LE MESSAGER
Le sergent de la cathédrale de Sens.
Que voulez-vous ?
LE MESSAGER, montrant les prêtres.
Ces pères vous le diront.
TJN DES PRÊTRES.
Pierre Abélard, nous, prêtres du diocèse de Sens, au nom et de la part du seigneur Henry, archevêque dudit siège, nous vous faisons savoir que dans vingt jours à partir de celui-ci, c'est-à-dire, le jour de l'octave de la Pentecôte, vous êtes assigné à comparaître devant notre seigneur archevêque, en concile réuni dans ladite ville de Sens.
Soyez les bienvenus, mes pères, je vous attendais depuis longtemps.
LE SECOND PRÊTRE
Nous?,...
N'avez-vous pas quelque cédille, quelque acte qui m'apprenne ce que le saint concile me veut?
\ LE PREMIER PRÊTRE
Voici la cédule.
U lui remet un parchemin.
ABÉLARD, en y jetant les yeux.
Rien que cela!... Depuis Arius et Nestorius, je pense, on n'a rien vu de pareil. — Mes pères, vous vous trouvez ici dans une communauté qui allie la foi et la pauvreté des premiers chrétiens. Excusez-nous si nous ne pouvons mieux vous recevoir.
LE PREMIER PRÊTRE
Nous allons nous retirer.
LE SECOND P.RÊTRE.
Nous ne voulons avoir nul contapt avec l'hérésie!
LE PREMIER PRÊTRE, au second.
Silence!... — Excusez-nous, maître.
Laissez-le dire, (au second prêtre.) Qu'est-ce que l'hérésie, mon père?
LE SECOND PRÊTRE
C'est,., le péché.
Très-bien!... Ainsi vous êtes hérétique.... Ne vous récriez pas : tout homme est pécheur ; donc tout homme est hérétique. Votre définition énonce le genre prochain, sans nommer la différence spécifique. Est-ce qu'on n'enseigne pas la logique à Sens? .
LE SECOND PRÊTRE
Dieu nous en. préserve !
ABÉLARD, à ses disciples.
Ne souriez pas, jeunes gens; j'aiihe mieux cette simplicité d'esprit que certaine science.
LE PREMIER PRÊTRE
Nous nous retirons.
11 vous est loisible.
LE PREMIER PRÊTRE
Que dirons-nous aux pères du concile ?
Vous leur direz.... vous leur direz que Daniel descendra dans la fosse aux lions*
LE SECOND PRÊTRE
Au jour de l'octave de la Pentecôte.
Audit jour.
Les trois étrangers s'éloignent.
MANEGOLD, à Hilaire.
En voilà des faces de carême ! '
Priez avec moi, mes frères.
n s'agenouille, tous se mettent à genoux.
Dieu de justice et de vérité, le jour de l'épreuve est venu. Donne-nous la patience de l'endurer, et la force d'en triompher. Donne à ta cause la victoire. Frappe-nous, si nous avons erré ; exalte-nous si nous sommes dans la voie. C'est toi que tu glorifies en glorifiant la vérité. Ne regarde pas à nos péchés, mais à nos pensées. Dieu Sauveur, la pensée expie la chair, comme le Verbe a racheté le monde, et l'intelligence que la vérité allume purifie le corps où elle séjourne. C'est ainsi, c'est par là seulement que nous accomplissons le commandement évangélique d'être parfaits comme toi 2\ Les docteurs et les scribes vont s'assembler dans le temple ; permets que notre science confonde leur science, et verse-nous quelque chose dé l'inspiration divine qui parlait dans l'immortel enfant dont il est écrit : a Ils le trouvèrent dans le temple, assis » au milieu des docteurs, les écoutant et leur faisant des
» questions
11 se lève, tous se lèvent.
Mes amis, c'est aujourd'hui que j'ai besoin de votre dévouement et de votre courage. Ceci sera décisif; il y va du salut de votre maître, de son honneur, de sa gloire,
je dis trop peu, du salut de la vérité. J'ai intenté un grand . procès; j'ai accusé toute la science qui régnait avant moi. Elle se défend, elle veut se venger. Le jugement sera prononcé entre elle et moi. D'un côté, les vieux gardiens des vieilles erreurs, les sépulcres blanchis qui recèlent les ossements de tous les mensonges ; de l'autre, la vérité qui renaît jeune et puissante, après une disparition de quelques siècles, et qui se transfigure sous les traits de l'intelligence pure et libre. D'un côté, toutes ces puissances tyranniques et fragiles, qui ne brillent que dans les ténèbres; dé l'autre , la sainte révolte de la raison opprimée, qui vient encore, ainsi qu'aux premiers jours de la foi, appeler à elle tous les esclaves, et délivrer le monde.... Quel plus beau combat, quelle plus grande lutte auront jamais vue les yeux des hommes? Jetez bas toute crainte, tout vain scrupule, tout puéril regret ; ne vous effrayez pas des mots, et n'ayez pas peur des ombres. Je suis cité devant un concile, il est vrai, et vous tous avec moi ; mais un concile n'est pas l'Église; et l'opinion de Bernard ou de Norbert n'est pas la tradition. Saint Hilaire fut condamné au concile de Béziers; saint Athanase aux conciles d'Arles et de Milan ; et l'Église les a sanctifiés. Ne nous plaignons pas si nous devons être les Hilaire ou les Athanase de notre siècle.... Mais non, le cœur me dit qu'un sort plus prospère nous attend. Nous sommes sortis vainqueurs de toutes les épreuves. Celle-ci sera la dernière, et notre passage peut-être de la vérité militante à la vérité triomphante. Rangez-vous autour de moi, légion fidèle; paraissons ensemble devant le juge, et convertissons-le sur son tribunal même. Le Saint-Esprit ne manquera pas aux enfants du Paraclet.
QUELQUES VOIX
Ainsi soit-il!
ABÉLARD, d'une voix faible.
Hilaire, Amaury, Manegold, rentrons; j'ai des messages à vous donner... (a miaire.) Donne-moi ton bras.
H rentre dans la maison appuyé sur le bras d'Hilaire ; la foule se dissipe. AMAURY, en le suivant, bas à Manegold.
Trouves-tu qu'il ait bien parlé ?
% MANEGOLD
Hum !.,. j'ai trouvé l'auditoire bien froid. Dî meliora 27 /