‹ AbélardChapitre 17 sur 122 · LA CHAMBRE DE GUILLAUME DE CHAMPEAUX · texte numérisé non relu

LA CHAMBRE DE GUILLAUME DE CHAMPEAUX

Guillaume est assis devant, une table sur laquelle sont placés divers manuscrits. H parait occupé d'en étudier un qui est déroulé devant lui A ses côtés, Lotulfe et Albéric se tiennent debout.

GUILLAUME

Relisons la phrase de Porphyre, en la traduisant exactement : — a Puisqu'il est nécessaire, ô Chrysaore, pour apprendre la doctrine d'Aristote sur les catégories, de savoir ce que c'est que le genre, la différence, l'espèce, le propre, l'accident, j'essaierai de te l'exposer succinctement, en m'absténant des questions trop obscures. Ainsi je ne rechercherai pas si les genres et les espèces existent par eux-mêmes.. . 4S . » — Je ne rechercherai pas!... C'est précisément la question, mais s'il ne recherche pas, c'est que la chose ne lui paraît pas douteuse; la question pour lui n'en était pas une... Il n'y a point d'autre sens possible, n'est-ce pas?... Ah! mon Dieu!

Il parait accablé.

ALBÉKIC.

Sans aucun doute.

LOTULFE

Quavez-vous?

GUILLAUME

Je ne puis étudier... mon attention m'échappe, je pense toujours à ce que vous m'avez dit... mais en êtes-vous bien sûrs?

LOTULFE

Quoi?

GUILLAUME

Qu'à sa dernière leçon, il avait trois cent dix-sept auditeurs...

ALBÉRIC

Tout autant.

GUILLAUME

En quatre mois!.. Je n'en ai jamais eu davantage... et maintenant. . . Ah I mon Dieu ! . . .

ALBÉRIC

Que voulez-vous? c'est une maladie des esprits.

Cela passera comme tant d'autres pestes.

GUILLAUME

Oui, mais, en attendant qu'elle passe, la peste nous aura emportés.

ALBÉRJC.

Pas si vite. — Le nouveau docteur a beaucoup attaqué, beaucoup ébranlé; qu'a-t-il établi? On s'apercevra bientôt que ses paroles sont gonflées de vent.

LOTULFE

D'un vent impétueux qui renverse et balaie tout devant lui.

GUILLAUME

Vous dites bien, il balaie tout devant lui. J'ai vu de mes disciples les plus chéris, d'un excellent naturel, d'un entendement peu commun, s'éloigner de moi comme une feuille légère et se laisser entraîner dans le tourbillon... Dittmar...

ALBÉHIC

Oh! Dittmar est toujours changeant, extrême en tout...

LOTULPE.

Envieux d'ailleurs, il nous reviendra.

GUILLAUME

Et ce n'est plus à nous qu'on porte envie!... Robert Palleyn, Hugues, Gombauld...

ALBÉRICU

Les plumes et la paille sont le jouet du vent :~ Croyez cependant qu'il en est qui tiennent ferme, ainsi que le coquillage collé au roc et que le flot n'en détache pas.

GUILLAUME

Je le sais, cher et excellent Albéric ; mais que voulezvous? Lé nombre est quelque chose, la quantité est une catégorie importante, la plus importante après la qualité. C'est par le nombre que s'accrédite une école, que se propage la science; et le nombre nous échappe, les sophismes de ce corrupteur des esprits s'insinuent comme un poison subtil. Tous les jours j'en ai de nouvelles preuves. Tenez, vous savez, le petit Rigauld, le fils du sonneur de la Cathédrale, à qui par passe-temps j'enseigne le latin, vu qu'il est intelligent et d'humeur paisible? Eh bien, hier encore, je l'avais appelé, et voulais lui faire repasser ses noms substantifs; quand ce fut au tour de la quatrième déclinaison et que je voulus qu'il récitât species speciei, l'espèce; savez-vous ce qu'il me dit? Que ce n'était pas la peine, et que dorénavant il fallait passer species, l'espèce, et le neutre genus, le genre, parce qu'il n'y avait plus ni genre, ni espèce.

