‹ AbélardChapitre 25 sur 122 · UNE CHAMBRE · texte numérisé non relu

UNE CHAMBRE

Abélard est assis devant une table couverte de livres et do papiers. Trois de ses disciples, Dittmar, Amaury et Hilaire sont assis devant leurs pupitres et écrivent

ABÉLARD, finissant la lecture d'une lettre.

<r Et si un aussi savant homme que vous daignait l'é-

» coûter et lui donner des leçons, jamais femme n'aurait » égalé son érudition et ses talents. J'espère que votre béni- » gnité excusera ma hardiesse, et que vous ne verrez dans » ma démarche qu'une preuve de l'admiration , etc . . . etc. . . »

— Très-bien. — (Lisant.) « Fulbert, chanoine de Paris. »

— Quelqu'un de vous connaît-il ce Fulbert* ?

DITTMAR.

Pour moi, non.

AMAURY »

Ni moi!

Singulière idée! me proposer de donner des leçons de

rhétorique à sa nièce!... Bon pour le jour où je voudrai apprendre à filer au rouet. — (a Hiiaire.) Prends cette lettre.

HILÀIRB.

Je le connais, moi ; il est mon parent, et sa nièce est bien digne...

De savoir la rhétorique?

Ah! si vous la connaissiez!...

Charge-toi de son enseignement. — Passons à un autre, (il m une autre lettre.) « Homme très-illustre, docte et éloquent » entre les plus éloquents et les plus doctes, il m'est tombé » sous les yeux en lisant le paragraphe 8 du chapitre III » du traité de Cassiodore, de Septem Disciplina 8, un pas- » sage que jene crains pas de déclarer épineux, et sur lequel » il me plairait d'avoir l'opinion de votre omniscience. Le » voici : Nulla partitio... » — La lettre est longue. Qui

donc l'écrit? (U cherche la signature.) « ArNAULD de BrESCIA? *

— Inconnu 4. Ils ne peuvent prendre la peine d'entendre ce qu ils lisent. Dittmar, vous déchiffrerez cette lettre. Vous verrez quelle est la question et m'en direz votre avis. (U lui passe la lettre.) — Voyons celle-ci : « A l'éminent Abé- » lard, célèbre dans tout le royaume des lettres. — J'ai été » si charmé de votre neuve et lumineuse doctrine sur la » conceptualité des universaux que je prends la confiance » de vous envoyer une çompendieuse dissertation... » — Amaury, vous lirez la dissertation çompendieuse. — Encore une ! (il prend une lettre.) « A Pierre Abélard, écolâtre. » — Je vous fais la présente par la main du clerc de l'hôtel

» du Roi, pour vous dire que j'ai tant ouï parler de votre » merveilleuse éloquence qu'il m'est venu en la fantaisie » de vous voir, et de m'entretenir avec vous de matières » scientifiques et autres choses curieuses, dont, Dieu merci, ? je ne suis point ignorant ; et vous prouverai quel cas je » fais de tous hommes doctes et bien disants, qui illustrent » ce royaume ; ainsi que l'ai entendu dire au roi, mon » très-redouté Seigneur, au jour où il visita l'abbé Suger » en son abbaye de Saint-Denis. En foi de quoi et priant » Dieu qu'il vous ait en sa garde, j'ai signé : Anseau » de Gàrlànde, Sénéchal de l'Hôtel du Roi. » — Grand merci l — Cette lettre a-t-elle été apportée de Paris comme les autres?

AMAURY

Vous savez que le roi est venu en cette partie de la Picardie; il doit être dans les environs.

A BÉLARD, se levant.

Si son sénéchal me veut voir, qu'il me vienne voir. Je lui expliquerai la théorie des homonymes d'Aristote, ou les différences topiques de Boëce.

DITTMAR.

Le sire de Garlande passe pour un seigneur bien lettré.

Ou bien lettré pour un seigneur ? — Baste! cette correspondance m'ennuie ; j'espérais au moins éviter cette pluie d'importunités.

Il se promène dans la chambre.

