‹ AbélardChapitre 70 sur 122 · AMAURY, MANEGOLD · texte numérisé non relu

AMAURY, MANEGOLD

Au fond on aperçoit des cabanes nouvellement construites. Elles sont en bois et couvertes de roseaux. Une seule en pierres et d'un peu plus d'apparence est en avant. Manegold, un rabot à la main, travaille à un établi de menuiserie. Amaury lit assis sur un banc.

MANEGOLD, chantant.

La logique Scolastique Rend étique.

Loin de moi!

La morale Cléricale Est frugale.

Loin de moi !

Aristotç, Tu radote; Je rabote * Mieux que toi.

AMAURY

Tu seras donc toujours le plus joyeux des hommes?

MANEGOLD

Il faut "bien avoir l'humeur joyeuse, car la vie ne Test guère.

AMAURY

Hé! ne penses-tu pas que nous devrions nous faire des sentiments plus conformes à notre condition, et nous rappeler que nous sommes poussière?

MANEGOLD

Oh! ma condition se rappelle à moi d'elle-même, et je

n'ai pas peur de l'oublier. Je sais bien que, pour avoir lit pour dormir et table pour manger, il faut que je les fasse de mes mains.

AMAURY

Oui, nous sommes comme les Juifs du temps de Nehemias, tenant d'une main la truelle et de l'autre l'épée; nous bâtissons et argumentons à la fois '3.

MANEGOLD

Ne serions-nous pas comme les Juifs du temps de Julien, essayant de relever le temple de Jérusalem?

AMAURT. %

, Pourquoi cela ? Depuis que notre maître, fuyant la dissipation corruptrice des villes et l'oisiveté tracassière des couvents, a choisi cette campagne, pour y dresser ses tentes, la colonie spirituelle n'a-t-elle pas prospéré? Ici, dans cette solitude, n'ayant que l'herbe et l'eau, obligés de construire nous-mêmes le toit qui nous abrite, devenus maçons, charpentiers, jardiniers, nous nous sommes multipliés au-delà de toute espérance, et l'on vient, au risque de coucher sur la dure et de se nourrir de racines, ouïr Abélard au désert, presque en aussi grand nombre qu'aux jours où, vêtu de velours, et paré d'un collier d'argent, il enseignait la ville des sciences et des lettres, aux portes de la cathédrale et de l'Hôtel du roi.

MANEGOLD

C'est vrai, et notre congrégation en plein air a meilleure santé que les clercs amaigris de l'école de Saint- Victor, ouïes chanoines rebondis dont Norbert de Lorraine a entrepris la réforme u.

AMAURY

Si bien que je me dis quelquefois que nous sommes

peut-être ici les fondateurs, non d'une école, mais d'une ville.

MANEGOLD

Oui, cela ressemble assez à Rome avant l'enlèvement des Sabines.

AMAURY

Ceci sera peut-être ce que notre maître aura fait de plus grand. Après tous ses malheurs, se relever ainsi, réunir l'autorité d'un religieux avec la liberté d'un laïque, le talent d'un professeur avec l'habileté d'un fondateur, la vie intellectuelle avec la vie active, faire à la fois une école, une congrégation, une Thébàïde, une cité!...

MANEGOLD

Et je serais d'avis d'appeler notre ville Logopolis.

AMAURY

Oublies-tu que Abélard a dédié ce lieu au Saint-Esprit15 ? — Mais enfin que voulais^tu donc dire?

MANEGOLD

Que j'augure mal de l'avenir. Le maître a toujours bien de l'esprit et de l'éloquence;* mais il est triste, parfois abattu, et je lui vois des heures de faiblesse. Ses nouveaux disciples ne sont pas des sots, mais je leur trouve à son égard plus de curiosité que de confiance. Enfin, et c'est là ce qui m'inquiète le plus, nous sommes brouillés avec le clergé de Paris, avec l'abbaye de Saint-Denis.* On nous tolère ici dans ce diocèse de Troyes ; mais on nous envoie de temps en. temps des moines de mauvaise mine qui viennent rôder autour de nos chaumières. Les trois mages, Albéric, Lotulfe et Dittnlar voient, dit-on, l'archevêque de Sens, métropolitain de l'évêque de Troyes ; j'entends

parler de certains curés qui ne nous recommandent pas au prône. Enfin Clairvaux est dans le voisinage.

