‹ AbélardChapitre 52 sur 122 · DANS LA MAISON DE FULBERT · texte numérisé non relu

DANS LA MAISON DE FULBERT

Une salle au rez de chaussée. Tout y est propre et simple. Dans l'embrasure de la fenêtre, qui donne sur la rue, est un escabeau sur lequel s'assied souvent Héloïse pour travailler à des ouvrages de femme. Au-dessous est une table sur laquelle il y a tout ce qu'il faut pour coudre et broder. Contre le mur, une étagère qui porte quelques livres.

HÉLOÏSE, seule. Elle tient un livre et lit.

Tutatur favor Euryalurji, lacrymaeque decorae, Gratior etpulchro veniens in corpore virtus... i7

Ces vers sont admirables. « De belles larmes, de nobles larmes!.. * Il y a donc de nobles larmes? Oui, quand 9 on pleure pour la gloire ; oui, quand ce sont les larmes de la jeunesse, de la beauté et de la vertu !..

Gratior et pulchro veniens in corpore virtus.

Il y a dans ce langage antique une dignité, dans les vers antiques une harmonie qui ne se retrouvent plus. Essayez de parler ainsi dans nos rues de la cité/ ou les pieds sur les chenets de nos foyers!.. Où vivait donc le monde qui était digne d'une telle langue? Si je voulais traduire cela, je ne pourrais. Comment dire? « La vertu plus agréable... » Oh! non, ce n'est pas cela; les mots ne font pas le même effet; je parle toujours comme une bourgeoise que je suis. Y a-t-il quelqu'un aujourd'hui à qui convienne un pareil langage? Je ne crois pas, ces mots sont trop nobles pour nous. — Comment se fait-il pourtant que l'esprit des hommes ait conçu, ait exprimé ce qui est ainsi grand et beau, si cela n'existe pas? Où l'aurait-il trouvé? Il faut, oui, il faut qu'il y ait un monde plus élevé, plus pur, plus grand... Oh! qui me l'ouvrira?.. Je voudrais... je suis folle : la poésie n'a jamais été vraie. (Eiie jette le livre.) Cela m'attriste et me donne toutes sortes de ' pensées dont je n'ai que faire... À quoi bon tant de savoir 18? à quoi me servirait-il jamais?.. (En riant.) A faire une abbesse? Je ne m'en sens guère d'envie. — J'aimerais mieux n'avoir lu de latin de mes jours, ignorer prose et vers, ne pas savoir signer mon nom, et mener une bonne vie de ménage avec un bon mari de mon goût et de jolis enfants. Un de ces soirs, je mettrai au feu tous ces livres ; je préfère mon fil et mon aiguille. (RUe s'assied

sur l'escabeau et se met à coudre.) Si je pouvais tOUJOUTS passer

ainsi mon temps! — Il faut que j'appelle Marguerite... Marguerite !

Une femme âgée paraît* MARGUERITE.

Que veux-tu, chère honorée?

HÉLOISE

Ma pauvre nourrice, mets-toi là, et file près de .moi en me contant quelque chose.

MARGUERITE, approchant son rouet et s'asseyant.

M'y voilà. — Et que voulez-vous que je vous raconte ? Une bonne femme comme moi, qui vous aime bien, car je vous ai vue si petite ! mais qui ne peut rien dire à une demoiselle de si grand esprit, de si grand savoir, qui lit couramment dans les livres des clercs, et qui prêcherait à l'église, si elle voulait, mieux que l'abbé, de Saint-Victor 19! Ah! dame! c'est vous qui ne devez; jamais vous ennuyer, toujours les yeux' sur ces beaux livres, la tête pleine de toutes ces belles choses ! Vous êtes bien heureuse !

HÉLOISE

Peut-être. — N'importe, conte-moi.

MARGUERITE

Nenni; je sais bien que vous n'êtes pas fière et ne dédaignez pas le pauvre monde. Ce n'est pas parce que vous êtes une noble demoiselle. Oh non ! les plus nobles se plaisent aux affaires de ménage, aux entretiens du coin du feu. Mais vous, qui avez étudié comme la sainte Vierge, et dont notre maître disait l'autre jour que vous en remontreriez aux plus fameux clercs des écoles de Paris..,

HÉLOISE

Laisse, laisse cela.