Comment faire? votre nom est connu dans toute la France, et le chemin est court de Paris à Laon..

amaurt.

C'est cependant, je pense, le désir d'échapper aux ennuis attachés à une renommée comme la vôtre qui vous a décidé à ce voyage. Car ce n'est pas assurément pour le plaisir d'entendre ce fameux Anselme dont vous daignez suivre les leçons que vous avez abandonné les vôtres?

ABÉLARD, s'arrâtant derrière lui*

Qu'en sais-tu, Amaury?

AMAURY

Mais, je le présume.

Tu trouves que le bon doyen du chapitre de Laon ne t'apprend rien, Amaury? Et moi, je dis qu'il t'apprend oeaucoup : il t'apprend la théologie.

AMAtfRY.

Et qu'ai-je affaire de la théologie?

Tais -toi, tu ne sais pas ce dont tu parles.

Il se promène dans la chambre et parie en se promenant.

Vous ne comprenez pas pourquoi je suis ici! Oh! que si fait bien moi! Dites, que faisions -nous à Paris? Depuis la fuite de Guillaume de Champeaux, depuis qu'il avait fait retraite dans son diocèse, nous avions le champ libre. Plus d'ennemis; donc plus de combats, plus de victoires, plus de conquêtes. J'aurais vingt fois recommencé le cours de mes leçons, qu'y aurais-je ajouté? Peut-on ajouter à la vérité? Aurais-je eu plus de renom, plus d'auditeurs? Mais on ne peut accroître l'illimité, augmenter l'innombrable.' J'avais posé la borne de la dialectique, j'avais touché le fond de la philosophie; il fallait aller au delà...

AMAURY

Mais fallait-il venir à Laon?

DITTMAR.

Tu ne comprends pas?

Il fallait aller.- à la théologie.— Écoutez-moi, vous êtes des enfants; vous ignorez les choses de ce monde. J'admire la dialectique, mais c'est une science profane. Être le premier dans la dialectique, c'est être roi dans le vide. Les lettres profanes ne sont qu'un exercice pour l'esprit, une occasion d'éloquence, un moyen de célébrité peut-être. Mais tout cela donne-t-il un pouvoir réel et le monde en tient-il grand compte? Nullement. Depuis l'empereur Charlemagne, qui donc s'est occupé des lettres? Qui les a honorées, autrement que comme une curiosité admirable, mais inutile, à moins... à moins que... me comprendrez-vous?

Nous tâcherons.

Mais je vous parle comme à mes amis, mes élèves chéris. Mettez un sceau sur vos lèvres , je vous dis le secret de ma destinée, de la vôtre peut-être.

DITTMAR.

Nos esprits ne sont-ils pas vassaux du vôtre?

Et puis ce que je vous dis est fort simple. Ce n'est pas grand mystère après tout. — Eh bien, voici : Quand vous avez primé dans la philosophie, voulez-vous acquérir,

exercer un pouvoir réel? voulez-vous que l'Église, que la noblesse, que le peuple, que le roi vous comptent pour quelque chose? De la science profane passez à la science sacrée. Hais alors, prenez garde : l'Église est là, elle vous suspecte, elle vous repousse. Vous n'êtes pas théologien ! La dialectique elle-même peut lui sembler hérésie. Or, pour être théologien , il ne suffit pas de savoir la théologie ; il faut encore l'avoir apprise. La théologie, je l'enseignerais demain ! Mais l'abbé de Clairvaux, mais l'abbé de Saint-Thierry crieraient à l'intrus, à l'hérésiarque. Vous savez ce qu'ils ont déjà répandu. Il faut une protection à la dialectique, un sauf-conduit à la philosophie. Dans toutes ces contrées, Anselme de Laon est le plus réputé pour la théologie ; je suis venu à lui, plusieurs d'entre vous m'ont suivi, ma présence lui attire du monde, je lui ai doublé son auditoire. Qui sait si bientôt je ne le lui enlèverai pas tout entier ? Ce ne sera que juste... Pour aujourd'hui, je ne lui demande qu'une chose, c'est de me donner une charte d'orthodoxie, et puis nous verrons!

am'abry.

