‹ AbélardChapitre 42 sur 122 · ACTE III · texte numérisé non relu

ACTE III

A Paris. — Deux ans après.

C'est une petite pièce carrée, assez ornée pour le temps et meublée avec soin. Les fenêtres sont garnies de rideaux d'une étoffe lourde à couleurs vives. La table sur laquelle sont des livres est couverte d'un beau tapis. Son fauteuil est en bois sculpté.

ABÉLARD, seul; il se promène en long et en large.

Ils ne me laisseront pas un moment de repos ! Toujours des visites, des lettres, des consultations.... Eh! qu'ils lisent mes écrits, qu'ils suivent mes leçons et qu'ils comprennent s'ils le peuvent! Je ne suis pas ici pour donner de l'intelligence à tout le monde. Je sème, que la terre produise. — Triste état que d'être l'esprit dont tout un peuple est le corps! On appartient à ceux qu'on domine, on devient esclave en devenant roi. Me voilà puissant, me voilà riche, et je suis moins libre que lorsque, pauvre et inconnu, je venais à pied avec mon bâton, de Bretagne à Paris, enseignant, argumentant de ville en ville, et chantant sur le chemin. — Ah ! qui me rendra ma liberté? l'espérance et la liberté ! — Quelquefois j'envie le sort du serf qui laboure ou du moine qui prie ; je voudrais une

cabane ou une cellule. On y est maître de son esprit du moins. Le mien est aux ordres du public. Il derheure sur la rue ; chacun y frappe pour demander son chemin. Si encore j'avais des gardes comme le roi dans son palais ! Vraiment, j'en veux demander à mon bon ami, le sire de Garlande. C'est le moins qu'il puisse faire pour protéger, comme il dit, les lettres, que de les défendre des importuns, que de les isoler dans leur travail.... Ah! le travail lui-même, il est désormais sans charme. L'étude que j'ai tant aimée, que m'apprend-elle? J'ai vu le bout de la science ; j'ai vidé la coupe en deux traits, et je l'agite, je la secoue aujourd'hui pour en faire tomber ces deux ou trois gouttes restées au fond comme dés rubis précieux, comme des perles brillantes. Et pour qui? A qui les jeter, mes perles?.... L'Écriture a d'avance nommé les gens par leur nom 4.

n s'approche de la table.

Essayons cependant ; profitons de ce moment de solitude et de loisir, (il s'assied.) J'ai promis de donner une réfutation de l'opinion de Lanfranc, de Pavie, sur les rapports de la théologie et de la dialectique 2. Il y a beau temps que je n'ai lu une ligne de lui. Voyons.... (n ouvre un livre et ut. — silence.) — Que de verbiage pour dire une chose si simple !.. Pourquoi tant de citations ? Va donc au fait, mon bon évêque. Courage, tire ta conséquence... Te fait-elle peur? Enhardis-toi, il faut vouloir ce qu'on veut et penser ce qu'on pense. Il y a des esprits qui redoutent leur raison, comme un poltron craint de se blesser avec son épée. La mienne est hors du fourreau; elle n'y rentrera plus. — (Il lit encore pendant quelque temps.) Véritablement,

c'était une étrange science avant moi que la théologie! Que

T^TI à ~

j'ai bien fait de changer tout cela! Continuons, (il ut - silence.) Cela me fatigue; j'ai mal à la tête.... Bah! je n'ai que faire de ce livre. (H le jette sur la table.) Qu'y trouverai-je que j'ignore? Tout cela est vieux, (il se lève.) Je veux prendre pour devise, ces mots de saint Paul : Vetera transierunt; ecce facta sunt omnia nova 3. Ce sera mon cri de guerre, comme en ont les barons.... C'est singulier, nos anciens, Lanfranc lui-même, avaient bien essayé de philosopher dans la théologie; mais ils n'avaient pas vu où cela les menait. Et moi-même, la première fois que j'ai défié ce pauvre Anselme, de Laon.... J'ai bien marché depuis ce temps-là. Qu'ont-ils à dire? La théologie est-elle vraie? Apparemment. Et la dialectique? Aussi. Eh bien, la vérité ne peut être contraire à la vérité 4. La raison existait avant

la foi; c'est donc par la raison qu'il faut passer pour arriver à la foi. Si l'Église y perd, tant pis pour l'Église ! Qu'elle s'arrange, qu'elle s'éclaire. Vetera transierunt. Je ne puis me détourner de mon chemin pour personne, plier mon esprit à celui de personne. Je marche et je guide. Prenez le pas, si vous voulez m'atteindre.