ÀMÀURY.

Mais que pourraient-ils faire? quelle prise donnonsaous aux orthodoxes de la vieille école ? que nous reprocheraient-ils?

MANEGOLD

Dame, que sais-je moi? Nous sommes le vin nouveau, et ils sont.... les vieilles cruches 16.

AMAURY

Enfin?

MANEGOLD

Ils ne nous reprochent rien, mais ils crieront : Toile ll ! et c'est un terrible mot que ce mot-là, quand il est chanté en chœur par tous les chapitres, et répété en faux bourdon par tous les couvents

AMAURY

Tu exagères.

Je le souhaite. (Régardant son ouvrage.) Et n'en voilà pas moins toutes les pièces de mon pupitre faites. 11 ne reste plus qu'à les ajuster.

AMAURY

Pour toi, un pupitre? Tu ne lis ni n'écris.

MANEGOLD

Ne suis- je pas le menuisier de la tribu? J'aurais été Tubalcaïn si j'étais venu du temps des patriarches. Ce pupitre est pour le maître.

AMAURY

Je le vois qui s'avance.

Abélard apparaît entouré d'un groupe d'auditeurs. 11 parle en marchant.

ABÉLARD, continuant une conversation.

Et ce que je vous ai dit là, nouveau quant à la forme, ne l'est pas quant au fond. C'est l'expression exacte et primitive du divin mystère que j'ai entrepris de vous expliquer. Allez, on surprendrait fort tous les théologiens, tous les synodes de notre temps, si on leur disait de la Trinité ce qu'en a écrit saint Athanase. — Je serai bien aise de m'asseoir, cette promenade m'a fatigué.

AMAURY, à Jean.

Avez- vous été loin?

JEAN

Mais jusqu'au bord de l'Ardisson.... Le maître nous a fait une admirable glose sur le , verset 6 du psaume XXXI 1, c'est-à-dire sur le mystère de la Trinité.

ABÉLARD, assis.

Je l'avoue, j'aime ce sujet et la question qu'il fait naître : thème universel pour la théologie, pour la morale, pour la dialectique même ! C'est d'abord le dogme fondamental de toute religion que celui de la nature de Dieu. Puis cette mystérieuse nature est toujours, quoique de bien loin et de bien haut, le type et la règle de la nature humaine. Enfin, toutes ces questions métaphysiques sur ce que c'est en général que personne, nature, essence, attribut, relation, espèce, se retrouvent dans l'étude intime de la sainte doctrine de la Trinité. Notre vieille controverse du conceptualisme elle-même y touche et s'y rattache, et c'est par ses rapports avec l'idée orthodoxe de la Trinité que l'Église juge de toute philosophie, Cette idée est, on peut le dire, la pierre de touche de l'esprit humain.

MANEGOLD, à demi-voix.

Plaise à Dieu que vous ne vous la mettiez pas au col cette pierre-là!

Que dites- vous, Manegold ?

MANEGOLD

Que j'ai ouï parler du dernier prône du curé de Nogent.

Hé bien ?

Eh bien, il est arrivé malheur dans sa paroisse, les enfants ont la fièvre et en meurent au point qu'on s'y croit au temps d'Hérode. Or, dimanche, le curé a dit en chaire que la peste leur était venue de ce qu'un homme courait le pays qui parlait mal de la très-sainte Trinité.

La stupidité humaine n'a pas de bornes.

MANEGOLD

a Ms|is patience, a-t-il ajouté, chrétiens auditeurs, je sais qui nous délivrera de ces esprits de ténèbres, et quand il faut tirer le glaive du Seigneur, l'abbé de Glairvaux n'est pas manchot. »

C'est toujours là leur grande et dernière ressource. Qu'il y vienne enfin et qu'on nous mette en lice, nous combattrons!

MANEGOLD

Ah! notre maître, vos ennemis sont des hommes qui ne vous attendent pasen champ clos, mais qui vous happent au passage sur le pas d'une porte.

AMAURY, vivement.

Manegold !

MANEGOLD, bas.