MARGUERITE

Et qu'il n'y avait de digne de jouter avec vous qu'Abélard , oui, Abélard lui-même, et que, s'il vous connaissait !.i

HÉLOISB.

Je crois qu'il ne s'en soucie guère.

MARGUERITE

Notre maître dit que vous lui répondriez, là, tout lestement comme on répond la messe. Et pourtant, sais-tu qu'il y en a qui assurent que c'est un homme qui a le don des langues, que ce pourrait bien être monseigneur saint Paul ressuscité, ou l'archevêque Turpin, je ne sais pas?

HÉLOISE

Pourquoi pas l'enchanteur Merlin?.. Ma pauvre Marguerite, le maître Pierre, comme on nomme Abélard, est un homme qui sait tout. C'est la lumière de la science, et il ne daignerait pas seulement parler à une pauvre fille comme moi. Mais laissons cela. Conte-moi les histoires du quartier.

\^ MARGUERITE

Il n'y en a pas, de celles du moins qu'une honnête fille . puisse entendre.... si ce n'est, tenez, qu'on disait ce matin au marché qu'il allait être encore payé une aide nouvelle d'un deux-centième 20 pour mettre messire le roi à même d'armer et de délivrer le cercueil de Notre -Seigneur.... Mais, dites-moi donc un peu, pourquoi le roi qui a tant d'argent à lui, en prend encore comme cela aux pauvres gens?

HÉLOISE, avec distraction.

Va, parle toujours.

MARGUERITE

J'ai fini. Je ne sais rien de rien, moi...*

HÉLOISE

C'est égal, parle. . . . parle-moi de ménage.

MARGUERITE

EhTbien, le ménage? J'ai commencé ce matin la lessive, voilà tout.

HÉLOISE

Parle-moi de notre promenade d'hier.

MARGUERITE

Ah! au jardin de l'Ile !.. J'espère que ce bon air vous aura fait du bien. Il faut cela à votre âge, chère honorée. On ne peut pas toujours rester enfermée à lire, à écrire.... Vous n'étéfe pas un corps glorieux ; et si je ne mettais pas de temps en temps mon rosier sur la fenêtre, il se fanerait.

HÉLOISE

Oui, cet air tiède et pur était doux à respirer, et puis j'aime à voir tout ce monde, ces figures de toutes sortes.

MARGUERITE

Et éomme cela vous regarde ! J'en suis toute fière. Et s'ils savaient que vous êtes encore meilleure que belle et que, sous ce visage de princesse, il y a un esprit de chanoine!

HJÉLOISE.

Tais-toi donc; «'est justement ce qui me déplaît qu'on me regarde.

MARGUERITE

Oh ! oui, ces maudits écoliers, avec leurs yeux de chats sauvages, ça vous dévisagerait sainte Geneviève, si elle revenait. Aussi avez-vous bien fait hier de baisser votre voile, du plus loin que vous les avez aperçus. Si ce petit Hilaire vous avait reconnue !.c

HÉLOISE

Ce pauvre Hilaire!.. celui-là n'est, pas malhonnête.

MARGUERITE

Doux comme un enfant de chœur à l'office, je le sais; mais hypocrite au moins autant. Il aurait été capable de venir vous parler devant tout le monde, rien que pour dire : « Cest ma cousine. »

HÉLOISE

N'as-tu donc pas vu qu'il m'a reconnue ?

MARGUERITE

Vrai?.. Voyez le petit fourbe! Et il ne nous a pas seulement fait un signe de politesse. Il était si fier de porter la robe du maître Pierre!

HÉLOJSB.

Ne te moque pas de cela. C'est ce qui me plaît le plus chez Hilaire <)ue son admiration pour son maître. Il n'aime rien tant au monde.

MARGUERITE

Oh! rien!.. Enfin votre oficle a bien fait de l'engager à supprimer ses visites.