Tout cela est devenu pour moi démonstration vulgaire. Je n'ai plus rien à y ajouter ; tout est dit. — Je m'ennuie. . . Au dedans, plus rien à découvrir ; au dehors, plus personne à braver. Des ennemis, mais plus de rivaux. Que faire? La solitude, l'école, tout devient insipide.... La vie que je mène ne me suffit plus, et les désirs de mon âme excèdent ma destinée.

lî fait quelques pas et s'arrête devant la fenêtre.

Comme ces premiers jours de soleil égaient tout !.... J'aioie à voir ces pêchers en fleurs dans la cour de la maison en face de ma fenêtre.... Où est donc la fille du

chaussier qui chantait hier en filant sous ces arbres?.... Je me souviens que je lui voulais donner une autre chanson à dire. ... Je l'écrirai sur du beau vélin et la lui jetterai par la croisée.... mais je l'avais commencée... comment était-ce donc déjà?... (H cherche.) Ah! voici.

n dit en cherchant

Dans ces pêchers en fleurs Lorsque le vent se joue...

Des branches qu'il secoue Il fait tomber les fleurs Et la rosée en pleurs.... Le chagrin sur ta joue Fait-il couler des pleurs ?

Elle garde ses fleurs....

De ces pêchers en fleurs Ta joue a les couleurs....

Non, ce n'est pas cela. — Je n'ai jamais fait de chansons pour une jeune fille....

De tes fraîches couleurs....'

Puérilités que tout cela! — (il s'éloigne.) Souvent la fantaisie me reprend de faire des chansons, et dès que je m'y mets, cela m'ennuie.... encore plus que la dialectique.

U se promène.

Je vis trop seul, d'une façon trop uniforme.... Je veux sortir.... Que j'aurais de plaisir à voir grand monde.... à assister à quelque fête!.... Mais pourquoi toujours m'enfermer dans cet oratoire ? N'ai-je pas acquis le droit de me récréer à mon tour? Toujours la lutte ou la solitude! Le coursier doit-il toujours languir à rétable ou parader à la bataille? Ne faut-il pas quelquefois qu'il bondisse en liberté dans la prairie? — Voyons s'il y a là quelqu'un.

(Il ouvre la porte et appelle :) Hilaire !

nilaire entre en tenant ud livre.

Vous êtes seul ?

Oui, j'attendais le moment où vous daigneriez interrompre vos profondes études.

Quel est ce livre ?

HILAIRB.

Ce livre?... Il est à vous.

A moi?... Donne. — Un beau livre, un fermoir d'or. Ah ! ce sont les poèmes d'Ovide 5. D'où te vient cela ?

HILAIRB.

On me l'a donné pour vous.

Comment! qui cela?

HILAIRB.

Vous vous rappelez qu'un de ces derniers jours, vous vous plaigniez de ne pas avoir les ouvrages des Romains, les poètes surtout; les moines n'en copiant presque pas. Je suis allé chez une personne qui, j'en étais sûr, devait avoir de ces livres-là...

Et cette personne, je la connais? elle me donne....

Oh! non; vous ne la connaissez pas, vous ne voulez pas la connaître. Je vous ai garlé d'elle quelquefois....

Enfin?...

L'oncle vous a bien prié souvent de venir chez lui ; il le souhaite encore. C'est une maison où vous êtes si admiré !

Oh! je sais.... un chanoine* Et il m'envoie ce livre?

BILAIRE.

Ce n'est pas lui ; c'est.... sa nièce.... ma cousine.... celle à qui vous avez refusé de donner des leçons !

Mais, je te le demande, suis-je fait pour complaire à de telles fantaisies? Et elle a de ces livres? elle les lit?

HILAIEE.

Elle les sait par cœur. — J'ai pris cette occasion de retourner chez elle, n'y allant plus que bien rarement. J'ai dit que vous souhaiteriez avoir un Ovide. Alors, prenant ce volume sur une sorte de dressoir à tablettes de chêne ornées de feuilles de trèfle sculptées, et où elle met ses livres : « Si mon oncle le trouve bon, m'a-t-elle dit, je prierai votre maître d'accepter ce livre comme un gage de l'admiration d'une pauvre jeune fille qui aime la science. »

Elle me connaît?

