‹ AbélardChapitre 23 sur 122 · CES ÉCOLIERS · texte numérisé non relu

CES ÉCOLIERS

Amen!

ABÉLARD, s'adressaût à la multitude.

Et maintenant, vous, écoutez ma voix. #Cest moi qui vous ai convoqués en ce lieu. C'est moi qui ai voulu en votre présence citer au prétoire de la science le chef de cette école et lui demander raison de son enseignement. Vous savez que déjà je l'ai confondu dans son propre auditoire, j'ai emmené ses disciples, j'aurais pu le laisser seul dans ces salles désertes. Maisj, il m'est revenu qu'on répandait parmi les siens, qu'habile seulement à détruire, incapable d'édifier, je n'avais nulle doctrine, ou n'en savais enseigner aucune, ou ne recelais enfin, dans mon esprit, qu'une doctrine empoisonnée, formellement condamnée au saint concile de Soissons. Chrétiens, ce qu'un concile réprouve est fortement réprouvé, et la simple erreur devient crime, lorsqu'elle est hérésie; c'est donc une calomnie dont j'ai à cœur de me laver, un mensonge que je veux publiquement anéantir, en faisant ici deux choses: la première donner le coup mortel à la doctrine de Guillaume de Champeaux ; je vous ai tous en ce jour conviés à ses funérailles. La seconde, c'est, sur le tombeau de cette École, d'évoquer l'image resplendissante de la vérité, de vous révéler enfin ce que n'ont compris ni les héréti-»

ques, à qui l'on me compare, ni les docteurs qui m'outragent en me comparant. Tel est le but du défi que j'ai porté à l'ancien maître. Nous ne sortirons pas d'ici qu'il ne soit convaincu d'erreur, que sa doctrine ne soit mise en ruines, et 1a mienne élevée sur ses débris.

DITTMAR, à Odon à demi-voix.

Voilà qui est net.

ODON, de môme.

C'est un combat à mort.

MANEGOLD, de même.

Regardez donc la figure de l'archidiacre, elle s'est allongée d'une coudée.

GUILLAUME

Je ne puis souffrir tant d'audace !.... Ne vous y méprenez pas, mes auditeurs, l'état de la question n'est pas comme on vient de le dire ; je n'accepte ici le jugement de personne, je suis dans mon école, seul et* légitime maître, seul ayant droit de parler. On n'obtient ici la parole que de ma grâce, et si quelqu'un ici comparaît devant l'autre, ce n'est pas moi.

Propos oiseux que tout cela ! Il n'y a plus ici que des intelligences en présence. On va bien voir laquelle cite et juge l'autre. Voici donc ma thèse : point de dialectique sans les termes généraux. Ces termes expriment ou des qualités, ou des genres et des espèces. Les objets qu'expriment ces termes existent-ils ou non? C'est demander si la dialectique est une science réelle. Première question de la science, n'est-ce pas?

GUILLAUME

Mais oui... mais je...

Suivez-moi. — Si les objets des termes généraux, si les universaux n'existent pas, il faut dire qu'il y a des noms qui ne nomment rien. Penser à ces noms, c'est ne penser à rien. Notre science ne contient que le vide. C'est Terreur de quelques sophistes justement réprouvée. La réprouvez-vous?

GUILLAUME

Eh ! vraiment oui mais c'est bien à vous,

Suivez-moi. — Vous l'avouez donc : les universaux existent. Comment existent-ils? Ce sont des êtres, des entités, des réalités, ils contiennent les* objets particuliers. Ne le dites-vous pas ?

• GUILLAUME

Mais oui et

Alors, montrez-les-moi. Montrez-moi l'espèce en ellemême. Que je la voie vivre, marcher, grandir Mais

c'est à vous de démontrer votre thèse. La mienne se réduit à ceci : les universaux existent, — ils n'existent pas dans la nature, — ils existent dans notre esprit. — Expliquezvous maintenant, je vous répondrai.

ALBÉRIC

Mais c'est insoutenable.

GUILLAUME

Je ne puis me laisser sommer ainsi, je parlerai si je veux mais

Parlez, parlez. ^

VOIX NOMBREUSES

Qu'il parle! qu'il parle!

ALBÉRIC, d'une voix forte.

Non.

TOIX PLUS NOMBREUSES.

Qu'il parle ! qu'il parle !

GUILLAUME

0 mon autorité!

LOTULFE, du milieu de la foule.

Un moment, un moment!... Laissez-moi passer.

MANEGOLD

Tu amènes du renfort? Laissez passer les troupes auxiliaires de l'archidiacre.

LOTULFE» Rapprochant de Guillaume.

J'ai trouvé ici-près un messager de celui vers qui vous m'av.ez envoyé. (Montrant le messager.) Le voici, et voici son message. Lisez, la nouvelle est grande.

Il lui remet une lettre GUILLAUME, après avoir ouvert la lettre et y avoir jeté les yeux.

Que vois-je?... Tenez.

Il la donne à Albéric ALBÉRIC, après avoir regardé.

Ah! mon maître, c'est le ciel qui l'envoie.

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