Laisse-moi, je voudrais le frapper.

ABÂLARD, qui s'est levé et a fait quelques pas loin d'eux.

0 la trahison, la trahison! cette arme de l'envieux, ce courage du lâche, ce poignard à ressort dont le manche cache la lame... Ils me haïssent donc bien!

AMAUBY, à Jean.

- Il paraît soucieux.

ABÉLARD, se rapprochant.

Mes amis, je ne crains rien. Dieu a béni nos travaux, et cette halte au milieu de notre course sera peut-être le terme de notre voyage vers la vérité, cette terre promise du philosophe et du chrétien. Des multitudes de disciples, d'auditeurs, de croyants viennent à moi. Dans les villes, je dépeuplais les écoles; ici, je dépeuple les villes. Qui sait si ce lieu n'est pas choisi de Dieu pour devenir notre Éphraïm, notre ville du désert 18? Ah! que j'ai bien fait de donner à ce lieu le nom du divin • Consolateur, du divin Paraclet! Continuons, mes amis, armons-nous de foi et d'espérance, et bravons le serpent qui siffle et le scorpion qui déchire.

MANEGOLD

On brave les bêtes féroces, mais les bêtes venimeuses...

Bien dit, Manegold, et vous répondez à ma pensée.

Sachez-le donc, et comprenez pourquoi vous me trouvez

si froid quand j'apprends quelque nouvel effort de mes

ennemis. C'est que je désire voir leur haine en venii à

v ce point que la guerre se déclare. Depuis longtemps, mon

vœu secret est de les amener à me citer devant eux pour les forcer, eux qui se disent mes juges, à comparaître devant moi. Conférence, synode, concile, tout me sera bon, pourvu que je puisse les regarder en face et leur parler en les regardant.

JEAN

Quelle grande âme!

J'aime la guerre en plein jour, et je ne crains que les absents.

UN ÉCOLIER

Voilà qui vaut bien toutes les finesses des habiles du siècle.

L'archevêque de Reims est, dit-on, J'esclave des réalistes; Bernard règne dans ces contrées; tant mieux, je m'en réjouis. C'est pour cela que j'y suis venu... et... (a Mane oïd.) Approche ce banc.

Il s'assied.

ÀMAURY.

Vous trouveriez- vous mal?

Non... je suis fatigué seulement...

JEAN

Puisque vous nous confiez vos desseins, souffrez nos conseils. Et d'abord, n'avez-vous pas quelques moyens de çavoif ce qu'on médite, quelques intelligences dans le camp ennemi?

Vous êtes bien curieux, Jean. Me prenez- vous pour un enfant qui raconte tout ce qu'il fait?... Laissez-moi, mes

amis.... j'ai besoin d'un peu de repos. Allez à vos affaires, et, ypn attendant l'heure décisive, occupons-nous du travail de chaque jour. Dieti nous doit le pain Quotidien, irous lui devez la sueur de vos fronts. Amaury, demeurez.

(Il se tait quelque temps ; cependant ses disciples s'éloignent. Il paraît faible

et'accabié.) — Le temps est lourd et orageux, voulez-vous me lire?

AMAURY

J'ai là saint Jérôme in Jvbinianum.

Ouvrez et lisez.

AMAURY

« Per sensuâ quasi per quasdam fenestras vitiorum ad animam introitus est. Non potest metropolis et arx mentis capi, nisi per portas irruerit hostilis exercitus. Si circensibus quispiam delectatur, si athletarum certamine, si mobilitate histrionum, si formis mulierum, si splendore gèmmarum, vestium, et cœteris hujusmodi, per oculorum fenestras animse capta libertas est, et impletur illud propheticum : « Mors intravit per fenestras nostras. » Igitur quum per has portas, quasi quidam perturbationum cunei ad arcem nostrse mentis intraverint, ubi erit libertas? ubi fortitudo ejus, ubi de Deo cogitatio? Maxime quum tactus depingat sibi etiam praeterita& voluptates et recordatione vitiorum cogat animam compati, et quodam modo exercere quod non agit. His igitur rationibus invitati, multi philosophorum reliquerunt frequentias urbium et hortulos suburbanos, ubi ager irriguus, et arborum comae, et susurrus avium, fontis spéculum* rivus murmurans et multee oculorum auriumque illecebrae, no per luxum et abundantiam copiarum animae fortitudo mollesceret, et ejus

pudicitia stupraretur. Inutile quippe est crebro videre per quae aliquando captus sis, et eorum te expérimenta committere quibus difficulter careas. Nam et Pythagoraei hujusmodi frequentiam déclinantes, in solitudine et desertis lotis habitare consueverant *•. »

