PAUL DE RÉMUSAT
Laûtte, septembre 1876.
INTRODUCTION
Le nom d'ADélard est populaire. L'histoire de ses amours et de ses malheurs est connue de ceux-là même qui ne savent pas l'histoire. Elle est connue comme un roman. Mais la personne d'Abélard l'est beaucoup moins que ses aventures. On sait vaguement * qu'il fut un bel esprit, un professeur, un philosophe; mais c'est tout, et ce n'est pas assez pour bien comprendre le drame qu'on va lire.
Il faut bien appeler drame cette composition, car elle a du drame le dialogue, les caractères, les passions. Mais il ne faudrait pas la lire avec les préoccupations que ce nom de drame fait naître. L'étendue des développements, la longueur des conversations, la multiplicité des controverses, le genre des plaisanteries, l'abondance des citations rendent cet ouvrage fort différent d'une/véritable pièce de théâtre.
Ce n'est pas cependant non plus une œuvre historique, quoique l'auteur se soit beaucoup servi de l'histoire. Dos
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événements vrais y sont exploités librement, abrégés et rapprochés à volonté, et ce qui, dans le fait, s'est accompli peut-être en trente ou quarante ans, paraît ici renfermé dans un espace de temps quatre ou cinq fois moindre. Mais presque tout est emprunté à la réalité; les principaux personnages ont vécu; ils ont agi, ou auraient pu agir, comme ils font ici. On a essayé de les représenter avec fidélité, on s'est attaché à imiter leurs mœurs ou celles de leur époque, et, en les peignant des couleurs qui ont paru les plus propres à produire quelque effet, ori a prétendu respecter le fond des caractères. Il en est de même des opinions : celles qui sont semées dans le dialogue se rapportent en général à celles des hommes qu'on voit en scène, ou du moins aux conséquences' prochaines des maximes qu'ils professaient. L'esprit du temps est conservé plus exactement qu'on ne croira peut-être. Sans doute il a fallu modifier le langage, et de même qu'on ne pouvait faire parler tout ce monde en langue latine ou romane, il a fallu donner à l'expression des idées et des sentiments quelque chose du tour actuel et de la forme contemporaine. L'imitation littérale eût été fastidieuse, inintelligible; elle n'est point d'ailleurs un procédé de l'art. Cependant ce serait une erreur de penser que le langage îles personnages du drame diffère essentiellement de celui des personnages de l'histoire. Si l'on veut bien se rappeler qu'ils appartiennent presque tous à la classe savante, que l'action se passe dans le monde lettré, ou plutôt dans le monde philosophique, on s'étonnera moins de trouver ici des idées, des sentiments, des expressions qui d'abord auront paru bien modernes. Les philosophes de tous les temps habitent, quoi qu'ils fassent* dans la même
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région intellectuelle, et leur esprit tourne incessamment autour de ce qu'il y à d'éternel dans la pensée humaine.
On voit donc que, malgré les libertés prises avec les faits dans un ouvrage d'imagination, il peut être nécessaire, pour le bien juger, de se former une notion de ces faits, et de connaître un peu de vrai, de peur de soupçonner trop d'invraisemblable.
Au xne siècle, vce qu'on a appelé plus tard la république des lettres n'existait pas. L'Université n'existait pas. L'Église semblait toute la société intellectuelle. Dans l'Église, ou tout au moins près d'elle, il y avait des écoles. Dans chaque diocèse* un peu important, sous les yeux de Févêque et quelquefois dans sa maison, se tenait une école appelée souvent pour cette raison École épiscopale. L'enseignement, quoique destiné presque exclusivement aux clercs, n'y était pas essentiellement théologique. Il roulait sur les sept sciences alors connues ; d'une part les trois qui formaient le Trivium, savoir: la grammaire, la rhétorique et la dialectique, et, de l'autre, les quatre dont se composait le Quadrivium, savoir : l'arithmétique, l'astrologie, la géométrie et la musique. Mais rarement embrassait-on dans une seule école cette encyclopédie du temps. Le Trivium était l'objet, ordinaire de l'enseignement. Celui qui professait les trois sciences professait, à vrai dire, la philosophie, laquelle se résolvait alors dans la dialectique, c'est-à-dire, la logique appliquée à l'argumentation. Le professeur portait habituellement le titre d'Écolâtre, ou de Scolastique, ses auditeurs étaient les écoliers ou les scolaires. On disait l'écolâtre ou le scolastique de l'église de Laon, ou de la cathédrale de
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Reims. Aussi* cette philosophie s'est-elle appelée la philosophie de l'École, ou la philosophie scolastique. Quand, auprès de l'école de philosophie; il y avait une école de théologie, le professeur de cette dernière s'appelait le Théologal.