ALBÉRIC

Est -il possible?

GUILLAUME

Je lui demandai d'où il savait cela. Il me répondit qu'un écolier le lui avait dit.

LOTULFE

Je gage que c'est ce brigand de Manegold. Il loge dans le voisinage.

ALBÉRIC

Corrompre ainsi les enfants !

C'est infernal; n'est-ce pas? Que faire, mes amis, que faire, nous qui n'avons pas l'enfer à notre aide?

ALBÉRIC

Oui, et c'est aussi, je crois, notre force. Vous nous l'avez dit souvent. De même que l'École de Paris est adossée à la Cathédrale, sa doctrine est appuyée sur la pierre spirituelle où l'Église est bâtie. Je pense que votre Sainteté s'en souvient.

LOTULFE

Vous aviez, il y a quelque temps, écrit à l'abbé de Clairvaux?

GUILLAUME

Vous connaissez sa réponse.

ALBÉRIC

Il vous promettait du secours ?

GUILLAUME

D'une manière bien obscure. Tenez, la lettre est là... au

bout de la table ; prenez et lisez.

ALBÉR1C, lisant.

a Bernard, le dernier d'entre les fidèles, à son bien-aimé » frère en Jésus-Christ Guillaume de Cham peaux, archi- » diacre de la Cathédrale de Paris.

» J'ai appris non sans douleur que votre âme était triste » et votre troupeau ravagé, iin loup de nouvelle race ayant » paru dans votre contrée. Je m'en étonne peu, car je » sais d'où lui viennent les ongles et les dents. Mais je » sais aussi où sont les flèches pour le percer. L'erreur » dans la science est loin d'être innocente, car elle èngen- » dre Terreur dans la foi. Elle est le péché en origine, et » la racine de l'arbre empoisonné. Je tiens que le maître » est un pasteur à sa mode et qu'il a charge d'âmes tout » comme le prêtre en son bercail. Je vous exhorte donc à » la vigilance, à la fermeté, au saint travail. Je vous y » aiderai, et mon premier message vous portera quelque » appui. En attendant, gouvernez fortement dans la tem- » péte. Le vent siffle, le flot gronde, mais ne craignez rien. » Vous êtes embarqué sur le vaisseau qui ne périt point. » — A vous en toutes choses, mais à Dieu avant tous. — » Le moindre des chrétiens : Bernard **. »

Quel ferme esprit ! '

GUILLAUME

Oui, mais il parle bien à Taise. La vie religieuse est un port, et l'École est en pleine mer. Son calme et sa force ne nous rendront ni plus forts ni plus tranquilles.

LOTULPE.

Il est vrai ; mais on peut l'amener à son tour au milieu de Forage. Il le reconnaît lui-même : ce qui se passe n'est pas indifférent pour l'Église, et la chose vaut la peine qu'il sorte de son repos. Que l'Église de Paris cesse d'être ortho-

doxe, qu elle tombe dans quelque hérésie, cela ira loin.

ALBÉRIC

Je ne puis le penser.

Il faut s'attendre à tout. Après ce que nous avons vu, on peut tout voir. Vous rappelez-vous quelle était la paix de notre école ? quel était le progrès de nos doctrines? Que d'accord ! que de bonnes et saines études ! Point de tourment d'esprit, d'inquiétude vague, de besoin insensé de changement Tout était calme, régulier. C'était quelque chose d'immuable; et tout a été renversé en un clin d'oeil. C'est vraiment un accès de démence. Cela ne pouvait se prévoir et ne saurait s'expliquer. Comment? de gaieté de cœur, des gens qui ne sont ni fous, ni ensorcelés, iront choisir l'ivraie de préférence au bon grain? Qui aurait pu s'attendre qu'un malin démon irait lancer contre nous un tison d'enfer pour incendier le temple et brûler la chaire de vérité?... C'est inconcevable, je vous dis.

LOTULFE

Il est vrai, mais enfin cela est ; et je voudrais vous voir chercher le remède au lieu de déplorer le mal.

