‹ AbélardChapitre 36 sur 122 · UNE SALLE À MANGER D'HOTELLERIE · texte numérisé non relu

UNE SALLE À MANGER D'HOTELLERIE

QUELQUES ÉLÈVES, amis d'Abélard. MANEGOLD, entrant

le premier.

MANEGOLD

Nous pourfendons les chanoines, Nous escoffions les moines, A nous la dixme et l'encens, Gens de bon sens....

AMAURY

Paix donc, Manegold ! ne scandalisons personne.

MANEGOLD

Il n'y a personne à scandaliser ici.

DITTMAR.

Nous sommes entre nous.

GOMBAULD

Amis, il faudra se mettre à genoux devant le maître, et lui dire : « David, où avez-vous mis votre fronde? Goliath est mort. »

ODON

Nous voilà docteurs in utroque.

DITTMAR.

Et in utrumque. La philosophie sera notre main droite et la théologie notre main gauche.

MANEGOLD

Et Ton ne pourra dire que la main gauche ignore ce qu'a fait la main droite.

DITTMAB.

Nous jouerons de l'épée à deux mains,

ODON

Ah! comme on soupe après une telle journée!

DITTMAR.

Il les a, ma foi! pris tous d'un coup de filet. Excepté ce bon Gauffroy, je ne sais s'il y avait un disciple du doyen qui ne se pressât autour df Abélard quand il est sorti.

GOMBAULD

J'ai vu Christophore baiser le bas de sa robe.

AMAURT.

Gilbert était enlevé... Je ne crois pas avoir jamais entendu rien de plus beau.

DITTMAR.

J'ai été fâché vraiment .que le pauvre doyen se fût trouvé mal si tôt; la fin l'eût persuadé.

GOMBAULD

Le commencement était un peu sec ; je tremblais qu'il ne manquât son coup.

AMAURT.

Il fallait débuter ainsi, les amener peu à peu, les jDchaîner dans l'argument,, et puis les emporter ensuite avec soi au troisième ciel de l'éloquence.

ODON

Oh ! il s'y entend ; aussi fin qu'il est fort.

ix théologie;. 155

AMAURT-

Çà, messeigneurs, si quelques-uns de ces clercs viennent souper avec nous, vous leur ferez bonne mine,

MANEGOLD

Comment donc ! je leur céderai la meilleure place au feu; et si même la fille du mercier peut leur agréer..*.

amaury.

Holà! ne va pas leur parler sur ce ton

, MANEGOLD

Me prends-tu pour un sot, et les prends-tu pour des saints?

ODON

Et ne soupera-t-on jamais?

MANEGOLD

Attendons Abélard ; il soupera peut-être avec nous.

DITTMAR.

Ce n'est guère son plaisir.

Oui, oui, jadis; mais j'ai remarqué qu'il s'apprivoise. 11 rit d'un, conte à rire.

ODON

Te souviens-tu quand il est arrivé de Bretagne?. .

DITTMAR.

Oui, dans le cloître de Notre-Dame.

ODON

Un vrai sauvage!.. Des habits de grosse bure, des cheveux mal peignés.

DITTMAR, à Amaury.

Tu n'étais pas alors aveb^ nous9

AMADRT.

Non, je ne suis entré dans l'École qu'après le départ do Guillaume de Champeaux.

DITTMAR.

Moi, du premier moment que j'ai vu Abélard, j'ai reconnu un grand homme.

ODON

Allons donc ! Je me souviens que tu me dis :

Le voilà le Breton parfait, Un paon qui nrait.

Point. C'est moi qui, à la première parole, ai crié : A bas te Champeaux!

MANKGOLDc

Toi!,. Il fallait, ma foi! d'autres épaules et d'autres ,poumons que les tiens....

GOMBAULD

Ou les tiennes.

AMAURY

Non pas, il faut dire les tiens.

GOMBAULD

Non, les tiennes. Épaules précède.

AMAURY

Et poumons suit. Le dernier nom gouverne.

MANEGOLD

Grand merci, mes maîtres ! Vous faites une belle glose à mon texte, si belle que je ne sais plus ce que je voulais dire.... Ah! je disais que Dittmar se vantait....

DITTMAR.

Non, je ne me vante point; c'est la vérité. C'est moi qui ai poussé le premier cri contre l'archidiacre....

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