‹ AbélardChapitre 31 sur 122 · DE LA COMMUNE · texte numérisé non relu

DE LA COMMUNE

ABÉLARD et HILAIRE.

'ABÉLARD, regardant la salle.

Oui, cela conviendra Qu'importe au reste? En tout

lieu, la parole est puissante quand elle est vive et hardie.

Voici le siège qui vous servira de chaire.

Oh ! je parlerai debout, et debout seront toutes les intelligences. Elles se relèveront pour ne plus se prosterner. Enfant, tu vois luire un grand jour!

Je suis prêt.

Un jour qui décidera de ma destinée, de celle de bien

des hommes peut-être qui ne s'en doutent pas Es-tu

assuré que toute cette jeunesse théologique qui n'est pas venue de Paris avec nous sera présente?

N'en doutez pas, nous avons partout annoncé la nouvelle ; la curiosité est au comble.

Aurai-je Gauffroy, Gilbert de laPorrée, Jean Le Petit17?..

Ce sont les plus curieux.

Leur attente sera dépassée, crois-moi.... Mais c'est un

grand parti à prendre!.... Il m'inquiète Pas d'autre

appui que moi-même. — Quel est ce bruit ?

H IL A IRE, regardant à la fenêtre.

Un cavalier, un seigneur; deux écuyers l'accompagnent.

Le connais-tu?

HILAIRB.

Non, son cheval est tout couvert d'une longue housse violette, semée de fers de flèche d'or... Je crois qu'il vous a demandé.

La porte s'ouvre; Anseau de Garlande parait. . GARLANDE, parlant au dehors.

Tenez les chevaux, et ne débridez pas. — Vous êtes Pierre Abélard?

Oui, messire.

GARLANDE

Je suis bien ravi de vous voir; j'en avais depuis longtemps bonne envie. Vous avez reçu une lettre de moi? Elle était signée

Anseau de Garlande. Vous m'avez grandement honoré, messire.

Il s'incline légèrement.

GARLANDE

J'étais impatient de vous connaître. J'aime les doctes hommes, et il ne tiendra pas à moi que notre redouté seigneur le roi n'illustre son règne par une protection libérale accordée aux hommes de science et d'étude. Je veux qu'ils perpétuent la mémoire du règne de Louis sixième. — Êtes-vous son sujet?

• - -ru

Je suis né en Bretagne.

GARLANDE

Ah ! tant pis !

De race noble 18 .

GARLANDE

Tant mieux! — Hais vous voilà Parisien, ou tout au moins Picard ; vous êtes au roi, je vous regarde ainsi»

Le roi est le plus puissant seigneur des Gaules.

GARLANDE

Et il en fera preuve ou je ne pourrai Çà, je veux

lier amitié avec vous et que nous devisions souvent de matières savantes et autres beaux sujets. J'y suis, grâce à Dieu, nourri et versé autant qu'homme de votre profession peut Têtre.

Je le sais, messire; la renommée de ces nobles goûts chez un seigneur revêtu d'aussi grandes charges s'est. au loin répandue. C'est un vrai honneur pour les lettres et la philosophie.

GARLANDE

Mais je veux faire avec vous quelque lecture. Vous verrez si je sais m'y prendre. Avez-vous composé quelque beau livre?

J'ai composé quelques gloses pour mes leçons.

GARLANDE

Ah! oui, vos leçons, j'en veux entendre quelqu'une.

On dit qu'on accourt de tous pays à Paris pour vous écouter. Il vous faudra venir une fois à l'Hôtel du roi, quelque jour de divertissement. Le roi se plaît assez à entendre des jongleurs.

Je ne suis point si divertissant, messire.

GARLANDE

Laissez, laissez, je sais à quoi m'en tenir là-dessus. Ne faites pas tant le modeste.

Dieu me pardonne si je suis modeste, seigneur de Garlande î

GARLANDE

Si fait, vous dis-je. — Mais apprenez-moi ce qui vous attire en cette ville. Je m'en réjouis au reste; car comme nous visitions ces parages, le roi ayant eu à mettre à la raison quelques barons du voisinage, on nous a dit que vous étiez à Laon, et me trouvant quasi aux portes, d'un temps de galop je vous suis venu voir pour vous assurer de notre bienveillance.

Grand merci, noble seigneur! Je suis à Laon pour voir ce qu'enseigne en théologie Técolâtre de cette cathédrale, Anselme, doyen du chapitre.