HÉLOISE

Oui, et avec cela je ne sais plus rien des leçons d'Abélard.

MARGUERITE

Eh ! que ne vient-il vous les donner lui-même, ce beau sire? Craint-il donc de se brûler les yeux?

HÉLOISE

Tu sais que mon oncle a fait pour cela de vains efforts. C'est même ce qui l'a fâché contre Hilaire, et il avait tort.

Le moyen que celui qui a pour auditeur le monde entier daignerait venir voir si nous savons parler d'autre chose que de menu vair et d'aiguilles de Lan grès?... Quelle belle figure il avait hier !

MARGUERITE

Et il marche entouré de ses écoliers comme un saint sacrement à la procession. Je crois vraiment que pour un rien" les gens lui donneraient de l'encensoir.

HÉ LOI SE, laissant sùn ouvrage.

Et que pourraieni-iis faire de mieux que de s'incliner devant lui? mile se lève.) Un homme que Dieu a doué pour éclairer la terre et briller comme une étoile dans la nuit de notre ignorance!.. Que je suis heureuse de l'avoir vu enfin ! Il me semblait voir l'ange de la science. Oh ! maintenant que je l'entende une fois, une seule fois, et je veux bien ne toucher un livre de ma vie. — Mais je n'y pense pas... ne me croîs pas folle, ma pauvre Marguerite. (EUe se rassied.) — Où est donc mon ouvrage?

MARGUERITE

Ah ! comme vous parlez ! Que c'est beau d'être savante !

HÉLOISE

Ne fait-il donc pas bien chaud ici?.. Je vais ouvrir la fenêtre. (Elle rentr'ouvre.) Ah ! Marguerite, Marguerite L que vois-je ?

Elle renferme la fenêtre précipitamment.

MARGUERITE

Qu'est-ce?

HÉLOISE, regardant à travers le vitrage.

Abélard, Abélard lui-même! Il vient de ce. côté... il est avec Hilàire... ils passent devant la fenêtre... ils se

rapprochent de la maison... Que vois-je? Us frappent à la porte, (ou entend frapper -du dehors.) Va ouvrir, Marguerite, va, cours.

MARGUERITE, se levant.

Eh ! j'y vais.

Elle sort.

HÉ LOI SE, seule.

Je me sens un trouble!... je ne puis me soutenir. Abélardici!.. mais je suis folle; il n'entrera pas ; c'est Hilaire qui vient seul, et lui, il continuera son chemin. Remettons-nous, c'est Hilaire. (Elle se rassied, et tourne ainsi le dos à la porte. Cette porte s'ouvre, et, sans regarder, Héloïse dit : ) — Bon-

jour, beau cousin.

Abélard paraît suivi d Hilaire et de Mai guérite. ABÉLARD.

Le chanoine Fulbert est absent?

HÉ L OISE, se retournant vivement.

Ah!.. Pardon, je ne sais... (Eiieseieve.) — Hilaire, vous né m'aviez pas prévenue. — Seigneur...

Ne faites point de reproche à Hilaire, je désirais voir le chanoine. Il y a longtemps qu'il m'a écrit. . .

héloïse.

On va l'aller chercher ; il est au chapitre, je crois*

J'attendrai.

HÉLOÏSE, à Marguerite.

Avance UIl Siège. (Elle le montre à Abélard.) VOUS ne VOUS

asseyez pas, Hilaire?

Merci, ma cousine. Notre maître a voulu vous voir....

J'ai à vous remercier, madame ; vous m'avez envoyé par Hilaire un beau livre... Un livre que vous avez lu... Hilaire dit qu'il aime autant à vous l'entendre lire que si c'était... Vous aimez Ovide, madame?

Mon cousin me l'explique quelquefois. Il m'a donné des leçons; il me répète celles... qu'il a entendues et qu'il m'est interdit d'entendre.

Moi, ma cousine, jamais. — Je vous jure, notre maître, qu'elle en sait bien plus que moi. Elle lit et je la regarde ; elle, parle et je l'écoute, c'est tout.