Jamais elle ne vous a vu ; je lui ai montré tous mes cahiers, et votre ouvrage : de Propositionibus et Syllogismis categoricis 6.

Hais il me semble qu'elle n'a nul besoin de mes leçons, puisque tu t'es chargé d'être son maître.

Moi!., hélas I

Eh bien?

HILAIRB.

0 mon Dieu!

H met sa tète dans ses deux mains.

Mais.... qu'est-ce donc?... Mon cher Hilaire, viens près de moi, dis-moi tes peines.... qui peut te troubler ainsi?... Parle, tu sais que je t'aime comme un père.

HILAIRB, dans les bras d'Abélard.

0 mon père, mon père, pardonnez-moi. Je ne puis rien vous dire.

A moi? à qui donc te confieras-tu?

Je n'ai rien à vous dire.

Mais ces larmes?..

Je ne sais, toutes les fois que je parle de ma cousine, j'ai bientôt envie de pleurer.

C'est étrange.

0 mon maître! je voudrais que vojisla vissiez une fois. Si vous saviez comme elle est belle! si vous saviez comme sa voix est douce et saisissante ! comme dans sa bouche la vérité, la science, la poésie deviennent puissantes et har-

monieuses ! 0 mon maître ! vous êtes bien beau et bien grand, vous m'avez vu palpiter et pâlir, alors que j'écoutais vos leçons ; et votre voix m'a tenu comme frappé d'un charme pendant des heures entières. Je vous admire, mon maître, et je crois entendre en vous le prophète sur la montagne. Mais vous... vous ne me faites pas pleurer!

C'est étrange. — Cher enfant, calme-toi. — Et tu me disais que tu la vois rarement ?

HILAIRB.

Oui; je ne sais pourquoi Fulbert, le chanoine, qui est un homme dur et fâcheux, m'a interdit de fréquenter sa maison. Seulement, de loin en loin, je peux y venir, ditil, puisque nos liens de parenté l'exigent. — Maître, pourquoi ne voulez-vous pas y venir?

Pour m'y suivre, n'est-ce pas? Nous verrons. Remetstoi ; je t'aime. Sois toujours confiant et sincère. — Tiens, ouvre ce volume, ouvre-le au hasard et lis.

Hilaire prend le livre et s'assied. Abélard reste debout devant lui.

HILAIRE, lisant.

Justa precor : quae me nuper praedata puella est,

Aut amet, aut faciat cur ego semper amera. Ah! nimium volui! tan tu m patiatur amari.

Àudierit nostras tôt Cytherea preces !

Accipe, per longos tibi qui deserviat annos;

Accipe, qui pura nôrit amare fide.

Si me non veterum commendant magna parentum

Nomina; si nostri sanguinis auctor eques, Nec meus innumeris renovatur campus aratris,

Tempérât et sumptus parcus uterque parens ;

Àt Phœbus, comitesque novem, vitisque repertor,

Hoc faciant ; et, me qui tibi donat, amor; Et nulli cessura fides; sine crimine mores,

Nudaque simplicitas purpureusque pudor.

Non mihi mille placent; non sum desultor amoris.

Tu mihi, si qua fides, cura perenhis eris. Tecum, quos dederint annos mihi fila sororum,

Vivere contingat; teque dolente mori!.. 7.

H s'arrête et paraïj absorbé.

ABÉLARD, qui s'est éloigné de lui, à part.

Je n'ai jamais observé d'émotions pareilles à celle de ' cet enfant. C'est inexplicable. Quoi! la raison est souveraine, et cependant il semble qu'il y ait dans l'homme

quelque chose en dehors de la raison. Cela ne devrait pas être pourtant. Ah ! que de choses qui. ne devraient pas être! (on frappe.) Qui est là?... Entrez!

Dittmar, Amaury, Gauffroy entrent.

DITTMAR.

Nous n'osions ouvrir; nous savions que vous étiez enfermé pour travailler.

Il est vrai, mais il faut se délasser quelquefois.

DITTMAR.

En vérité, le temps y invite. Ces premiers jours de printemps sont d'une douceur et d'un éclat... !

Oui, ce soleil est beau.... je regardais tout à l'heure de ma fenêtre ses rayons briller sur mes arbres en fleurs.

GAUFFROY.

Puis, ce n'est pas tout à fait pour interrompre votre travail que je viens à vous. Vous m'aviez demandé un

extrait du Proslogium d'Anselme de Cantorbéry 8 . Vous en paraissiez fort pressé, je vous l'apporte.