Quoique l'écolâtre, et à plus forte raison le théologal, fussent clercs et placés sous la surveillance de l'évêque, quoique ce fût une faute grave contre la discipline que de professer sans autorisation et sans caractère ecclésiastique, il ne faut pas croire que l'enseignement fût absolument dépourvu de liberté. D'abord les évoques différaient souvent d'opinion, et toute doctrine était presque assurée de trouver quelque part asile et protection. Le talent de la parole était fort recherché, fort apprécié, et une Église épiscopale était à la fois très-jalouse d'avoir de brillants professeurs, et assez peu capable de les juger. Dans ce temps-là, d'ailleurs, l'organisation en toutes choses était faible, et l'unité spirituelle n'était pas armée de prompts et énergiques moyens d'action matérielle. Enfin, quand l'Église formait des synodes diocésains ou des conciles provinciaux pour juger et réprimer, il était rare que leurs jugements fussent bien sévères, et ils prononçaient des censures et des interdictions plutôt que des châtiments. En changeant de province, l'erreur condamnée recouvrait souvent sa liberté.
Abélard trouva dans cet ordre de choses des facilités et des obstacles, ses moyens de succès, et la cause de sa perte. Disons quelques mots seulement de l'enseignement qu'il renversa et de celui qu'il tenta de fonder.
La philosophie scolastique portait sur une partie de la
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philosophie d'Aristote, la Logique, qu'au temps d'Abélard sans doute on ne connaissait ni tout entière, ni dans son texte, et qu'on étudiait surtout dans les commentaires de Porphyre, philosophe de l'école d'Alexandrie au ine siècle, et de Boece qui naquit à Rome vers le milieu du ve, et qui essaya comme Porphyre mais avec moins de profondeur, de concilier Aristote et Platon.
Les études philosophiques avaient été relevées dans le monde chrétien du Nord et de l'Occident de l'Europe par Jean Scot Érigène durant la* seconde moitié du ixe siècle. C'est de Scot que l'on date ordinairement l'origine de la scolastique.
#La grande question de cette philosophie au xie siècle était celle qui divisait les réalistes et les nominaux : Il faut absolument tâcher d'en donner une idée.
Tout le monde sait ce que c'est que les substantifs abstraits. Ils désignent en général des qualités, comme : la blancheur, la solidité, la bonté. On sait également ce que c'est que les genres et les espèces. Ainsi, les hommes sont une espèce d'animaux ; les animaux un genre d'êtres; ou mieu*, l'homme est une espèce dont l'animal est le genre, comme l'homme est le genre dont le nègre est l'espèce. L'humanité constitue l'espèce humaine, l'animalité le genre animal. Ce sont encore là des noms abstraits, ou noms communs et généraux, que l'École appelait des universaux. Or les universaux, les noms abstraits, soit humanité, animalité, homme en général, animal en général, soit blancheur, solidité, bonté, expriment-ils des choses réelles, ou ne sont-ils que des noms nécessaires au langage? Si l'on dit qu'ils désignent des choses, on est réaliste;, si l'on dit qu'ils ne sont que des noms, on est
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nominaliste. Telle est, dans ses termes généraux, dans ses caractères apparents, cette question célèbre dont nou§ ne saurions ici exposer le sens profond, ni mesurer la vraie portée.
Les écoles épiscopales tenaient pour le réalisme lorsque, vers 1089, Roscelin, chanoine de Compiègne, soutint avec beaucoup d'éclat le nominalisme absolu. Il contesta toute réalité aux genres, aux espèces, aux qualités, aux universaux, ne reconnaissant d'existence qu'aux choses individuelles. Mais il ne put soutenir pareille doctrine sans rencontrer de puissants adversaires, nommément saint Anselme, archevêque de Cantorbéry, écrivaiii et philosophe éminent. Dénoncé à l'Église à laquelle il était odîeijj (car on conçoit que le nominalisme absolu peut conduire à des doutes sur la nature des trois personnes de la Trinité et sur la réalité du miracle de l'Eucharistie) , Roscelin fut traduit au concile de Soissons en 1093, jugé, censuré, et condamné à l'exil.
Au commencement du xne siècle, le réalisme avait donc triomphé. Il était enseigné à Paris avec le plus grand succès dans l'école épiscopale, appelée École du Cloître ou de la Cathédrale, parce qu'elle se tenait dans un cloître voisin de la cathédrale, par Guillaume de Champeaux, chanoine et archidiacre de Notre-Dame. Ce dernier poussait cette doctrine jusqu'à soutenir que ce qui est commun aux individus d'une même espèce existe identiquement dans tous, do sorte qu'à la rigueur, l'universel eût été plus réel que l'individuel, et que l'existence des individus se fût réduite à un phénomène particulier d'une substance commune, exprimée par* un nom abstrait. Par exemple, l'humanité est une chose
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réelle en soi qui subsiste la même et tout entière dans chacun des êtres humains; ceux-ci, dont elle
fait la réalité essentielle, s'évanouissent comme individus ; l'individu n'est que la forme, l'humanité est la substance.