GARLANDE

Vraiment! vous vous mêlez aussi en la théologie? Grand bien vous fasse!

La philosophie est comme une aptitude à tout, et de même que le sénéchal du roi, chargé de tant d'affaires

et de soins, trouve encore du temps pour les choses de science et d'esprit, de même...

Oui, oui, je comprends. Et que faites-vous de cette théologie?

Mais j'écoute les leçons du bon Anselme. C'est un homme de grande science.

GARLANDE

Anselme!., mais attendez donc... Le chapitre de Laon ne s'est-il pas mêlé des différends des bourgeois de cette ville avec son évêque49?

Mais apparemment ; le chapitre est comme le conseil de Tévêque.

GARLANDE

Et Tévêque était mal conseillé... il a dû s'en repentir. Tout ce peuple de Laon a été mutin et obstiné. Ils voulaient à toute force une charte telle que celle de Beauvais. Là où Tévêque est seigneur, ils sont plus hardis, et j'augure que Tévêque sera obligé de leur octroyer ce qu'ils ont déjà conquis.

Oui, je tiens la commune pour affranchie.

GARLANDE

Et vous avez raison. Je* sais leur affaire; ils ont voulu se jeter dans les bras du roi; et, à mon sens, ainsi finiront par faire toutes les communes de France. Les seigneurs en font -trop aussi, et, par mes avis, le roi est décidé à affranchir toutes les communes de son domaine.

ABÉÎ,ARD.

Ce sera un bel exemple.

GARLANDB.

Et qu'en disent vos chanoines? approuvent-ils cela en leur théologie?

Là où l'évêque est le seigneur, les chanoines sont des baillis.

GARLANDB.

Ah! le bon mot! Je le dirai au roi. Dites-moi, maître Abélard, auriez- vous dessein de vous faire prêtre ou religieux ?

Je ne sais, messire, je n'ai pris encore leg ordres qu'en la science.

GAR.LANDE

Hais que faites-vous donc de cette théologie? Cette théologie m'intrigue.

'Si j'osais, je vous offrirais... ou je vous demanderais une grâce.

GARLANDB.

J'accède d'avance à tous vos souhaits.

Vous avez été si bienveillant que de me dire qtfe vous vouliez assister à quelqu'une de mes leçons. Eh bien, justement aujourd'hui j'en fais une sur la théologie.

GARLANDB.

Ah! ah! vous-même!., et à qui renseignez-vous?

Mais... à tous.

GARLANDE

Voulez-vous faire de ce monde une église?

Non, mais je prétends que tout homme pourvu d'un jugement sain peut, s'il est bien montré, tout apprendre et tout comprendre.

GARLANDE

Vraiment! voilà qui doit être beau! Déduisez-moi cela un peu.

L'homme est un animal raisonnable. C'est la définition du genre et de l'espèce...

GARLANDE

Ah ! le genre et l'espèce ! on dit que vous enseignez de belles choses là-dessus.

C'est une autre question. Je disais donc que le genre humain...

À propos de genre humain, pensez-vous que les femmes soient une espèce de genre?

Messire...

GARLANDE

C'est comme je le répondais un jour à la princesse de Tarente et d'Antioche qui me demandait ce que c'étaient que tous ces mots-là : « Si les hommes sont un genre,

lui dis-je, il faut bien que les femmes soient des hommes de la jolie espèce ».

Monseigneur, nous voilà bien loin de la théologie.

GARLANDE

J'y reviens. — Vous disiez...?

Que si monseigneur veut nous honorer de sa présence, je me fais fort de lui montrer comment la théologie peut être rendue accessible, et même agréable, à toute intelligence bien faite.

GARLANDE

Pardieu, j'y consens , et je me ferai fête de vous entendre; mais quand cela?

Tout à l'heure, messire. Ici va se rendre toute l'école du doyen Anselme, tous ceux qui ont quelque curiosité de moi....

GARLANDE

Vrai, je ne demanderais pas mieux; et pourvu que mes grandes affaires m'en laissent le temps, je voudrais voir comment vous vous en acquittez.

Je n'aurai jamais un si illustre auditeur.

•GARLANDE

Je le crois, pardieu, bien. Et, dites-moi, apprenez-vous par cœur, ou leur débitez-vous cela d'abondance?

J'ai beaucoup pensé, je sais toutes mes pensées, et je les dis. La pensée est la source et la parole le ruisseau.

