise en 112S. (Jourdain , Recherches , etc., p. 58.)

- Ab. Op.,Introd. ad. theol.,\>. lOOÎ. — Ouvr. méâ.y Dial., p. 193. — M. Cousin a bien trouvé, dans un manuscrit du xn' ou xni*' siècle, une traduction inédite du Phédon; mais rien n'annonce qu'elle fût connue du temps d'Abélard , et d'autres faits indiquent que c'est précisément dans les

Voilà les monuments de la i)hilosophie ancienne dans la première moitié du xii"' siècle; car on doit croire qu'Abélard connaissait tous les ouvrages qui étaient en circulation dans les Gaules, la Grande- Bretagne, la partie lettrée de la Germanie, et peutêtre même l'Italie. Sans doute les choses changèrent bientôt, et Jean de Salisbury, par exemple, avait déjà dans les mains un plus grand nombre d'écrits de Platon et d'Aristote. De même aussi, longtemps avant Abélard on avait pu connaître d'autres livres retombés plus tard dans l'oubli ; car enfm les manuscrits en existaient quelque part. Ainsi Bède, au VIII® siècle, citait de nombreux passages des principaux écrits d'Aristote. Au xi% Scot Érigène peut, comme on le dit, avoir commenté sa Morale; mais deux cents ans après lui, l'original et le commentaire étaient comme ignorés. On a parlé des commentaires de Mannon ou Nannon de Frise , sur rÉthique, le de CœlOf le de Mundo^ sur les Lois et la République de Platon; mais on prétend seulement qu'ils existaient dans les bibliothèques de la Hollande , et non pas qu'ils aient jamais été fort répandus. On voit dans Gunzon , qui n'était pas un érudit médiocre pour le x*' siècle, qu'il connaissait l'Herméneia, le Timée, les Topiques de Cicéron et Porphyre; mais tout cela était également connu d' Abélard. Le témoignage du dernier est donc très-précieux à recueillir, et l'on peut hardiment en généraliser

ilcrnièrcs années de sa vie el après lui qu'un plus grand nombre d'écrils d'Avislolc et de Platon commencèrent à être répandus. ( Fragm. pliiL, i. ni, Append. VI. —Cf. Johan. Saresb., passim. )

les conséquences et l'étendre aux écoles contempo-

raines ^

Quant à Touvrage où ce témoignage est consigné, il est difficile de déterminer l'époque où Abélard l'écrivait. Les morceaux qu'on vient de lire ont été composés dans un moment où son enseignement était interdit. Je n'en conclurai pas que toute la Dialectique soit de la même date. L'existence même de ces préambules, jetés dans le cours de l'ouvrage, indique le contraire, en attestant des préoccupations accidentelles. Un prologue général devait se trouver au commencement du premier livre sur les catégories, ou plutôt d'un livre préliminaire qui nous manque, et qui pouvait être à la Dialectique ce que l'Introduction de Porphyre est à la Logique d'Aristote^ Mais cette Dialectique, grand ouvrage en cinq parties, qui embrassait dans la pensée de l'auteur toute la matière de l'Organon , me paraît une compilation ou une refonte des divers traités, opuscules, gloses, qu'à différentes époques il devait avoir écrits à l'usage de ses élèves, à l'appui de son enseignement. L'exemple de Boèce^ devait encourager ses

' Cf. Jourdain , Rech. sur lestrad. d'Arisl. — Cousin, lutrod. aux onvr. d'Ab., p. 49. — LlHist. lia., t. IV, p. 225 et 246, t. V, p. 428 et 067. — Ven. Bed. Op., t. II , Sentent, seu axiom. phi!., passim. — Johan. Saresb., Entheticus , in comm., p. 92 et 109. — Scot £'?^V;è«e, par M. Saint-René Taillandier, p. 79. — Brucker, Hist. ait. phil., t. III , p. 632, 644, et 657. — Marlene, Ampliss. Coll., t. I, p. 299, 304 et 310.

* Biul., p. 226.

^ On sait que Boèce a donné deu\ commentaires de l'Inlroduction de Porphyre, deux éditions de son commentaire sur VHennéneia (lesquelles éditions sont deux écrits différents) ; enfin trois ouvrages sur les topiques. Celait au reste une tradition parmi les disciples d'Aristote que de soutenir SCS idées, soit en commentant ses ouvrages, soit en retraitant les

imitateurs à refaire plusieurs fois les mêmes ou-^ vrages, et à ne se pas contenter d'une seule édition de leur pensée.

Cependant le livre, dans son ordonnance imparfaite, témoigne d'une pensée générale et même d'une constante disposition d'esprit. L'auteur s'y présente comme étranger désormais aux luttes de l'école; il veut suppléer par la composition à l'enseignement oral, qu'on lui défend. On a donc pu croire qu'il écrivait au couvent de Saint-Denis, soit après la décision du concile de Soissons , soit dans le fort de ses démêlés avec son abbé. Le frère Dagobert, à qui il s'adresse, serait alors un de ces moines dont il avait commencé, à Maisoncelle, l'éducation philosophique et qui tenaient secrètement pour lui.

Peut-être aussi écrivait-il dans une de ces périodes de demi-persécution où, suspect et contraint, irrité et intimidé, il se croyait réduit au silence; par exemple, vers la fin de ses leçons au Paraclet, ou lorsqu'à Saint-Gildas il s'était fait abbé , ne pouvant plus être professeur.

Enfin, nous admettrions, avec M. Cousin , qu'il a pu faire ou plutôt refaire sa Dialectique dans sa retraite de Cluni. On sait qu'il y écrivait sans cesse, et, dans l'ouvrage, il parle des controverses spéculatives comme de choses l)ien éloignées, et des leçons de Roscelin et de Guillaume de Cliampeaux comme de souvenirs déjà bien vieux. De plus, il paraît éviter les hardiesses qui touchent le dogme , il combat

mêmes nialières dans le même ordre , avec les mêmes divisions , sous les mêmes litres. L'usage remoiUail à Théojjhrosle. (De la Lnq. d'Aiist., t. 1 , p. 3(5.)

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