Mais qui sait mieux que vous notre religion? Qu'ignorezvous de ce qu'on peut savoir ? Que vous apprend-il?

Rien. Mais son école est la plus célèbre pour la théologie, comme celle de Guillaume était la plus renommée pour la philosophie : vous savez ce que j'ai fait de l'une...

AMAURY

Je vous entends.

OITTHAR.

Allons, saute la théologie !

Au contraire, au contraire. Jeunes gens, souvenez-vous de ce que je vous ai dit tant de fois : nous sommes les ministres de la vérité. Où est-elle plus pure et plus haute que dans notre religion ? Eh bien, la théologie, c'est la science devenue sacrée, c'est la vérité canonisée ! Oh ! la théologie, c'est l'arme de la science. Sans elle, la vérité n'est qu'un acier pur ; avec la théologie, c'est l'acier avec la garde et le fourreau.

DITTMÀK.

L'épée, l'épée ! nous vous ceindrons l'épée, maître.

Mais tout ceci, mes amis, ne serait pas compris de tous. J'apporterai aux sciences sacrées un appui dont l'Église ' ne se doute pas. Elle se défiera de moi jusqu'à ce qu'elle m'ait connu tout entier. Je veux rendre à la théologie eu éclat, en vigueur, en popularité, tout ce que j'attends d'elle en autorité. Mais jusque-là, jusqu'à ce que les faits m'aient justifié, craignons, comme l'Apôtre des gentils, de porter ombrage à l'apôtre des Juifs. Malheur à qui, même en apparence, s'écarte de l'unité de l'Église I

Que de piété avec tant de génie !

D1TTMAR.

Pardieu, ce n'est pas là de la piété de chanoine.

AMAURY

J'écouterai maintenant avec plus de goût le doyen du chapitre de Laon.

On frappe.

H1LAIRK.

Qui va là?

UNE VOIX, du dehors,

Manegold. Ouvrez.

AMAURY

Entre, (a Manegold.) Tu as bien perdu» va ; le maître

nous a dit de belles choses.

MANEGOLD

Je viens lui en dire qui ne sont pas belles ; mais j'aurai la gloire de lui en apprendre qu'il ne sait pas.

Qu'avez-vous à me dire, mon cher Manegold ?

Hais de vous tenir sur vos gardes, car on vous en veut.

J'ai trop d'amis pour n'avoir pas d'ennemis.

MANEGOLD

Moi, vous savez, j'ai fait le voyage de Laon avec vous, d'abord parce que je vous aime, ensuite parce que j'ai à Paris tant de gens qui me demandent avec curiosité, quand il poussera des fleurons d'or dans mon jardin, que leur curiosité m'ennuie. Ici donc, je dîne avec vous, je soupe avec vous, je joue à la paume avec vous ; mais je ne fais pas de théologie avec vous, et les gloses du doyen sur les Épitres de monseigneur saint Paul me font toujours penser à ce rustre qui attachait son âne à un laurier... Vous savez ce que le laurier lui dit?

D1TTMAR.

Non, mais au fait!

MANEGOLD

Non, mais c'est une des plus belles histoires du roman intitulé le Carquois des dames. Le laurier donc lui dit : « Tu me prends pour un chardon 7 ». v

Vous vous trompez, Manegold ; Anselme est un savant homme.

MANEGOLD

Oui, mais sa science est une forêt si touffue qu'on n'y peut marcher. Moi donc, qui aime la promenade, je le laisse dans ses broussailles, et je vais m'espacer aux allées... Vous savez ces allées de hêtres qui sont au bord de la rivière. Hier au soir, j'étais monté sur le plus grand pour dénicher des pinsons...

DITTMAR.

Belle occupation pour un étudiant en théologie!

MANEGOLD

Mon révérend frère, je destinais ces pinsons à une personne pour qui je vous ai vu faire hier matin des beignets aux prunes.

