Ministère du 6 septembre
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qui Fécoutait, tout intellectuelle qu'elle fut, dans le monde du xne siècle. Les plus instruits eussent été ♦dépaysés tombant de plein saut au milieu d'une leçon de scolastique, et des plaisanteries pédantes et gauloises des écoliers. Il voulait d'ailleurs que la science et le sérieux ne perdissent point leurs droits sur une œuvre qui , parce qu'elle est amusante, pouvait sembler frivole. C'était un portique austère dressé devant le temple plus orné, plus brillant. Sans doute, une telle explication est moins nécessaire pour le lecteur plus attentif et mieux prévenu, que pour l'auditeur de salon.; sans doute, le moyen âge est mieux connu, et la scolastique pas plus que les autres sciences n'a échappé aux vulgarisateurs; enfin mon père, dans un ouvrage historique et philosophique, a contribué à populariser le nom d'Abélard, ses malheurs et sa doctrine. C'est à ce livre1 que le lecteur doit recourir, s'il veut apprendre ce qui est seulement indiqué dans le drame, et comparer la fiction à la réalité. Pour que la clarté soit complète, il n'est pas indifférent toutefois de faire précéder cette publication par quelques-uns de ces éclaircissements qu un manuscrit de mon père et mes souvenirs de lectures plus récentes me permettent de reproduire tels qu'il les donnait en causant avant de lire. Je rejette à la fin du volume des notes destinées à expliquer, à justifier les citations.
1. Abélard, sa vie, sa philosophie et sa théologie, par Charles de Rémusat. Nouvelle édition, 2 vol. in-8°. Didier 1855. — La première édition a été publiée chez Ladrange en 1845.
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Quant à l'œuvre elle-même, ou ne saurait attendre de Fauteur de cette préface un jugement, encore moins une critique, pas même une apologie. Gomment saurais-je me satisfaire moi-même en en parlant? comment ne serais-je pas au-dessous de ma propre pensée, de mes sentiments les plus naturels et les plus profonds? comment exprimer même l'émotion que je ressens en relisant ces pages brillantes, en livrant au public l'ouvrage préféré de celui dont la mémoire m'est chère? C'est le plus pur, le plus éclatant de son esprit dont je me sépare aujourd'hui, avec tous les sentiments d'un fils et d'un disciple. Je ne saurais dire et je devrais cacher les émotions dont mon cœur est plein, mais il s'agit ici des deux êtres qui se sont le mieux connus, le plus aimés, et Ton comprendra le trouble de celui qui survit, et qui, tout soucieux de la gloire qu'il voudrait défendre, livre à la publicité une œuvre inédite, composée il y a quarante ans,/lans des circonstances très-différentes, pour une société qui n'est plus. Les ouvrages d'imagination sont sujets aux retours de la fortune. Le temps n'aura-t-il pas enlevé la fleur de celui-ci? Les meilleurs juges ne l'ont point pensé en l'écoutant autrefois. Il est des œuvres, et ce sont les plus délicates, que le temps ne flétrit point. L'auteur pourtant semble avoir hésité à produire son drame écrit par lui en plein talent, en pleine réputation. En avait-il quelque scrupule où quelque embarras ? doutait-il du mérite ou du succès? ai-je le droit d'être plus hardi que lui?
Il faut bien dire que la première raison de mon
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père pour refuser de publier le drame (VAbélard, c'était la pensée que, dans notre pays, les hommes sont classés d'avance et dès leur début, et qu'il ne voulait point sortir de la situation littéraire et politique où il s'était tout d'abord placé. Il avait vu trop souvent la défiance accueillir une œuvre nouvelle et étrangère aiix premiers essais d'un écrivain. L'idée d'un homme universel, ou seulement doué de talents variés, est rarement acceptée, et ce que Ton gagne en étendue, paraît presque toujours perdu en profondeur. L'exemple de Voltaire, qui fut si longtemps discuté et contesté, est plus effrayant pour les audacieux que rassurant pour les timides. Mon père n'espérait pas que l'on fît en sa faveur une exception à la loi commune de la spécialité de l'esprit. Il lui semblait qu'il n'eût acquis en littérature quelque réputation qu'aux dépens de son autorité politique. 11 pensait d'ailleurs que la critique a surtout le droit de s'exercer sans limites sur les livres où l'invention domine. C'est bien complètement alors qu on se soumet au jugement des hommes. Les productions romanesques n'ont aucun droit à l'indulgence, car ce n'est jamais un devoir de les écrire, encore moins de les imprimer. Dans les livres de science ou d'exposition de principes, si le talent ou le succès manque, l'opinion doit tenir compte d'une conviction sincère et d'un travail consciencieux. On juge en eux les sentiments plus que le talent. Ces compensations sont assurées à l'homme qui participe aux affaires de son pays, ou cherche à instruire, à éclairer, à persuader. Rien de pareil
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pour celui qui veut créer une œuvre d'art. Il ne peut être justifié que par le succès. Abélard dit -quelque part que Dieu punit en lui la présomption des lettrés. Cette présomption, mon père ne l'avait point.
Il ne pensait pas cependant que son ouvrage serait nécessairement et à jamais ignoré, et il m'a laissé libre de le publier. J'use aujourd'hui de cette liberté. La plupart des raisons qui l'ont retenu ont disparu avec lui, tandis que toutes celles qu'on lui donnait autrefois pour la publication, et qui le faisaient hésiter, subsistent tout entières. Peut-être cependant eussé-je désiré d'attendre des jours plus calmes, plus littéraires pour ainsi parler, et vaudraitil mieux que l'écho des dernières dissensions politiques fût éteint. L'esprit de parti règne encore et peut nuire à l'impartialité de quelques critiques. Une prudence timide m'eût commandé ce retard s'il ne s'agissait pour lui que d'un succès littéraire, pour moi que de la douceur de le voir apprécié, admiré davantage par ceux qui l'ont connu, et révélé à une génération nouvelle. Mais il y va de bien plus à mes yeux : on ne peut méconnaître en lisant cet écrit que l'auteur y défend comme ailleurs la liberté qu'il a tant aimée; très-indirectement la liberté politique, plus clairement la liberté de la conscience et de la pensée. Autant que nulle autre de ses œuvres, celle-ci est toute pleine des sentiments qui ont dirigé sa vie. Nulle part il n'a plus hardiment revendiqué les droits de la raison, protesté contre l'intolérance, glorifié l'indépendance de l'es-
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prit. Ces nobles principes ne sont-ils pas encore trop souvent méconnus? Publier ce drame, ce n'est donc pas seulement accroître sa renommée, c'est servir sa cause, notre cause ; double devoir qui m'est bien cher, puisque le sort me condamne à n'être plus que fier de lui, après avoir été si heureux par lui.