ABÉLARD, gaiement.

. C'est tout?... Vous êtes heureux, Hilaire, et je vous porte envie. — (a Héioïse.) Ne vous entendra-t-il plus, et ne voulez-vous pas lui donner leçon aujourd'hui? Je vous ai ramené votre écolier.

HÉLOISE

Vous me rendez confuse.

1 II est un peu inexact depuis un temps, n'est-ce pas? I) néglige l'école et fuit son mattre?

Ôh ! épargnez-moi. Vous savez si je suis libre, et si même, sans vous, aujourd'hui j'oserais reparaître dans cette maison.

Oui, j'ai pris sur moi de l'amener. Le chanoine le trouvera bon, je pense?

HtiLOISE. t

Mon oncle désirait depuis si longtemps vous voir chez lui.... il ne l'espérait plus. — Vos travaux vous éloignent de nous. Il n'y a point de milieu pour Àbélard, la retraite ou la foule; s'enfermer seul, ou parler à toute la terre.

ABÉLABD la regarde, puis regarde Hilaire.

Oui?., (a elle.) Vous dites vrai ; j'ai ainsi vécu jusque aujourd'hui, et ainsi, je le crains, je dois vivre toujours. A mesure que le temps marche, et que mon nom feit un pas de plus, je me sens comme emporté plus loin de moi ; mon tourbillon s'agrandit.... Dieu l'a voulu, je me jette au vent, et la meilleure partie de moi-même, ma pensée, s'en va à travers les airs, tomber là où mes regards ne portent pas.... Elle s'évapore comme l'encens, et je me consume comme lui : Le monde sera "tout parfumé de ma pensée, et que restera- t-il de moi? Un peu de cendre.... m s'anime et se lève.) On me croit heureux, on redit mon nom avec envie. Il en est qui me trouvent si grand qu'ils me haïssent.... et cependant 'je souffre, je plie sous le faix. Jamais un jour, jamais une heure, je n'ai vécu pour moimême, je n'ai concentré dans mon cœur mes émotions et mes forces. Je suis la source où tous viennent puiser, tandis que la soif me dévore. Ils ne laisseront pas dans mon âme une goutte d'eau pour l'étancher. — Vous savez, aux chasses royales, ce faucon qui va chercher sa proie dans les nuages et la rapporte sans l'avoir touchée : ainsi fait le savant; il ravit Ja vérité dans les cieux, et la rend ensuite au peuple, sans qu'il lui reste rien, rien que la

fatigue de son vol. Quelle vie! tout acquérir et tout donner!.. Ah! l'âme est le vrai martyr de la pensée.

HÉLOISE

0 Hilaire, que vous aviez raison !

Pardon, madame; je ne sais comment tout cela m'est échappé. Je doute que j'en aie jamais autant dit à personne, et j'oublie que je vous suis inconnu.

Abélard n'est inconnu en aucun lieu du monde, et, dans celui-ci, il ne rencontre que des âmes où la sienne peut se répandre. A ce récit de vos nobles souffrances, une compassion respectueuse s'empare de nous. Que ne peut-elle vous consoler! Acceptez-la, c'est le verre d'eau de l'Évangile que vous offre notre pauvreté... Il est donc vrai, tout est misère, affliction d'esprit, puisque vous êtes malheureux, vous ! — Mais quelle gloire d'être malheureux ainsi !

Vous me comprenez donc?

HÉLOISE

Pardonnez ; une humble jeune fille ne devrait savoir que tourner son. fuseau et travailler à l'aiguille.

Vous feriez donc mentir cette parole : Lilia neque nent... 21J

On entend un peu de bruit au dehors.

HÉLOISE

C'est mon oncle, j'espère.

HILAIRE, à Abélard.

Vous avais-je trompé?

Marguerite sort pour aller ouvrir à Fulbert et ne rentre pas avec lui.

FULBERT

Que vient-on de me dire? — Illustre docteur, vous vous êtes enfin rendu à mes vœux; vous avez voulu voir notre nièce. Que le ciel en soit loué !

