VOIX CONFUSES
' Vive le roi et la charte !
Vous sortez, monseigneur? dois-je vous attendre pour la leçon?
GARLANDE
Ah! la leçon!., j'ai bien le temps ! Adieu, adieu. En avant, bourgeois de Laon ! — Chanoine, dites à l'évêque de se garder de tout mal ; il doit user de prudence. — • Écoliers de Paris, j'aime vos études. — Abélard, viens me voir, je te veux montrer au roi21. — En avant, bourgeois de Laon.
Il sort avec les bourgeois. Abélard le reconduit. ANSELME, à Gaû&roy.
Quel scandale!., mais il est écrit qu'il faut que le scandale arrive a2.
GAUFFROY.
Les temps sont durs.
ANSELME
A mon âge, on est trop faible pour de telles épreuves.,. Je me sens tout troublé.
GAUFFROY.
Remettez-vous.
ALBÉRIC, à Lotulfe.
Sais-tu que Abélard a l'air grandement en faveur à l'Hôtel du roi?
LOTULFfi.
C'est étonnant.
MANEGOLD, à Dittmar.
Nous faisons des progrès en théologie ; nous faisons de fameux progrès en théologie.
ABÉLARD, revenant à Anselme.
Vous m'excuserez, mon père, je n'avais nullement prévu ceci.
ANSELME
C'est d'un mauvais présage pour votre tentative. Il y a dans ce qui vient d'être dit ici un fond caché d'hérésie et d'impiété. 0 mon Sauveur, soutenez-moi !
Je ne juge personne. Le sénéchal de l'Hôtel est venu me donner, pour moi, pour mes études, pour ces nobles sciences auxquelles nous avons consacré toute notre jeunesse, l'assurance de la protection royale. Je l'ai entendu avec respect et reconnaissance; je ne veux me souvenir que de cela. La science se plait à l'ombre du sceptre, et Alcuin était l'ami de Charlemagne.
anselme/ Que font-ils de leur protection, bon Dieu ! ils la promettent à la révolte, à l'incendie....
Ne voulez-vous pas que nous revenions à des entretiens plus pacifiques, et ne faut-il 'pa s penser à l'objet qui nous
rassemble?
ANSELME
Hélas ! je le veux bien ; mais c'est qu'en vérité je suis si ému....
Cela vous distraira.... Rangez-vous tous, (a Anselme.) Prenez ce siège.
il le fait asseoir à sa droite à quelque distance. Il se tient debout au milieu de l'auditoire rangé en cercle.
ANSELME
Avant que vous ne commenciez, mon cher fils, je vous rappellerai que vous manquez de tout caractère d'autorité pour enseigner la théologie. Ceci n'est donc qu'un exercice, qu'une épreuve, et je vous avertirai, vous et l'auditoire, de toutes les erreurs où vous pourriez tomber.
GAUFPROY, se plaçant auprès d'Anselme.
Je fais des vœux pour que le Saint-Esprit l'inspire.
LOTULFE, à Gauffroy.
Son front a quelque chose de sinistre; je ne sais vraiment qu'en penser.
GAUFFROY-
Son front me semble, à moi, modeste, et serein.
LOTULFE
La charité vous aveugle.
HILAIRB.
Un peu de silence !
Ce que vient de dire Anselme, jeunes gens, pose la question que je veux traiter devant vous. La théologie n'est pas une science profane qui n'a d'autorité que celle que lui reconnaît la raison. Elle est le commentaire de la parole de Dieu, et le commentaire doit participer à l'infaillibilité du texte, ou la science n'est pas. Elle est un arbre aux fruits empoisonnés, si elle n'est pas l'hysope
trempé dans l'eau sainte. Quiconque vous l'annonce prétend vous apporter l'inspiration de Dieu et vous demande la foi. De quel droit, à quel titre, s'il n'a reçu, par l'imposition des mains, le caractère sacré qui n'appartient qu'à l'Église? Il faut que l'autorité soit en lui pour qu'elle soit dans son enseignement. N'est-ce pas la pensée de notre docte maître, de celui qui nous a initiés à tout ce que je vais vous révéler aujourd'hui? (Anselme fait un signe ' amrmatif.) Eh bien, j'entreprends de donner à la théologie une autorité nouvelle, la plus certaine* la plus irrésistible, la plus universelle de toutes. Et où la puiserai-je? Précisément dans le caractère de cet enseignement, dans le caractère de celui qui le donne. Je suis un philosophe, je le sais; et je viens apporter à la religion un secours qu'elle n'a jamais reçu. Écoutez-moi/
L'enseignement n'est pas la prédication ; une leçon n'est pas un sermon. Dans l'église, dans la chaire de l'église, le prêtre seul a droit d'être écouté. Ceux qui sont là savent et croient ; il agit quand il leur parle, il exerce le pouvoir qui lui est délégué d'en haut. Son front porte l'empreinte des mains de saint Pierre, je n'ose dire de Jésus- Christ. Le pasteur s'adresse à des chrétiens; la théologie fait des chrétiens. Elle est le passage de la raison à la foi... Je vois notre pieux Anselme faire un mouvement; je le supplie de se contenir ; un peu de patience, et il me comprendra.