GARLANDE

Comment dites- vou cela? Ne serait-ce pas le refrain d'une Sirvente 20 ?

Je ne pense pas.

GARLANDE

Savez-vous que moi qui vous parle, je pourrais vous réciter plus de cent vers de suite?

Je le crois sans peine, monseigneur, vous êtes savant et bien lettré.

GARLANDE

Je vous le dirai franchement, mon cher : il n'y a qu'un * seigneur lettré qui puisse occuper l'office que je remplis auprès* du- roi. Tous ces barons, dépourvus d'aucune belle connaissance, ne sont bons qu'à percher dans leurs châteaux comme des faucons sur un juchoir. Pardieu, je le crois bien qu'ils ne veulent pas signer de charte à leurs communes, leur gantelet écrirait plutôt que leur main. Mais au roi, à son autorité, il faut des gens d'armes qui soient des gens de lettres... hein!.> gens de lettres, que pensez-vous de ce mot-là?

Que je m'en souviendrai, monseigneur, et que, lorsque je verrai froideur et découragement dans nos écoles, je m'écrierai : « Enfants , souvenez-vous que le seigneur de Garlande dit que le temps vient que c'est aux gens de lettres qu'appartient le gouvernement de ce royaume ».

GARLANDE

Holà! maître, holà! Les savants de ma sorte font tourner une masse d'armes de cinquante livres entre les deux doigts que voilà.

H IL ai RE, entrant.

L'heure approche, on arrive.

Ce sont mes auditeurs, messire, vous permettez qu'ils

entrent? (Les élèves de Paris entrent les premiers.) Ceux-ci sont

mes amis, mes enfants, mes frères ; des écoliers de Paris.

GARLANDE

Ce sont de vieilles oonnaissances. Le prévôt de Paris nous en parle souvent en l'Hôtel du roi, car il a fréquemment à en découdre avec vous, mes jouvenceaux; en voilà plus d'uij qui serait un archer de bonne mine ; ils sont du bois dont on les fait.

MANEGOLD

Oui, quand on ne les fait pas de bois.

GARLANDE

Ta langue est un peu leste, mon grand rousseau. Dis, n'entrerais-tu pas bien au service du roi?

MANEGOLD

Je reste au mien, monseigneur.

GARLANDE

Malappris !

Un peu de retenue, écoliers ; vous êtes devant le sénéchal de l'Hôtel du roi.

% GARLANDE

Laissez-les dire, ils me divertissent. Voilà donc les gens dont tu veux faire des théologiens?

.lu fais de tout, monseigneur.

GARLANDE

M'est avis que les fillettes de la Cité savent mieux que toi ce qu'il faut faire de ces oiseaux-là.

DITTMAR.

Quand les pages de l'Hôtel du roi le leur ont appris, monseigneur.

Paix, Dittmar! Si messire veut railler, ils sont beaux diseurs en toute sorte de moquerie.

GARLANDE

Je ne raille point, et leur dis très-sérieusement qu'ils peuvent tous compter sur ma faveur. J'aime les bonnes et belles études, et monseigneur le roi veut les protéger partout en son royaume, et particulièrement en sa ville de Paris.

HILAIRE, à Abéiartf.

Voici le doyen et son école.

Anselme arrive accompagné d un assez grand nombre de clercs, on se range devant lui; il s'approche d'Abélard.

ANSELME

Eh bien, mon fils, tu vois que je suis exact au rendezvous. Je viens l'âme toute pleine d'indulgence. Persistestu dans ton hardi projet?

Hardi, peut>-être... La hardiesse sans persévérance est

le lot des fous. — (Se tournant vers Garlande.) Méssire, c'est le

doyen du chapitre de Laon, jusqu'ici sans égal dans l'enseignement de la théologie.

ANSELME

Tu me flattes.

Le sénéchal du roi nous permet de nous livrer devant lui à nos exercices.

GARLANDI.

Et j'y prends vif intérêt, je vous j ure. —Par la Saint-Denis ! il faut voir un peu de tout. Doyen, comment va votre évoque? Comment se gouverne-t-il avec ses deux puissances? En sauvera-Ml une au moins du naufrage?

ANSELME

Monseigneur, toute puissance vient de Dieu, comme dit l'Apôtre, et c'est Dieu qui Ta fait comte, comme il Ta fait évéque.

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