‹ AbélardChapitre 16 sur 122 · TOUS · texte numérisé non relu

TOUS

Vivat!

Quel bruit!

MANEGOLD

Ces Anglais ont du bon. C'est singulier que feu leur roi Guillaume ait pris à son frère la Normandie, où il ne vient que des pommes 3y. — Continuons nos savants exercices.

GOMBAULU

Interroge-moi.

MANEGOLD

Non, je ferai à chacun une question. Attention, nies doctes élèves! Quelles sont les dix catégories de l'amoureux? A toi Dittmar, la première, — la substance?

DIT TM A II.

Corporelle.

MANEGOLD

Tu confonds : Tu me donnes la première catégorie du vert-galant.

DITTMAR.

J'ai cru que c'était la môme chose.

MANEGOLD

Fi! mettez cet homme au pain et à l'eau. — Hilaire, la première catégorie de l'amourdux : La substance?

HILAIRK.

Un seul être au monde.

MANEGOLD

Gombauld, la quantité?

LA PHILOSOPHIE. 6t

GOMBAULD

Un cœur pour deux.

MANEGOLD

Odon, la relation?

ODON

Le tête-à-tête.

MANEGOLD

Godwin, la qualité?

GODWIN

Brune piquante.

MANEGOLD

Et toi l'allemand, Werther ?

WERTHER

Blonde touchante.

MANEGOLD

Hugues, le faire?

HUGUES

Renvoyé à la catégorie, de la relation.

MANEGOLD

Arrière; vous êtes des sots. — Ne savez-vous donc pas ce qu'il faut répondre à la question des dix catégories de l'amoureux? On voit bien que vous n'avez jamais hanté les cours et les nobles dames. Que je vous conte ce que repartit en cas pareil messire Anseau de Garlande, ce seigneur si brave et si lettré, aujourd'hui le maître de l'hôtel de Monseigneur le Roi 40. 11 a, dit-on, étudié nos sciences; et, un jour que, devisant avec de gentes dames à la cour du feu roi Philippe Ier, il leur contait ce que c'était que les dix catégories a'Aristote, la princesse

Ci ACTE PREMIER.

d'Antioche 4I, belle et noble princesse pour laquelle le seigneur de Garlande pouvait bien avoir quelque secret penchant, lui dit : « Or donc, seigneur de Garlande, apprenez-nous quelles sont les dix catégories de l'ampureux. — Je ne saurais madame, reprit-il, car il me semble pour l'amoureux n'y en avoir qu'une, et c'est le souffrir. »

ODON

Grand bien lui fasse ! j'aimerais mieux l'avoir.

ABÉLARD, à part

Que de puérilités insupportables !

Mon jeune maître, ils vous fatiguent.

Enfant, couche-toi sur la terre tout le jour, regarde courir les nuages ou marcher le soleil, monte sur un saule et, suspendu à une forte branche, compte, les yeux fermés, les ♦murmures du ruisseau qui bondit à sa racine, et tu auras mieux usé de ton temps, moins abusé de ton âme qu'en donnant l'une et l'autre aux jeux de ces insensés.

MAN2G0LD

Amis, avez-vous rencontré nos élevés en venant?

'ABÉLARD, se levant.

<lui, vos élèves?

XANEGOLD.

Oui, les nobles entants des nobles rues de Paris, les jeunes pages du Ruisseau, à qui nous enseignons le petit palet et qui nous crient quand nous passons : Écoliers, des bilks*!

OBON.

Allons, chantons-lui la chanson de VÈcole et la Rue.

MANEGOLD

Cestcela. (Aux écoliers à sa gauche.) VOUS Serezla I*U6.(A sa droite.)

et nous l'École. — Et en mesure !

L'ÉCOLE

Hôtelier, ouvrez vos celliers A la jeunesse studieuse.

LA RUE

Jetez des pommes, Écoliers, À nous la jeunesse joyeuse.

L 'ÉCOLE

^ ' Hôtelier, nous paîrons le prix,

Donnez-nous du vin et des quilles.

LA RUE

Écoliers, entendez nos cris, Jetez des pommes et des billes.

L'ÉCOLE

Hôtelier, avez-vous des filles

LA RUE

Des billes!

Écoliers, des billes Pour les enfants de Paris*

L'ÉCOLE

Des filles !

Hôtelier, des filles Pour les enfants de Paris.

MANEGOLD

En avant le second couplet!

LA RUE

Pour jouer à la balle au pot...*

ABÉLARD s'approche de Manegold, et l'interrompt en lui preuant le bras.

Enfant!.. Que fais-tu de ton âme?

MANEGOLD

Qu'est-ce? Venez-vous faire une partie? Est-ce que cette voix argentine chante comme elle parle?

Moi!

MANEGOLD

Àh! vous êtes trop sérieux!