GUILLAUME

Quel remède, quand les gens sont assez stupides pour préférer les ténèbres au jour? Notre-Seigneur lui-même n'a pas essayé d'exorciser les pourceaux, il les a forcés à se jeter à la mer 45.

LOTULFE

Ma foi, je jetteras bien à la mer Abélard et toute sa bande.

ALBÉRIC

C'est bien dit, mais le moyen ?

LOTTJLFE.

Ah! le moyen? Il y en a plus de cent... Au reste, c'est à notre maître à les trouver et à les choisir.

Mais enfin trouve-les, toi, et je choisirai ensuite.

LOTULFE

Notre Dame ! je ne sais guère, moi . . • mais d'abord je ne voudrais pas, si votre Révérence me permet de le lui dire, vous voir ainsi oisif, avec cet air découragé ; je n'ai pas beaucoup d'estime pour les paroles, et je pense qu'il faudra, pour rétablir nos affaires, autre chose que des arguments; mais enfin il ne faut pas se taire quand l'ennemi parle. Qu'a fait après tout notre Abélard? Il a ouvert une école sur la montagne Sainte-Geneviève. Eh bien, la vôtre est-elle fermée ? Il a la langue dorée, dit-on ; la vôtre n'est pas de plomb apparemment? Il enseigne : enseignez.

ALBÉRIC

Sur ce point, je suis de l'avis de Lotulfe.

GUILLAUME

Et qui dit le contraire ? Je n'ai point renoncé à mes leçons, mais il est triste, convenez-en, de les adresser à des planches de chêne, qui n'ont ni oreilles ni voix, et de ne pas entendre, en enseignant, les chuchotements approbateurs d'un auditoire édifié. Vous savez que j'ai été plus d'une fcis obligé de quitter la chaire, faute d'un nombre suffisant de disciples, et qu'il m'a fallu souvent me borner à vous deux et à quelques fidèles qui ne me contredisent jamais.

ALBÉRIC

Voulez-vous donc enseigner ceux qui vous contredisent?. . .

Au fait cela pourrait se tenter. Pourquoi ne pas attaquer Abélard au milieu des siens?

Vous n'y pensez pas; et l'autorité? Il faut toujours quand on a la bonne cause pour soi, ne point l'exposer aux hasards d'un conflit peu digne d'elle.

ALBÉRIC

Comment vaincre pourtant sans combattre?

GUILLAUME

Les joutes de la dialectique vont mieux à ces esprits

qui n'ont rien à perdre.

LOTULPE.

Soit ; mais il faudrait Soutenir la résistance à force ouverte par des manœuvres plus secrètes, et par là même plus sûres, semer la division dans le camp ennemi, exciter contre Abélard la jalousie, la défiance des siens...

GUILLAUME

Il les tient par enchantement, je vous dis. Et puis les mauvaises gens sont toujours unis, et l'erreur est un pacte inviolable.

ALBÉRIC

Son enjpire est tel qu'il leur a persuadé que des écoliers devaient mener une vie* d'anachorètes, m. bien qu'ils ont, depuis un temps, changé d'allure, et ne vont plus à la taverne et autres lieux.... en plein jour du moins,,

GUILLAUME

,Ne m'a-t-on pas dit que Manegold avait passé deux semaines sans boire un coup de trop ?

LOTULPE.

Eh! croyez-vous tout cela bien naturel et bien durable?

Serait-il impossible de les ramener tout doucement à leurs façons de vivre, et de leur faire sentir qu'ils étaient plus heureux, quand ils marchaient dans la bonne voie? La chair est faible, et... la tentation pourrait nous les ramener.

GUILLAUME

Tout beau, Lotulfe !

ALBÉRIC

Railles-tu ?

LOTULPE.

Nullement. Mais je dis les choses comme elles sont, et je connais l'âme des pécheurs. N'est-il -pas vrai qu'on trouve de meilleur vin et de plus jolies fillettes dans le quartier de la Cathédrale que sur la montagne Sainte- Geneviève? N'est-il pas vrai que nos chers condisciples ont de ce côté-ci toutes leurs habitudes? J'entrevois là bien des arguments ad homines qu'il est permis de leur pousser.