Ce passage s'applique admirablement à votre retraite dans ce lieu solitaire. Quelle liberté en effet, loin des villes, loin du bruit des passions ! C'est la retraite tout à la fois d'un philosophe et d'un ermite N'est-ce pas, monmattre, saint Jérôme a raison?

Hilaire parait en ce moment.

ABÉLARD, se levant vivement.

Oh ! le voici enfin ! — Amaury, laissez-moi avec Hilaire.

Amanry s'éloigne.

Viens, viens et parle.

HILAIRE, s'inclinant.

Salut, mon maître bien-aimé! Dieu vous a-t-il béni ces derniers jours?

ABÉLARD, en se rasseyant.

Ami, je te revois.... que m'apportes-tu?... Hélas! tu me retrouves encore affaibli.

0 ciel!... Et cependant, je ne sais si ce que je vous apporte ne veut pas dire : « Ceignez vos reins 20.»

Vraiment?... As-tu vu l'évêque de Chartrrs? *

Oui, sûrement. Je vous annonce le concile

Un concile? •

Je le crains.

Espère-le bien plutôt... Un 'concile! ô bonheur!... Mais parle donc.

HILAIRB.

Je vous apporte trois lettres : Tune de l'évêque de Chartres, l'autre da comte de Champagne, et celle-ci de la prieure d'Argenteuil.

Tu Tas revue? Eh bien, comment se trouve-t-elle de

sa nouvelle dignité?

HILAIRB.

Toute la communauté la dit bénie entre toutes les femmes.

Ah! tant mieux!

HILAIRB.

Voici sa lettre. ,

ABÉLARD. la prenant.

Merci. Donne-moi celle de Gauflroy de Chartres.

Il pose la lettre d'Héloïse près de lui sur le banc. HILAIRE.

La voici.

Abélard l'ouvre aussitôt, et lit tout bas. HILAIRB, continuant.

Il m'a dit qu'il entrait dans peu de. détails, et que je vous expliquerais le reste de vive voix.

Dis toujours.

HTLATRE.

Vous savez que cette croyance, qui reprend de temps en temps la chrétienté, de la prochaine venue de l'Antéchrist,

s'est ranimée dans ces derniers jours; les peuples s* attendent à voir paraître tous les signes prédits dans l'Apocalypse, et les loups ravissants, et les faux prophètes, etc., etc. Gauffroy soupçonne que vos ennemis ne sont pas étrangers à cesjimaginations populaires. Dans tous les cas, ils paraissent avoir résolu d'en profiter contre vous. D'abord, on ne voulait que vous perdre dans l'opinion de ce pays, vous forcer à l'exil, vous renverser enfin sans vous combattre. Bernard, le réformateur des religieux, et Norbert, le réformateur des chanoines, ces deux pseudo-apôtres comme les appelle la prieure d'Argenteuil...

Elle les nomme ainsi?...

HILAIRB.

Oh ! elle ne craint personne, allez. Enfin, ils ont décidé que le moment était venu de vous éteindre comme un flambeai* importun. Ils ne voulaient pas se montrer, l'abbé de Clairvaux surtout. En vain l'archevêque de Sens Pa-t-il fait supplier de consentir à une réunion qui vous mettrait tous les deux en présence ; il s'y est refusé. Il ne voulait pas, disait-il, d'un combat trop inégal. Vous connaissez le style de l'homme et son faste d'humilité. « Comment, disait-il, poser en regard l'un de l'autre un maître et un ignorant, un philosophe et un sauvage ? Vous avez couru toutes les écoles, et lui, il a été élevé dans les forêts. » Enfin il résiste ; mais s'il cè<Je, et l'évêque de Chartres croit qu'il cédera, l'archevêque^ de Sens, qui se meurt d'envie de présider un concile, vous donnera l'occasion que vous cherchez 21l

Le ciel t'entende !