ABÉLARD, montrant Hilaire.

Ce jeune homme m'a parlé mainte fois de cette savante demoiselle. J'avais à cœur de le ramener à vous et de connaître par moi-même des talents dont il contait tant de merveilles.

FULBERT

Seigneur... je puis vous appeler seigneur, car vous Têtes en science et en éloquence... que vous étiez attendu

dans cette maison ! Combien de fois je vous ai souhaité

quand j'entendais cette surprenante enfant!

Hilaire m'a dit...

FULBERT

Ah ! Hilaire, bonjour. — Oui, elle est digne d'être entendue par vous. J'en dois parler modestement, mais c'est la muse de la science.

HÉLOISE

Mon oncle...

FULBERT

Je vous ai écrit souvent comme au plus savant homme de notre temps, le seul qui pût lui apprendre quelque chose.

HÉLOÏSE

Mon oncle...

FULBERT

Laissez-içoi parler ; je ne dis rien que tout le monde ne dise. (AAbéiard.) Oui, ce sera à jamais un jour de fête pour moi que celui où je vous reçois dans ma maison. — Mais asseyons-nous.

Je vais bientôt me retirer.

FULBERT

J'espère bien que non... Quand on tient un homme tel que vous, on ne le lâche pas aisément. Il faut, s'il vous plaît, que vous entendiez mes projets. — Asseyonsnous devant ce foyer.

ils s'asseyent des deux côtés de la cheminée. Héloïse retourne vers la fenêtre et reprend son ouvrage. Hilaire s'approche et lui parle à demi-voix.

HILA1RE. à Héloïse.

Ma cousine, me saurez-vous gré au moins de vous l'avoir amené?

héloïse.

Vous savez combien je vous aime, mon cousin.

Oui, parce que le voilà !

Ils continuent de s'entretenir à voix basse. FULBERT, à Abélard.

Il faut donc que vous sachiez qu'il y a deux ou trois ans, la voyant ainsi parvenue à l'apogée du savoir, je me dis que vous étiez le seul de qui\Ton pût dignement la rendre écolière. Il me ^int à l'idée de la faire jouter avec quelqu'un des plus habiles clercs de votre auditoire, et je me décidai à vous écrire.

Je m'en souviens.

FULBERT

Vous tenant, comme je fais, pour un homme sans égal en la rhétorique, en la dialectique, toutes choses, Dieu merci, dans lesquelles je puis me regarder comme un assez bon juge.

Chanoine. ..

FULBERT

Car tel que vous me voyez, j'ai passé par toutes vos études ; j'ai suivi de l'œil tous vos pas dans votre brillante carrière. Je suis un juge difficile, je vous en avertis. A vingt ans, je faisais mes délices de cet ouvrage de Por« phyre... vous savez?.. Héloïse, comment donc ?

HÉLOISE, sans quitter sa place.

EfeaYcofî), seu Ilepl twv rcévre ?u>va>v 2Î.

FULBERT

Soit.

Quoi! cette dame a lu?...

FULBERT

Cette dame?., cette dame sait trois langues : l'hébreu, le grec, et le latin bien entendu... 2S. Oh! je l'ai bien instruite, et puis il faut convenir qu'elle a reçu des dons incroyables. Interrogez-la un peu, je vous prie. — Ma chère Héloïse, ne nous délaissez pas ainsi, approchez-vous.

HÉLOISE, se levant, à Hilaire.

Venez.

HILAIRK.

Ah! quel dommage!

HÉLOISE

Que voulez-vous, mon oncle?

FULBERT

Elle m'appelle son oncle, et je lui dis ma nièce, parce qu'elle le veut comme cela; je n'étais que parent de sa mère... Telle que vous la voyez, elle est une noble dame, alliée des seigneurs de Montmorency 24.

Il n'y a rien en elle qui n'en porte témoignage.

FULBERT

Héloïse, ne voudriez-vous pas vous entretenir avec le célèbre maître que voici des objets ordinaires de vos études.

HÉLOISE

C'est à Técolière de répondre et,au maître d'interroger.

