L'APPARITEUR
Silence !
La foule se range et se serre. Guillaume est seul debout au milieu de la porto, dont le seuil est en eflet élevé de deux marches au-dessus du pavé du cloître. Albéric est auprès de lui sur la seconde marche. A quelques pas devant lui, et séparé par un assez gtand espace vide, Abélard est debout, monté sur un socle de pierre placé en avant d'une niche vide qui attend une statue. Toute la foule forme un cercle en arrière de lui et se presse dans le cloître et dans le préau, qu'elle remplit complètement.
GUILLAUME, élevant la voii.
Écoliers et gens de toutes sortes et conditions qui m'écoutez, vous savez quel objet vous réunit autour de la chaire où depuis longues années j'enseigne la première des sciences humaines. Des novateurs, que guide un esprit d'égarement souvent condamné par l'École et par l'Église, ont demandé à venir présenter leurs doutes captieux, et à se voir réfuter et. convaincre publiquement d'erreur et d'ignorance ; faveur que je leur ai accordée, bien que je fusse en droit de les dédaigner et de les contraindre à se taire. Oyez avec attention, avec respect ce que j'ai à vous dire, et avant que je vous exposa l'état de la question, demandez à Notre-Seigneur et à sa divine Mère de bannir du milieu de nous le malin esprit, et de nos cœurs la révolte, le mensonge et la colère.
Il s'incline, et tous s'agenouillent en baissant la tête, ABÉLARD, debout, levant le front et les mains an ciel.
Source de toute lumière, Esprit saint, Verbe éternel, tu vois nos cœurs ; ils sont ouverts devant toi. Tu sais si la malice, l'orgueil, l'imposture y ont pénétré jamais. Donne à chacun suivant sa sincérité, suivant son humilité, donne la vérité et la parole. Lumière divine, luis dans nos ténèbres, et que nos ténèbres te comprennent! Charbon ardent, purifie nos lèvres! En cherchant la science, c'est toi-même
que nous cherchons. Quand tu comparus les mains liées devant le juge, il te dit : <t Qui êtes-vous? — Je suis la vérité, » répondis-tu. Verbe incréé, quiconque aspire à la vérité, aspire à toi. Aie pour agréables ces timides efforts de nos faibles esprits, et prends sous tes ailes le plus humble de ceux qui ont essayé d'élever leur raison jusqu'à la hauteur de ta parole !