LE CHANOINE
Oh ! oui, j'ai vu les ruines encore noires. Il couche dans son étable qui a seule échappé.
LE SECOND CHANOINE
Il n'est pas juste que l'Église pâtisse des crimes commis contre elle.
LE TROISIÈME CHANOINE
Ce fermier coopère de son fait à la révolte, en en prolongeant les effets.
ANSELME
Sûrement, mais il ne faut exiger que ce qui est possible. Voyez s'il y a moyen d'amener les voisins du fermier à lui refaire sa récolte au moyen d'une nouvelle dlme.
LE PREMIER CHANOINE
C'est chose à prêcher au prochain prône. Il faudra en parler à monseigneur l'évêque.
ANSELME, en se levant.
Allons, tOUt est fini? La prière. (Chacun fait tout bas une courte
prière.) Levons la séance. Ah ! les affaires me fatiguent, je me fais si vieux ! — (a un chanoine.) Mon frère, vous qui êtes près de la porte, voyez, je vous prie, s'il n'y a pas là dehors quelqu'un de mes jeunes gens.
• Le chanoine ouvre. — Entrent Lotulfe, Albéric, Gauffroy et quelques autres. Soyez les bienvenus 1 (En s'approchent de Gauffroy et a demi-voix:)
Ah! Gauffroy, je ne puis vraiment croire ce que vous m'avez dit.
GAUFFROY.
Et moi, je le crois à peine.
* ANSELME
Un jeune homme si bon, si pieux!... et avec cela beau* coup d'intelligence!... Ah! on apprend tous les jours des choses.. .
126 ' AC'JLK DEUXIÈME.
GAUFFR0Y.
Voulez-vous en parler à Lotulfe?
ANSELME
Lotulfe, vous savez ce que vous avez dit à Gauffroy ? En étes-vous bien assuré?
LOTULFE
Moi ? Dieu et ses saints me préservent de rien croire contre le prochain ! Mais je sais que c'est l'opinion de l'abbé de Clairvaux.
ANSELME
Voilà le mal. — Mais enfin il faut des preuves pour asseoir une telle opinion; on ne fuit pas un possédé comme cela, au pied levé. Il y a des règles là-dessus. Premièrement, une vraisemblance majeure; secondement... je vous expliquerai cela, quand nous traiterons du verset de saint Marc, qui dit : « Il se trouva dans leur synagogue un homme possédé d'un esprit immonde. » C'est, je crois, au chapitre premier, verset 22 ou 23.
Abélard entre suivi de ses amis; la salle se remplit d'auditeurs. LOTULFE, à demi-voix.
Jamais citation ne vint plus à propos : Eterat in syrien goga evrum, homo in spiritu itnmundo.
GAUFFROY, de même.
Ah! Lotulfe...!
ABÉLARD, à Anselme. .
Bons vêpres, notre cher doyen ! Que Dieu vous tienne en joie.
ANSELME
C'est la piété et la science de mes disciples qui seules l'ont ma joie.
Votre paternité spirituelle se réjouit dans ses enfants, je le sais.
ANSELME
Hélas ! il en est parfois qui remplissent mon âme d'amer-
tume.
Nous sommes tous faibles et pécheurs.
AnNSBLME.
Ce n'est pas cependant que j'en veuille dire du mal... Je ne crois pas tout ce qu'on raconte.
ABÉLARD, regardant Manegold.
Entendez-vous? (a Anselme.) Mon père, je disais ce matin à mes amis que c'était une bénédiction du ciel sur nous que d'être admis à vos excellentes leçons. C'est un aliment délicieux pour l'esprit, c'est un remède bienfaisant pour le cœur. Vous le savez, mon père, j'ai étudié toutes les sciences humaines, j'ai excellé dans la dialectique, je puis le dire, car il n'y a pas certes de quoi concevoir de l'orgueil. Mais avant de connaître la théologie, je ne savais rien. N'est-ce pas, mes amis, que je vous disais cela ?
MANEGOLD
Oui, maître, vous disiez que la théologie était le glaive ardent de l'ange qui garde l'arbre de la science.
ANSELME
C'est bien dit, mon fils.... Quel bonheur pour moi ce serait que d'avoir un disciple aussi éloquent!... Pourvu cependant...
Il soupire.
Votre bonté est trop grande; je ne prétends à rien
qu'à bien comprendre et à bien répéter vos leçons. Et sur cela, mon père, je yeux vous faire part d'une idée qui m'est venue.
ANSBLME.
Voyons, vous ne pouvez avoir que de bonnes idées.
« LOTULFE, à Albéric.
Notre doyen ne sait pas résister.