Notre maître n'interroge pas ; il parle, et nous F écoutons ; nous recueillons sa parole comme les Hébreux faisaient de la manne céleste.

Chanoine, avant votre arrivée, je me suis entretenu avec elle. Si elle veut, nous lirons quelquefois ensemble les auteurs qu'elle aime... Je viendrai vous revoir.

FULBERT

Je l'espère bien... Voyez-vous, elle n'a pas étudié par principes la rhétorique; elle n'a fait qu'effleurer la dialectique, et je l'ai engagée à ne pas s'aventurer seule dans la théologie.

HILAIRI.

Oh ! maître, j'ai donné mes cahiers de philosophie et dé théologie à ma cousine, elle y a fait des notes!.. Je voudrais que vous les lussiez.

ABÉLARD, à Héloïse.

Aurez-vous en moi autant de confiance qu'en Hilaire?

HÉLOISE, eo souriant.

J'obéirai à mon maître.

FULBERT

Bien répondu. Oui, soyez son maître, et aidez-moi à faire pour elle ce que je veux. Un mariage malheureux auquel elle doit la vie, Ta fait déchoir au rang où vous la voyez. Eh bien, j'ai l'ambition de la relever à force de science et de renommée. Elle peut devenir quelque chose de plus rare qu'une noble dame ; et peut-être alors, un comte, un seigneur lui rendra la fortune qui lui est due. Ne ferait-elle pas une digne châtelaine, et ne figurerait-elle pas comme il faut à l'Hôtel du roi, entre la comtesse de Mantes et la princesse d'Àntioche? Voilà l'œuvre que je médite. Vous m'aiderez, n'est-ce pas ?

Qu'en tends-je?

HÉLOISE

Mon oncle, c'est trop d'orgueil pour moi.

FULBERT

Et n'es-tu pas tout mon orgueil ? Oui, je sacrifierais tout pour te rendre ta condition ; c'est une passion pour moi; et je crois que je mettrais le feu à ma maison pour y réussir. Malheur à qui me contrarierait dans mes desseins pour ton avenir ! Je. . . . enfin je ne vis que pour toi.

(a Abéiard.) Qu'en dites-vous ? N'est-ce pas juste qu'elle soit comblée d'honneurs et de biens?

HÉLOISB.

Juste?. ..

Héloïse, écoutez-moi. L'ordre est troublé sur la terre, c'est la suite et la peine de nos fautes. Ce qui est noble y naît obscur, ce qui est grand y naît petit, et ce qui est

petit 0 justice divine, où serais-tu, si tu ne nous

avais donné le droit et la force de rétablir l'ordre, de reprendre notre bien par le travail et notre rang par l'intelligence. Usez de votre droit, Héloïse, et de votre force. N'éteignez pas, ne cachez pas en vous l'étincelle que Dieu même alluma ; c'est à moi de lui jeter le cèdre et la myrrhe pour qu'elle devienne la flamme qui brille à tous les yeux. Soyez tranquille, vous prendrez votre place, je vous tendrai la main pour y monter.

FULBERT

C'est cela, c'est cela .... Ah ! dtfbteur, les anges vous ont conduit ici. Ne nous quittez jamais, faites de cette maison la vôtre, partagez notre foyer, notre table... (A Héloïse.) Oui, mon enfant, nous ie referons grande dame.

, HÉLOÏSE

Mon oncle, je suis si heureuse I Je ne suis point digne de si beaux desseins.v

Vous serez comme ces fleurs éclatantes qui naissent chez un jardinier et qui vont dans un vase d'or parer le palais d'un roi*

HÉLOISI.

C'est dans le vase d'or qu'elles meurent.

FULBERT

Il lui faut un grand mariage ; il faut qu'elle soit grande dame.

Il faut qu'elle soit tout ce que Dieu Ta faite. — Adieu.

FULBERT

Nous nous reverrons ?

Demain.

H IL A IRE, àHéloïse.

Soyez heureuse, ma cousine, j'ai tout perdu!

HÉ L OISE

Après un pareil jour, que Dieu dispose de moi!

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