DITTMAR.

Ah ! la mercière !

Finissez-vous quelquefois, Manegold?

MANEGOLD

Eh bien, voilà. — Pendant que j'étais sur mon hêtre, arrivent trois personnes qui s'asseoient autour, sub leg~ mine faqi* Je les reconnais, je ne dis meut.

ÀMAURY.

Celaient...?

"manegold.

Pas moins que Lotulfe le Lombard, Albéric de Reims et le petit Gauffroy 8 .

Eh bien?

Je vous dirai que dès qu'à notre arrivée, à Laon, j'ai vu les deux premiers placés si avant dans le giron du doyen Anselme, je me suis méfié, et j'ai dit : « Ils brouilleront le maître avec Anselme. »

Vous vous trompez. Après la clôture de l'école de Guillaume de Champeaux, ils sont venu^ étudier ici la rhétorique et la théologie; le hasard nous a réunis. Je dois même dire qu' Albéric m'a témoigné par mille soins qu'il ne me haïssait pas, et, quant à Anselme, il m'aime tendrement.

MANEGOLD

C'est ce qu'ils ont dit hier au pied de mon hêtre, que le doyen était amoureux de vous, fier de vous, et qu'il disait souvent : « Qu'ai-je fait au ciel* pour avoir un tel maître parmi mes écoliers?» Et là-dessus Gauffroy a enchéri, assurant qu'Anselme se tenait dès à présent pour votre disciple.

AMAURY

Je ne sais pas ce qu'il y a dans tout cela de si fâcheux.

MANEGOLD

Tu vas voir. Sur cela, le Lombard a dit que c'était bien Vrai, que vous étiez un homme admirable, que c'était grand dommage que tant de dons merveilleux d'entendement facile et de séduisante éloquence eussent été

interceptés par le démon. Les deux autres de se récrier, surtout Albéric; et lui d'ajouter qu'il était difficile d'expliquer, autrement que par un charme magique, votre puissance pour enchanter vos amis et pétrifier vos enjiemis : « Puisse, a-t-il dit, le doyen ne pas s'en apercevoir trop tard! » — Là-dessus, un silence. Puis Gauffroy s'est écrié qu'il ne le pouvait croire. — « Ne le croyez point, a repris très-froidement Lotulfe; moi aussi, j'en doute encore; mais je sais que c'est l'opinion de l'abbé de Clairvaux. » — À ce nom, profond silence, « Ge serait bien triste, » a soupiré Gauffroy. — Puis, il s'est tu encore, et après cinq minutes : a Adieu, a-t-il dit, en se levant ; le doyen m'attend pour me donner à copier l'argument de sa leçon sur la première ligne du treizième verset du onzième chapitre de la deuxième aux Corinthiens. » Les deux 'autres se sont levés aussitôt, mais il est parti en toute hâte. Lotulfe alors a dit au Rémois: « Ne penses-tu pas qu'il va l'alleç rendre au doyen? — Certainement, a fait Albéric, flèche bien lancée touche le but. » A cette parole, j'allais éclater, mais je me suis contenu, et d'un tel effort que j'en ai tordu le cou à deux pinsons.

0 puérilités misérables ! Ce qui m'indigne en cela, ce n'est pas la haine ou l'envie, j'y comptais; mais c'est la bassesse de l'esprit qui descend à de tels moyens. Un sortilège, un charme! Comme s'il fallait se donner à Satan pour en savoir plus qu'eux ! L'étude et la réflexion sont donc pour eux choses bien surnaturelles, qu'ils ne puissent en reconnaître les plus simples effets. Mes chers amis, l'étude et la réflexion, croyez-moi, il n'y a pas d'autre enchantement.

MANEGOLD

Pardi, je n'ai jamais entendu dire que l'enchanteur Merlin ait excellé dans la dialectique.

Mais Bernard de Clairvaux ne peut croire cela... N'importe, il faudra prendre un grand parti. — (Après un silence.) Donne-moi mon chaperon, Hilaire, je vais chez le doyen.

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