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BUE ADBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

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PREFACE

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INTRODUCTION

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Mon père m'a souvent raconté qu'un soir de l'été de 4836, il était entré au théâtre de l'Ambigu- Comique, où l'on jouait un drame intitulé : Héloise et Abélard *. Qu'on ne s'étonne point : mon père avait dès la jeunesse, dès l'enfance, le goût du théâtre dans ce qu'il a de sérieux, et aussi de frivole. Jusque dans les dernières années, il prenait un réel plaisir à toute représentation dramatique, embrassant tous les genres dans son incessante curiosité pour les manifestations de l'esprit. Le vaudeville . le plus gai, le mélodrame le plus sombre lui inspiraient un égal intérêt. Il était particulièrement séduit par l'un des traits brillants de la littérature moderne : l'invention. Cette qualité le rendait indulgent, et, pour elle, il excusait mille défauts de vraisemblance ou de style'. Très-sévère pour ses propres

1. Héloise et Abélard, drame en cinq actes, par MM. Anicet Bourgeois et Francis Cornu, représenté pour la première fois à Paris, sur le théâtre de l'Ambigu-Comique, le 26 mars 1836.

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œuvres, très-défiant pour lui-même de la fantaisie ou de l'imagination, il savait retrouver, apprécier, admirer même les dons précieux de l'art sous l'apparence légère ou la forme incorrecte des romanciers et des auteurs dramatiques. Ce soir-là, cependant, malgré sa bienveillance générale, il était forcé de convenir que le drame, historique qu'il venait (l'entendre manquait à quelques-unes des lois de l'histoire et de la passion. Il était très-frappé toutefois du sujet et du héros, et, revenant à pied sur les boulevards, vers le faubourg Saint-Honoré, il songeait à l'étrangeté de ce personnage, philosophe et passionné tout à la fois, si bien fait pour le roman, et presque déplacé dans l'histoire. Sans doute ce sujet n'était point nouveau pour lui, et des réflexions de ce genre avaient déjà traversé sa pensée, mais cette lueur vague prit dès ce soir-là une forme très-nette. Il vit revivre devant lui un homme très-supérieur à ses contemporains par les facultés de l'intelligence, qui les domine, Jes ravit, les irrite. Universellement reconnu comme le premier de tous dans son siècle, les grands le redoutent, les peuples l'admirent, les savants le louent, l'Église le persécute, il est aimé de la plus noble des femmes ! Et pourtant il souffre, il échoue en ses entreprises, il meurt misérable et isolé! Tout l'éclat de son esprit, toute la profondeur de son savoir ne le préservent point, ne lui donnent pas sur les hommes une influence durable, et rien ne reste de lui que quelques ouvrages qu'on ne lit plus. Serait-ce que l'esprit ne suffit pas à tout, et que le caractère, la volonté, la vertu soient indis-

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pensables pour créer une puissance et commander à la destinée? Au milieu des grandes réalités de la vie et de ses épreuves, l'éloquence et le savoir ne dominent point les dangers de la gloire, les enivrements de l'orgueil , les éblouissements de l'amour. N'était-ce pas un sujet fait pour tenter un écrivain politique et philosophe que cette lutte de l'intelligence contre la vie tout entière ? C'était une vérité morale qui pouvait devenir dramatique, ce qui est peu fréquent pour la morale, et rare pour la vérité.

Telle est assurément l'idée première du drame qu'on va lire, et que mon père ne plaçait pas au dernier rang parmi ses œuvres. Dès le même soir, . et durant cette longue promenade, il songeait aux développements qu'il y pourrait donner; il évoquait ces personnages qui entourent Abélard, et qui représentent les difficultés ,et les enchantements de sa vie. Ces êtres ne sont point imaginaires ou fantastiques copame les compagnons de Faust, dont le nom vient si naturellement ici. L'éloquence, la philosophie, la religion, l'amour s'agitent sous les noms de saints, de philosophes, de femmes, les plus célèbres parmi ceux qui ont instruit, troublé, persécuté ou séduit les hommes. N'était-ce pas une étrange pièce de théâtre celle où la femme elle-même, l'amoureuse, est aussi savante, touchante, réelle pourtant et illustre, et toute occupée d'idées générales, sans rien perdre de sa grâce? Son nom éveille toutes les sympathies des amants et des lettrés. Enfin le milieu où l'action se passe est tout littéraire ; les

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personnages sont dès écoliers et des professeurs; partout l'esprit tient le premier rang, la passion ne vient qu'après lui, animée, embellie par Jui. Le temps môme où vit cette société est ce moyen âge mystérieux, théâtre ordinaire de la fantaisie. Autrefois comme aujourd'hui, avant comme après les études historiques qui l'ont éclairé, ce siècle de pédanterie et d'imagination, de rudesse et de grâce, d'ignorance naïve et d'étude ardente a servi de refuge à l'art et à la poésie. Combien d'idées, de projets, d'images devaient alors traverser l'esprit de celui qui avait su extraire une telle conception d'un mélodrame, semblable en apparence à tant d'autres mélodrames! Lui seul, hélas! aurait pu les exposer dignement. Lui seul aurait pu nous dire ce qu'il a tenté, et jusqu'à quel point il a réalisé sa propre pensée. Lui seul aussi pouvait savoir si quelque allusion secrète aux contemporains ne se cachait point sous l'apparence des philosophes du xne siècle.

