‹ AbélardChapitre 41 sur 122 · UNE CHAMBRE SOMBRE · texte numérisé non relu

UNE CHAMBRE SOMBRE

ANSELME est sur sou lit, couvert d'un cilice. — UN MOINE

est près de lui.

LE MOINE

Offrez votre âme à Dieu, à son Fils qui a tant souffert pour nous.

ANSELME

Je ne souffre pas, mon frère, je bénis la bonté de Dieu.., Je me sens mourir ; mon âme est prête, elle le serait sans ce qui m'inquiète.... Gauffroy vient- il?

LE MOINE

Rassurez-vous, je l'entends.

GAUFFROY, entrant.

Mon père, voici Âbélard.

ANSELME. Dieu SOit loué! (A Abélard qui s'approche.) Mon fils, je VOUS

remercie d'être venu tout de suite; le temps presse.

Mon père, j'avais hâte de vous voir; on vous dit souffrant.... Je vous trouve bien.

ANSELME

Je suis vieux, malade.... et vous m'avez fait un mal.... mortel.

Moi? Dieu du ciel ! — Pardonnez-le-moi.

ANSELME

De tout mon cœur, celui que vous m'avez fait, mais l'autre mal que vous feriez.... Mon fils, écoutez-moi bien.... Ce que vous avez dit aujourd'hui, ce que vous enseignez, qui vous l'a suggéré? est-ce le malin esprit? lui avezvous donné votre âme?.... Ne me mentez point.

La tète du serpent est brisée, mon père, et le mal n'est plus que dans le cœur de l'homme. Jugez mon cœur.

ANSELME

Dieu soit béni !.... Embrassez-moi, mon fils, vous n'êtes qu'un pécheur. — (silence.) Mais alors. ... Écoutez-moi.... Dieu vous a fait de grands dons ; il vous a octroyé la science d'un saint Jérôme et la parole d'un saint Basile. Reconnaissez- vous ces dons en les tournant contre celui qui vous les a faits, en vous séparant de son Église, en

cherchant la vérité hors de ses voies?.... Mon fils, vous croyez peut-être que c'est la vérité qui vous mène ? Mon fils, c'est l'orgueil. — - Mon fils, humiliez-vous.

L'humilité est dans le cœur de celui à qui tout, la science même, atteste l'infirmité de notre nature.

ANSELME

Mon fils, il y a encore bien dé l'orgueil sous cette humilité-là. Écoutez, l'orgueil perd les meilleurs, il vous perdra.... dès ce monde peutrétre. Humiliez-vous, renon- . cez à la science, à la science qui enfle, qui égare ; ou si vous voulez continuer cette vie d'études à laquelle vos facultés vous appellent, entrez en religion, mettez ainsi un frein salutaire aux suggestions, aux dérèglements de l'esprit ivre d'orgueil.... Enfin, mon fils, humiliez- vous. — Je vous en conjure par les mérites de notre divin Rédempteur. Donnez-moi sur mon lit de mort une parole consolante, car je vous .aime....

Mon père...., en vérité.... votre charité m'attendrit.... mais vous ne mourrez pas.

ANSELME

Mais je ne vous verrai plus. Le siècle vous appelle, il vous réclame comme sa proie ; c'est la dernière fois que vous m'entendez.... Par grâce, mon fils, humiliez-vous.

Mon père, humilions-nous. — Que sommes-nous? Cendre et poussière. Mais il y a en nous un souffle divin, une âme, ombre de Dieu. Respectons-la : se res-

pecter, ce n'est pas s'enorgueillir. Mon père, votre chrétienne résignation vous fait une illusion touchante. Vous croyez mourir et vous êtes prêt.... Laissez-moi vous parler comme si nous étions l'un et l'autre à ce moment de suprême vérité, auquel vous aspirez et que je ne redoute pas. Mes erreurs vous alarment et je vous en rends grâce : priez pour elles, pour moi; je vous rendrai charité pour charité.... Vous voulez bien de mes prières, n'est-ce pas? Nous en. avons tous besoin.

ANSELME

Ah! sans doute.