Il lui présente un manuscrit.

C'est bon, mon cher Gauffroy.

GÀUFFROY.

Vous me pardonnerez de ne vous avoir pas remi/ ces notes plus tôt. Je pense qu'il est encore temps?

C'est bien, vous dis-je. Posez cela sur la table.

GAUFFROY.

Mais je ne veux pas que vous preniez la peine ae le déchiffrer vous-même. Je vais vous le lire ; d'autant plus que vous voudrez bien me corriger, et surtout m'éclaircir un passage que j'ai laissé en blanc.

Non, vous dis-je, tenez-vous en repos.

GAUFFROY.

Oh ! du repos, je n'en ai nul besoin. Je veux au con traire vous épargner du travail en vous lisant tout mon grimoire. Je vais....

Ne prenez pas tant de peine.

GAUFFROY.

Pourquoi? Vous voulez toujours faire tout vous-même. Vous vous épuiserez de travail. — Nous pourrions vous sauver beaucoup d'ennui si vous nous permettiez de lire à votre place, et de vous soumettre les questions toutes posées. Souffrez donc, mon cher maître...

Eh non, Gauffroy ; vous me fatiguez, vous dis-je. Lisez votre Proshgium tout seul, si cela vous plaît, mais laissez-moi en paix.

Pardon, je ne voulais....

C'est assez. — (a Dittmar.) Eh bien, Dittmar, vous disiez, je crois, qu'il fait beau?

DITTMAR..

Un temps superbe.

AMAURY

Et là-dessus, maître, veuillez prononcer entre Dittmar et moi. Nous avons pris querelle sur une question de dialectique....

DITTMAR.

De dialectique et de théologie tout ensemble.

N'ayez point de disputes frivoles, je vous prie.

AMAURY

Celle-là ne l'est pas. Il s'agit de savoir dans quelle catégorie placer le temps. Vous savez que Scot divise la nature en* quatre sortes de choses : celles qui créent et ne sont point créées. — Celles qui sont créées et ne créent point. — Celles qui sont créées et qui créent à leur tour. — Enfin, celles qui ne sont ni créées ni créatrices. Il pense que cette dernière classe est contradictoire et n'existe pas 9. Or, il me paraît à moi que le temps est dans ce cas; le temps ne crée point et n'est point créé. En effet...,

D1TTMAR.

Et moi, je lui soutiens que c'est une impiété que de dire que le temps n'est pas créé. Évidemment Dieu a créé le temps. En effet....

Mais d'abord qui, dans mon école, est assez sot pour lire Scot aujourd'hui?

DITTMAR.

Scot vaut bien....

Son lecteur, soit. — Laissez-moi.

AMAURY

Un seul mot: si le temps est une création, il faut...*

Il faut ne pas m'ennuyer.

Il leur tourne le dos.

DITTMAR, à demi-voix.

Il est bien hautain.

ABÉLARD, àHilaire.

Hilaire, on n'a rien apporté pour moi?

# Pardonnez-moi, il y a dans la salle un coffret incrusté d'étain et de cuivre qu'un page m'a remis.

Va le quérir. (Hilaire sort.) Que dit-on de nouveau par la ville?

AMAURY

Qu'il a été question à l'Hôtel du roi d'obliger tous les jeunes varlets de sa suite à fréquenter vos leçons, et de

recréer pour vous l'école du Palais qu'avait fondée l'empereur Charlemagne 10.

Si le roi veut se mêler de nos sciences, qu'il commence par nous venir écouter lui-même. La science vaut bien un tel auditeur.

GAUFFROY.

Il paraît que le prévôt de la ville a dernièrement réuni les échevins pour les entretenir d^ la nécessité de pourvoir à la police de ces multitudes d étrangers qu'attire à Paris votre renommée, et de leur assigner un quartier dans la ville, voire même de les soumettre à la taille....

Sont-ils donc marchands ou artisans qu'on les doive taxer? et ce qu'ils gagnent avec moi, le roi l'entend-il mettre dans son épargne? N'importe, c'est un roi digne de notre temps.

HILAIRS, rentrant.

Voici le coffret. *

ABÉLARD, regardant le dessus.

Qu'est-ce que cela?

DITTMAR, regardant.

Des armes de comte.... ou de comtesse !

Abélard ouvre le coffre et en tire un papier.

Des vers!..

mit

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