Mon père avait trente-neuf ans en 1836. Il était depuis longtemps moins occupé de littérature que de politique, et n'écrivait guère que des articles de journaux touchant les affaires courantes, des exposés de projets de loi, et des rapports législatifs. Peu s'en fallait qu'il ne crût sa carrière d'écrivain terminée. A vrai dire, la politique avait toujours eu la première place dans ses préoccupations et dans ses écrits. Sous la Restauration, il avait imprimé dans les revues et les journaux les articles qui ont commencé sa réputation, et si ces articles étaient trèsdivers par le sujet, le but en était invariable : la

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défense de la liberté. Même lorsqu'il ne traitait pas des affaires de l'État, lorsque, dans le Globe, il prenait jine part active à la querelle des romantiques et des classiques, en jugeant le Cromwell de Victor Hugo, ou les chansons de Béranger *, il ne se détournait pas de la voie qu'il devait suivre jusqu'au dernier jour, et il semblait tenir surtout à donner au parti libéral les avantages d'une bonne position en littérature, et à le montrer prêt à toutes les réformes, tout animé de l'esprit nouveau. Les lettres le préoccupaient pourtant plus que le public ne pouvait le savoir. Il était connu de la jeunesse de son temps par des chansons qu'il composait dès le collège, et il avait eu d'agréables succès de société en lisant dans le monde des drames historiques : le Retour du Croisé, ou Jean de Montciel, la Révolte de Saint-Domingue et la Saint-Barthélémy. On peut voir dans les lettres de M. Ampère, dans les souvenirs de M. Delécluze, dans les articles de M. Sainte-Beuve, quel était l'attrait de ces lectures pour les gens du monde et pour les lettrés. Si grand que fût ce succès, mon . père ne voyait là qu'un délassement, un exercice pour un esprit qui ne se croyait capable de tout comprendre, de tout juger qu'après avoir tout tenté. Mais ce n'était point pour lui l'emploi sérieux et définitif de ses facultés. 11 ne voulait, même en son jeune temps, rien publier qui pût le gêner un jour ou diminuer son autorité, s'il prenait part au

1 . Ces articles ont été réimprimés dans le recueil intitulé : Critiques et Études littéraires, ou Passé et Présent, par Charles de Rémusat, de l'Académie Française. 2* édition. 2 vol. in-18. Didier, 1857

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gouvernement. On devine que cette disposition s'était fort augmentée depuis la Révolution de Juillet, et que plus que jamais il se renfermait dans les travaux des Chambres et le souci des affaires pu bliques. La littérature, qui est devenue plus tard pour lui une source de jouissances, de consolation et de renommée, l'intéressait encore, sans l'occuper, lorsque la pensée d'écrire une œuvre d'imagination vint le surprendre. Il ne résista point, et dès le lendemain il demandait au Bibliothécaire de la Chambre des députés le gros volume ' qui renferme la touchante et pédante correspondance d'Abélard, et quelques lettres d'Héloïse. C'était le temps des vacances, et peu après il emportait ce précieux livre à la campagne, à Lafitte 2, où il faisait pour la première fois un établissement durable, dans un pays qui depuis plusieurs années déjà le nommait député, et qui lui a donné pendant quarante ans les plus nobles témoignages de sympathie, d'affection et de respect.

11 y vivait depuis peu de temps tranquille et laborieux, que la politique le ressaisissait encore. On le

1. Les lettres d'Héloïse et d'Abélard ont été souvent publiées et souvent traduites. La base de toutes les publications et traductions est le recueil intitulé : Pétri Abœlardi, philosophi et theologi abbatis Ruyensis, et Heloissœ. conjugis ejus, primœ Paraclelensis abbalissm opéra. In 4°. Paris, 1616. — M. Cousin a publié la plupart des ouvrages d'Abélard avec une introduction dans la Collection des Documents inédits de 1 histoire de France. — Au moment où mon père écrivait son drame, une édition des Lettres venait d'être imprimée sous les auspices de M. Guizot, avec une remarquable notice de Mme Guizot. — La plus récente édition et la plus complète est celleci : Lettres d'Abélard et d'Héloïse, traduction nouvelle d après le texte de Victor Cousin, précédée d'une introduction par Octave Gréard, etc. In-8°. Paris, Garnier 1875.

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