UNE SALLE À MANGER D'HOTELLERIE
QUELQUES ÉLÈVES, amis d'Abélard. MANEGOLD, entrant
le premier.
MANEGOLD
Nous pourfendons les chanoines, Nous escoffions les moines, A nous la dixme et l'encens, Gens de bon sens....
AMAURY
Paix donc, Manegold ! ne scandalisons personne.
MANEGOLD
Il n'y a personne à scandaliser ici.
DITTMAR.
Nous sommes entre nous.
GOMBAULD
Amis, il faudra se mettre à genoux devant le maître, et lui dire : « David, où avez-vous mis votre fronde? Goliath est mort. »
ODON
Nous voilà docteurs in utroque.
DITTMAR.
Et in utrumque. La philosophie sera notre main droite et la théologie notre main gauche.
MANEGOLD
Et Ton ne pourra dire que la main gauche ignore ce qu'a fait la main droite.
DITTMAB.
Nous jouerons de l'épée à deux mains,
ODON
Ah! comme on soupe après une telle journée!
DITTMAR.
Il les a, ma foi! pris tous d'un coup de filet. Excepté ce bon Gauffroy, je ne sais s'il y avait un disciple du doyen qui ne se pressât autour df Abélard quand il est sorti.
GOMBAULD
J'ai vu Christophore baiser le bas de sa robe.
AMAURT.
Gilbert était enlevé... Je ne crois pas avoir jamais entendu rien de plus beau.
DITTMAR.
J'ai été fâché vraiment .que le pauvre doyen se fût trouvé mal si tôt; la fin l'eût persuadé.
GOMBAULD
Le commencement était un peu sec ; je tremblais qu'il ne manquât son coup.
AMAURT.
Il fallait débuter ainsi, les amener peu à peu, les jDchaîner dans l'argument,, et puis les emporter ensuite avec soi au troisième ciel de l'éloquence.
ODON
Oh ! il s'y entend ; aussi fin qu'il est fort.
ix théologie;. 155
AMAURT-
Çà, messeigneurs, si quelques-uns de ces clercs viennent souper avec nous, vous leur ferez bonne mine,
MANEGOLD
Comment donc ! je leur céderai la meilleure place au feu; et si même la fille du mercier peut leur agréer..*.
amaury.
Holà! ne va pas leur parler sur ce ton
, MANEGOLD
Me prends-tu pour un sot, et les prends-tu pour des saints?
ODON
Et ne soupera-t-on jamais?
MANEGOLD
Attendons Abélard ; il soupera peut-être avec nous.
DITTMAR.
Ce n'est guère son plaisir.
Oui, oui, jadis; mais j'ai remarqué qu'il s'apprivoise. 11 rit d'un, conte à rire.
ODON
Te souviens-tu quand il est arrivé de Bretagne?. .
DITTMAR.
Oui, dans le cloître de Notre-Dame.
ODON
Un vrai sauvage!.. Des habits de grosse bure, des cheveux mal peignés.
DITTMAR, à Amaury.
Tu n'étais pas alors aveb^ nous9
AMADRT.
Non, je ne suis entré dans l'École qu'après le départ do Guillaume de Champeaux.
DITTMAR.
Moi, du premier moment que j'ai vu Abélard, j'ai reconnu un grand homme.
ODON
Allons donc ! Je me souviens que tu me dis :
Le voilà le Breton parfait, Un paon qui nrait.
Point. C'est moi qui, à la première parole, ai crié : A bas te Champeaux!
MANKGOLDc
Toi!,. Il fallait, ma foi! d'autres épaules et d'autres ,poumons que les tiens....
GOMBAULD
Ou les tiennes.
AMAURY
Non pas, il faut dire les tiens.
GOMBAULD
Non, les tiennes. Épaules précède.
AMAURY
Et poumons suit. Le dernier nom gouverne.
MANEGOLD
Grand merci, mes maîtres ! Vous faites une belle glose à mon texte, si belle que je ne sais plus ce que je voulais dire.... Ah! je disais que Dittmar se vantait....
DITTMAR.
Non, je ne me vante point; c'est la vérité. C'est moi qui ai poussé le premier cri contre l'archidiacre....