Ce fut vers ce temps que Pierre Abélard, né à Palais, en Bretagne, en 1079, vint à Paris. Jeune encore dans les premières années du xne siècle, il entendit Guillaume de Champeaux, suivit ses leçons, et bientôt l'attaqua, et lui ravit ses écoliers, sa réputation, son autorité. Sur la question alors tant controversée, il établit que les noms généraux ne sont ni des choses réelles, ni de purs mots, mais des idées ou des conceptions nécessaires de notre esprit. Sa doctrine, appelée depuis le conceptualisme, était donc une sorte de transaction entre le réalisme et le nominalisme, mais elle inclinait évidemment vers le dernier. C'était assez pour le classer parmi les novateurs, les esprits indépendants, les hommes qui mettent aux prises l'autorité et la raison.
Après avoir forcé Guillaume de Champeaux à termer son école et bientôt à quitter Paris pour devenir évêque de ChâJons (1112), Abélard alla dans la ville de Laon entendre, puis combattre et vaincre de la même manière Anselme, doyen du chapitre de la cathédrale, le plus renommé professeur de théologie. La théologie d' Abélard ne peut être exposée ici, mais son caractère général était l'application de la philosophie à la foi, ou, comme
on dirait aujourd'hui, le rationalisme chrétien.
Voici ce que pense l'Église d* Abélard et de sa doctrine : « Abélard, dit un écrivain ecclésiastique, était l'homme de » son temps ; il représentait l'une des faces de son siècle,
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)> l'esprit d'indépendance, qui, sous diverses formes, tra- » vaillait la multitude et secouait le joug d'une loi supé- » rieure. Abélard voulait le progrès par la force humaine, » comme saint Bernard le voulait par la puissance de » Dieu. C'était une voie attrayante ouverte aux présomp- » tions de la science que de dispenser de croire avant » d'avoir compris, et l'orgueil humain trouvait quelque » gloire à faire comparaître devant le tribunal de la » raison les dogmes de la religion pour les juger et les » déclarer valides. Il est vrai que Abélard professa toujours
» un respect sincère pour l'Église mais son inexcusa-
» ble faute est d'avoir appliqué aux vérités dogmatiques » le principe du libre examen. C'est là, qu'il en eût con- » science ou non, c'est là ce qui fit à la fois et la vogue » et le danger de son enseignement. Abélard, en appli- » quant à la théologie une telle mesure d'appréciation, » posa le principe du rationalisme qui, dans son premier » développement, exerça sur la foule passionnée l'espèce » de fascination que le protestantisme produisit trois » siècles plus tard, et que le libéralisme a renouvelée de » nos jours avec un succès non moins éclatant. Toujours l'esprit d*indépendance, de quelque forme et de quel- » que nom qu'il se revête, excitera la sympathie de notre » nature déchue, et toute doctrine qui favorisera le » triomphe de la volonté propre sur l'autorité divine... » sera sûre d'être accueillie avec enthousiasme par la » multitude aveugle et insensée 4. »
Devenu le premier dans la philosophie et dans là théo-
1. Histoire de saint Bernard, par l'abbé Théodore Ratisbonne. t. FI. ch. xxvïi.
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logie, AbéJard devint riche, puissant, célèbre. Ce qu'on raconte de Tafiluonce des étrangers pour l'entendre est presque incroyable. L'époque de sa plus grande gloire lui devint fatale. On connaît son amour pour Héloïse et ses malheurs (1117).
Mais l'indépendance de son esprit et de ses doctrines ne pouvait manquer de soulever l'Église contre lui. Saint Bernard fut pour lui ce que saint Anselme avait été pour Roscelin. En vain avait-il fait profession dans. les mains de l'abbé de Saint-Denis et pris l'habit religieux; en vain avait-il fondé l'institut du Paraclet qui devint plus tard une abbaye fameuse sous l'administration d'Héloïse, il fut persécuté. Traduit d'abord au concile de Soissons qui ne se prononça pas (liai), il fut à la fin condamné au concile de Sens, où le roi Louis le Jeune assista en personne (1140). Avant de se soumettre au jugement, il en appela au pape, et, se. rendant en Italie, il s'arrêta dans le monastère de Cluny. C'est sous la protection de l'abbé de Cluny, Pierre le Vénérable, que s'écoulèrent ses derniers jours. Il mourut en 1142. Ainsi sa vie historique dura au 1 moins trente ans.
Ce sont ces trente années qui ont été resserrées * dans le cadre de ce drame, dont l'action ne paraît durer que de sept à huit ans. A l'exception du premier concile qui a été supprimé, il contient et reproduit ceux des événements de la vie d'Abélard qui viennent d'être rappelés. Ces événements sont les principaux , non les seuls intéressants de cette orageuse vie, mais ils forment un certain ensemble, et ils suffisaient pour mettre en lumière l'idée dont cet ouvrage est le relief et le développement. C'est maintenant au drame de s'expliquer lui-même. Ce
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qui vient d'être dit le fera mieux comprendre, mais mieux que ce qui vient d'être dit, il doit faire comprendre Abélard et la pensée de l'auteur. Tout ouvrage qui prétend au titre d'ouvrage d'imagination est semblable à ces vases d'albâtre qu'une flamme intérieure rend visibles dans la nuit.