Nous venons vous entendre non-seulement pour nous instruire, mais pour apprendre à instruire les autres. Ne pensez-vous pas qu'il serait utile de vous assurer, de nous assurer nous-mêmes, si nous avons bien recueilli votre parole,* si elle est tombée sur une terre féconde où elle ait germé convenablement?... Et pour cela, j'avais pensé qu'il serait bon de nous essayer à réciter, à refaire devant vous, quelques-unes de vos leçons. Quant à moi, je suis prêt à me dévouer le premier. Je viens donc vous demander la permission de faire quelque jour une glose sur des passages de l'Écriture, en votre présence; et si mes condisciples y consentent, je me hasarderais à leur essayer une leçon.
D1TTMAH.
Oh! nous ne demandons pas mieux. '
ANSELME. 1
Mais voilà une idée qui pourrait... Je crois fr abord que ce serait un bon exercice pour l'esprit. . . mais il faut bien prendre garde... La théologie est chose délicate. Un mot de trop, un mot mal choisi vous a bientôt glissé une hérésie.
C'est pour cela, docte doyen. Comment aurez-vous la preuve que nous n'avons pas altéré vos leçons dans notre intelligence, si vous ne nous les faites répéter? Vous serez là d'ailleurs pour nous avertir, pour nous redresser. Nous vivons dans un temps, mon père, où il est bon que les laïques eux-mêmes soienf bien fermes dans la foi, bien versés dans le texte et dans la glose, pour ne dire que vérité. Le mensonge se propage si aisément, Terreur fait tant de progrès...
ANSELME
Vous parlez à merveille. — Allons , mon entant, je veux bien accorder ce que vous demandez. Et puis ce sera un moyen de voir si effectivement... dans le cas où, par impossible, le malin Esprit.. .Mon Dieu! on ne sait pas.. .Seulement faites bien attention à ce que vous direz... et surtout... oh ! oui, surtout, avant de commencer, recommandez votre âme à Dieu.
Je n'aurai garde d'y manquer.
ANSELME
Car, voyez-vous, là science, l'art de la parole, tout cela n'est parfois qu'un don de Satan, un charme, un maléfice... Ce n'est pas que je veuille dire... oh! non... mais enfin, nous verrons... N'estrcepas, vous ferez votre oraison avant de parler? Même vous direz trois fois : Vade rétro, Satanas u .
Mon père, nul ne doit prendre la parole dans une assemblée sans invoquer au préalable celui qui a dit :
« Toutes les fois que vous serez deux ou trois réunis, je serai au milieu de vous 15. »
ANSELME
A merveille! — Vous entendez, Gauffroy?
GAUFFROY.
Et j'en rends grâce à Dieu.
ALBÉR1C, à LOtulfe.
Imbécile !
Je puis donc compter que demain, à la troisième heure, vous voudrez bien vous réunir tous, non pas ici assurément, je serais confus de me taire entendre dans un lieu sacré que le chapitre cède à son digne doyen pour y faire ses leçons; ce serait en quelque manière une profanation; mais dans une salle tout près de mon domicile, où s'assemble quelquefois la commune qui me Ta bien voulu prêter. Vous me le promettez, maître Anselme?
ANSELME
Soit. J'aurais mieux aimé ne pas aller dans une maison de cette commune
Ce serait péché d'orgueil à moi que d'enseigner ici. Vous voudrez donc bien, mes chers condisciples, permettre que je vous fasse une glose, à charge de revanche. Ce sera à chacun son tour.
plusieurs voix.
Oui, oui.
MANEGOLD
Parlez pour vous, je ne glose que sur le prochain.
LOTULFE, bas à Albéric.
Que dis-tu de ceci?
4L B ÉRIC, bas.
Qu'il se perd ; il est impossible que son mauvais esprit ne se trahisse pas par quelque endroit.
LOTULFE, bas.
Dieu le veuille!
Maintenant, mon père, je n'ai plus rien à dire. Je vous ai trop retenus. Nous allons prendre nos places.
ANSELME
Oui, mes amis, rangez-VOUS tOUS. (Ils se rangent sur les bancs. Quatre chanoines restent sur leurs sièges pour assister à la leçon.) Êtes-
vous prêts? Silence. — Invoquez mentalement le Saint- Esprit, (une pause.) Bon ! — Dans la dernière audition, nous en étions restés au verset 13 du chapitre xi. Je le reprends, et lis le texte : Nam ejusmodi pseudoapostoli, etc., etc. ou plutôt, je traduis : a Car ces sortes de faux apôtres » sont des ouvriers trompeurs qui se déguisent en apôtres » du Christ; — et cela n'est pas étonnant; Satan lui- » même se déguise en ange de lumière 16. » (n s'arrête.) Satan en ange de lumière! ah, mon Dieu! — Enfin voilà le texte-, voici la glose.. ••
Il continua.