Plus heureuse qu'aucune science, la vérité qu'enseigne la théologie est écrite en un livre divin. Qu'en fait la science? La science le fait comprendre et croire. Elle transmet la vérité à la raison. Que doit-elle donc connaître? La vérité et la raison. Et quelle est la science
de la raison? La philosophie, surtout cette partie éminente de la philosophie qui se nomme la Dialectique. La dialectique est donc le commencement nécessaire de toute autre science, l'initiation de l'esprit à tous les mystères. Quand la théologie n'a point pour appui la dialectique, elle est sans base, elle frappe vainement à coups redoublés à la porte de l'esprit; c'est la dialectique qui ' en tient la clef et qui l'ouvre à la vérité. Ainsi point de théologie sans la dialectique. Voilà pour la science.
ANSELME
Je ne puis te laisser aller plus loin...
Il le faut cependant; car vous ne me comprendriez pas encore. — Or maintenant, qui suis-je, moi? Un chrétien fidèle, nous le sommes tous; mais quoi de plus? Un philosophe. Je suis obligé de demander, avant de passer outre, si quelqu'un ici veut me disputer le prix de la dialectique.. .. Hélas ! je n.e le pense pas. Cette science, funeste à mon repos, a partout propagé mon nom avec le sien, et, en cela du moins, je suis obligé de me croire le premier. — Que Dieu m'en punisse si j'en conçois le moindre orgueil !
S'il en est ainsi, qui apportera plus que ihoi à la théologie? qui donnera davantage à la vérité divine cette forme, ce caractère qui assure son empire sur l'intelligence? Le jour où j'épouse la théologie, je lui apporte en dot la philosophie. N'étais-je donc pas fondé à dire que * je viens .relever, fortifier, rajeunir la théologie? Encore une fois, qu'est-ce que la religion? La vérité. A qui est adressée la vérité? A la raison. Quelle est la science de
la vérité et delà raison? La philosophie... Qui contestera cela ?
ANSELME
. Je serais le dernier des hommes, si je ne le contestais pas. Je. . . .
ABÉLARD, vivement. !
Qui parle ici? qui viendra demander imprudemment le divorce de la philosophie et de la religion ? qui viendra nous dire que l'Écriture n'est pas la vérité, que la philosophie n'est pas la science de la raison? Car c'est cela qu'il me faut dire. Je n'admets pas d'autre objection. Nous commençons en ce moment la théologie, nous sommes avant la théologie. Il faut donc me nier que la lumière luise dans les ténèbres, et prendre parti contre la lumière pour les ténèbres qui ne l'ont point comprise. Où sontils ces théologiens qui ignorent la philosophie? Je les récuse, je leur refuse la parole. Que me diraient-ils d'ailleurs ? Pas un argument ; ils ne savent que des anathèmes. ,
ANSELME, avec un grand effort.
Retire-toi, Satan !
Vous venez de l'entendre. — Mes amis, ce vieillard est
faible, et SOUffrant; SOignez-le. (Anselme, suffoqué par la douleur, tombe dans les bras d'Albéric et de Lotulfe.) Emmenez-le • donnez-
lui des soins.... Son grand âge ne lui permet plus ces luttes de la science.... faites-lui respirer l'air... Hélas! saint Matthieu dit bien vrai, on ne peut mettre le vin nouveau dans les vieux vaisseaux 23. Hilaire, Gauffroy, je vous recommande ce digne vieillard, (on emmène Anselme.) — Et nous, reprenons notre syllogisme
Û continue.