Laissez-moi donc dire au Dieu qui nous juge : Seul sage et seul arbitre, voilà ton serviteur qui me croit dans l'erreur parce que je ne pense point ce qu'il pense, parce que, croyant comme lui, fervent comme lui, j'ajoute quelque science à la sienne. Son esprit, tout rempli de son savoir, condamne le mien, et sa charité surprise par le séducteur inévitable de l'homme le porte tout ensemble à m'exhorter et à me pardonner. Toi seul, Dieu qui vois tout, tu peux être notre juge. J'implore ton pardon, accorde-le-nous à tous deux. Il se trompe peut-être, il se complaît dans ses pensées; il croit que se séparer de lui c'est pécher.... Pardonne-lui cette illusion d'un cœur sincère. Toi seul es infaillible, il ne l'est pas. — (a Anieime.; Vous m'entendez?

ANSELME

Oh! sûrement, je m'unis à vos paroles.

Et vous sentez comme moi, avec moi, ô mou père vénéré, que nous pouvons nous tromper tous deux, que l'erreur peut se glisser dans les replis du cœur le plus pur, que l'orgueil peut tous deux nous corrompre, qu'aucun des deux n'a droit de juger l'autre, de condamner l'autre, et que nous ne pouvons disputer qu'en charité et en amour. Assurément, mon père, vous avez plus de science que moi, de bien autres talents que les miens....

ANSE LMB.

Non pas, mon fils ; je suis un pauvre ignorant, un pauvre d'esprit auprès de vous.

Humilité vénérable ! mais ce qui est vrai, c'est que la science peut vous abuser, et la présomption qu'elle engendre vous induire à suspecter, à réprouver votre frère, à ne prier pour lui... que sais-jef que par orgueil peut-être.

ANSELME

Oh! non, mon frère, je ne crois pas.... Cependant nous sommes si faibles...»

Soyez en paix, votre cœur est droit et pur. Ces petits mouvements de l'humanité ne trouvent pas inexorable le Dieu qui nous aime. Sa miséricorde est sur vous. Une vie d'œuvres saintes, de pieuses études, ces épanchements de charité dont nous sommes témoins, ces scrupules mêmes qui vous agitent en ce solennel moment, tout cela plaide pour vous au tribunal de Dieu; il jette sur vous un regard d'amour. Confiez-vous, confiez-vous à cette bonté que rien

rs-—

ne lasse, à cette clairvoyance à qui rien n'échappe. Offrezlui votre âme avec simplicité d'esprit, avec humilité de cœur,

ANSELME, priant.

Grand Dieu, humiliez-moi !

Mon père, mes paroles ont-elles pour vous quelque douceur?

ANSELME

Parlez, parlez; mon fils... Vous me faites voir clair dans mon âme.

Puissé-je y faire pénétrer la sérénité du juste! Croyezmoi, une modeste confiance, non dans mes propres mérites, mais dans les mérites de celui qui d'avance a tout expié pour ceux qui se donnent à lui, est permise au chrétien le plus humble. Si Dieu vous appelle, ne pensez pas que vous comparaissez devant le tribunal d'un juge, mais que vous allez vous jeter dans ies bras d'un père....

(Le regardant de plus près.) li repose. —*• (Se tournant vers le moine et

Gauffroy.) Ne trouvez-vous pas dans son sommeil une majesté douée? Puisse Dieu nous donner les mêmes sentiments et le même calme!.... Il faudrait mourir ainsi.

GAUFFROY.

Comment son âme ne serait-elle pas paisible? ne vientil pas d'entendre par avance le langage mélodieux des anges?.... Oh! que nous étions trompés! vous êtes inspiré du ciel. #

Ne parlez pas ainsi ; c'est mal. — Je vais me retirer. Je suis persuadé que notre malade se remettra; il est

faible, il a été ému ; il s'est tourmenté de pensées sinistres que lui ont données les mauvais esprits, voilà tout; il se remettra, il ne lui faut que du repos. Je le recommande à vos soins et à vos prières. — Adieu, ne me reconduisez pas. •

GAUPFROY, le voyant sortir.

0 merveille! la piété d'un grand esprit!

LB MOINE, à Gauffroy.

De quel ordre est ce religieux? Je ne connais pas son habit.

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