ALBÉRIC

Êtes-vous donc la dupe de (leur hypocrisie, Lotulfe, et croyez-vous à toutes leurs belles protestations de pureté et d'innocence?

GUILLAUME

Ne vous y trompez pas, j'ai toujours remarqué que, lorsque Satan veut perdre quelqu'un, il commence par le détourner du péché. ♦

LOTULFE

Que voilà qui est bien dit ! Eh bien, moi, je vous propose une chose, c'est*de les ramener au péché pour les soustraire à Satan.

Soit, tout est sain pour les sains 48«

LOTULFE

Enfin, ne pensez-vous pas qu'il serait à propos de mettre de notre côté les deux puissances, la spirituelle d'abord, qui est notre naturelle alliée, et la temporelle, qui doit craindre que des novateurs aussi hardis n'engendrent à la fin quelque trouble dans la Cité ?

GUILLAUME

Vous dites bien. Le roi Guillaume s'intéressa lui-même à la punition de Roscelin ", et le bras' séculier aida à exécuter la sentence.

LOTULFE

Quanta l'Église...

ALBÉR1C.

Je crois qu'il faudrait obliger l'abbé de Clairvaux à s'expliquer ; un nouveau message de notre maitre pourrait réchauffer son zèle, (a Guillaume.) Que dites-vous de cela?

GUILLAUME

Je dis que Dieu ne m'a pas tout à fait abandonné, puisqu'il m'a laissé dans une disgrâce deux disciples tels que vous ; oui, j'en crois vos conseils, je les suivrai, et d'abord c'est à vous de séduire, de ramener secrètement nos écoliers; je vous donne là-dessus plein pouvoir, et si cela vous entraînait à quelque action dont il vous fallût entretenir votre confesseur, à Pâques, prévenez-moi, je l'avertirai, afin qu'il ne s'y trompe pas et prenne bien la chose. Quant à moi, j'écrirais volontiers à l'abbé de Clairvaux.... mais que pourrais-je lui dire de neuf? Il faudrait que quelqu'un de bien instruit pût lui exposer en détail l'état des choses, quelqu'un qui aurait tout vu.... Lotulfe, n'iriez-vous pas bien vers le saint homme ? Je vous donnerai une lettre de créance*

LOTULFE

Eh? mais...

ALBÉRIC

Oui, Lotulfe, c'est une excellente idée. Il fout partir.

LOTULFE

Mais, aujourd'hui, si Ton veut. *

ALBÉRIC

Aujourd'hui, soit. Qu'en dites- vous, maître?

GUILLAUME

Que je vais lui faire sa lettre.

n se met à écrire.

AL B ÉRIC, à Lotulfe.

Il était bien temps d'agir. Tu feras ton voyage en hâte, et nous, ici, nous ne perdrons pas nos moments. Tâche d'amener le saint homme à Paris.

LOTULFE

C'est que je ne sais pas de tentation pour l'y attirer, celui-là !

ALBÉRIC

N'importe, presse, supplie. Dis-lui qu'il est l'appui de la foi, la tête et le bras de l'Église.

Au fait, c'est une tentation tout comme une autre»

ALBÉRIC, à Guillaume.

Dans mon humble opinion, il sera toujours bon de fortifier tous les moyens d'action par une lutte vigoureusement soutenue d'école à école.... Il faut une attitude fière.

GUILLAUME, en écrivant.

Non pas, non pas, ne compromettons rien La parole

est un glaive qu'il faut savoir laisser reposer dans le fourreau.

ALBÉRIC

Dût-il s'y rouiller î...

GUILLAUME

C'est un métier de truand que d'aller ainsi guerroyer à tout venant, et ferrailler avec le premier venu de la dialectique. N'oublions pas que nous avons pour nous le bon droit et l'autorité. Commandons et ne discutons pas. ULotuife.) Voilà ma lettre, vous verrez que Bernard sera de mon. avis.

LOTULFE

Je ferai diligence.

Un petit clerc ouvre la porte.

GUILLAUME, à l'enfant.

Qu'est-ce, Rigauld.

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