Folâtre jeune homme, est-ce que tu ne sais pas que tout est sérieux ? Jeunes gens, depuis tant de temps que vous étudiez la philosophie, qu'avez-vous donc appris si vous ne savez que la vie est sérieuse, que tout doit être comme la vie, que la pensée vous fut donnée pour la vérité, et que même quand votre voix chante, c'est une âme immortelle qui s'exhale? Tout accent qui n'est pas pour la vérité est un vol fait à Dieu.

il s'est placé au milieu d'eux et, à mesure qu'il continue de parler, tous quittent leur table ou leur jeu pour venir se ranger autour de lui et l'écouter attentivement.

ODON

C'est singulier; dès qu'il parle, on ne peut plus jouer.

GOMBAULD

' On Tccouterait toujours.

Vous êtes venus tous des quatre points de l'horizon, vous avez tous cheminé vers Paris attirés par la lueur lointaine de cette école célèbre vers laquelle marchent toutes les intelligences; mais elle ressemble à la colonne

qui guidait les Hébreux dans lé désert, moitié ombre, moitié lumière. Elle montre au loin sa lumière; pour ceux qui l'approchent elle n'est que fumée ténébreuse. Eh bien, lorsque vous êtes arrivés, qui de la Flandre, qui de la Lombardie, qui de la Bourgogne, puiser à cette fontaine de science qui s'épanche à Paris, que veniezvous chercher? vouliez-vous seulement pouvoir dire en retournant chez vous que vous aviez fait le voyage? veniezvous quêter des amis, mendier la fortune, poursuivre la faveur d'un évêque ou du grand maître de l'Hôtel du Roi, vous faire un état enfin ? Oh ! pour cela ce n'est pas chose nécessaire que la dialectique. La philosophie n'est pas de ce monde, et vous vous êtes mal adressés. Mais non, vous ressentiez une ambition plus noble, vous n'aspiriez qu'au savoir, vous ne convoitiez que la vérité; la vérité, trésor inappréciable, qui enrichit l'intelligence et grandit l'âmë, la vérité qui, jalouse de l'amour qu'elle inspire, ne se livre qu'à celui qui l'aime sans partage... Eh bien, ne vous sentez- vous pas cet exclusif amour? Ne savez-vous pas que ce n'est point auprès des docteurs renommés de l'école que vous rencontrerez de quoi le satisfaire? Pensezvous qu'il se trouve mieux des dissipations et des jeux, d'une vie de passions et de désordres?.. Je viens, moi, vous offrir la vérité, je l'apporte dans mes faibles mains. La voulez- vous? Soyez purs comme elle. Soumettez-lui votre esprit, consacrez -lui vos facultés, conformez -lui votre vie. Il faut des vases précieux pour une précieuse liqueur, et les gouttes qui coulent de l'hysope trempé dans l'eau sainte ne doivent tomber que sur le marbre poli et sur de blancs vêtements. Rendez-vous dignes, jeunes gens, de la vérité qui tombera en vous, si vous voulez

qu'en vous elle conserve son éclat et sa vertu. Soyez austères si vous voulez être puissants. N'aimeriez-vous pas à devenir les fondateurs d'une école nouvelle, qui remuât le monde, qui fût respectée des contemporains et admirée de l'avenir? Voyons, qui de vous est disposé à venir avec moi, à la fonder ici-même, sur cette colline, cette école réformatrice qui dominerait le Cloître et Paris, à faire de ce lieu comme le Sinaï de la science, en y plantant le buisson ardent de la vérité?

PLUSIEURS ÉCOLIERS

Mais, tous nous vous suivons.

D'AUTRES

Tous, tous.

ODON

Disposez de nous.

GOMBAULD

Nous nous dévouons*

MANEGOLD

Je me risque.

DITTMAR.

Nous vous aiderons à ruiner le Champeaux.

GODWIN

Nous n'aurons plus d'autre pensée que l'étude.

ROBERT, remplissant son verre.

Sur cette coupe, par ce vin, jurons de renoncer à tout indigne plaisir.

MANEGOLD

Serment d'ivrogne! — Oui, le verre à la main, jurons lui sobriété, austérité..*

GOMBAULD

Chasteté../

GODWIN

Par ce vin, l'emblème de toute sincérité, par ce vin qui ouvre les levées et les cœurs, jurons fidélité...

HUGUES

Foi et hommage....

odon.

A notre nouveau maître.

GOMBAULD

Qu'il soit le suzerain de l'École!

MANEGOLD, lui tendant le verre.

Allons, buvez avec nous... prenez ce calice... A vous!

DITTMAR.

A la confusion de vos ennemis!

HUGUES

A notre école future!

GODWIN

A la santé de vos amis !

WERTHER

A la durée de votre empire !

ROBERT

A la gloire de votre nom!

Mon nom!... A la gloire de l'École de la Montagne* Sainte-Geneviève !

MANEGOLD

Allons, soit. Gloria in excelsis! Levez le coude... trèshaut!... Là!

Us boivent.

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