Cependant Gauffroy est inquiet ; il trouve une grande partie du clergé fort animée, les populations fort prévenues ;~il vous conseille beaucoup de prudence.

Et lui, comment l'as-tu trouvé disposé ?

Dévoué et timide.

Il est de ces hommes qui ont peur de tout, excepté du martyre.

Voulez-vous lire la lettre du comte de Champagne, c'està-dire de son chancelier, car il m'a paru trop grand prince pour écrire autre chose que des vers pour les

dames M ? AbéUurd ouvre la lettre.

Est-ce bien ce que vous vouliez ? La lettre a l'air un peu courte.

Cest un sauf-conduit, tant que je serai sur ses domaines, un sauf-conduit envers et contre tous, excepté Monseigneur le Roi. Voilà tout.

C'est bien à peu près cela qu'on m'avait dit.

Tattendais mieux.

Le comte Thibauld est un homme de bonne grâce.

Que t'a-t-il dit de moi?

Je ne sais si je dois tous le dire.

Parle donc.

Il m'a demandé si vous étiez toujours aussi facile à donner l'absolution pour le péché de galanterie; car c'est là, je crois, tout ce qu'il attend du clergé. Bref, il ne vaut pas le défunt sire de Garlande.

Un' si puissant prince! Et l'autre n'était qu'un officier du roi

Oui,' mais du roi Louis VI, et des rois de cette sorte, on n'en reverra guère. Ce qu'on dit du fils fait regretter encore plus le père 23.

Cela m'inquiète quelquefois... Enfin, comment revienstu de ton voyage? triste ou gai?

Triste. Je n'ai trouvé nulle part la confiance et l'espoir; on vous croit découragé.

On parle toujours de moi?

HTLA1RE.

Mais...

Enfin on parle de moi ?

Peu.

C'est impossible, vous avez mal vu. (Une pause.) Légèreté humaine! Donnez-leur donc votre esprit, votre force, votre vie, pour qu'ils vous rendent.,, quoi? l'oubli.

Je ne dis pas cela.

Je le crois bien ! comment le diriez-vous? — Que ce silence ne vous abuse pas, Hilaire; tout se tait au moment de l'orage. Ah !je les réveillerai de leur sommeil !.. (silence.) Gauffroy partage-t-il vos inquiétudes?

C'est lui qui me les a données.

Mais enfin} que craint-il ?

Rien de précis; mais tout lui semble en déclin. Il dit qu'à la fin de septembre, on sent l'approche de l'hiver, et que pourtant l'été dure encore.

La pensée a-t-elle des saisons? la vérité a-t-elle des heures? Où donc est le refroidissement? lui avez-vous décrit les progrès de notre école des champs ? lui avezvous tracé le tableau de cette communauté tout apostolique, formée en peu de mois par la seule force de la parole?

Il dit que c'est assez pour irriter les ombrages de vos ennemis, pas assez pour vous défendre.

C'est étonnant comme, du moment qu'on devient évéque, on perd l'intelligence de tout ce qu'il y a de fort et de

durable dans l'esprit en liberté". Calmez vos alarmes, mon cher Hilaire, l'avenir nous appartient. N'avez-vous rien d'autre à me dire?

HILAIRE, loi montrant la lettre (THôloïse restée sur le banc.

Et cette lettre?

ARÉLARD.

Ah! c'est vrai, (il la prend et rouvre.) Vous m'avez dit que vous l'aviez vue ?

HILAIRR.

(Tétait la première fois, depuis que je lui portai de votre part l'ordre de prononcer ses vœux. 0 mon maître, vous n'imaginez pas combien toutes ces religieuses sont fières de leur prieure. Que de vénération ! que d'amour!... Elle leur parle avec . l'amitié d'une sœur et l'autorité d'une reine. Le bandeau sacré semble sur son front un diadème de pureté et de gloire. La renommée de sa science et de sa vertu s'est répandue dans toute l'Église. Les plus pieux et les plus illustres, Suger, l'abbé de Saint- Denis, Pierre de Cluny, lui écrivent de saintes lettres.

Tant mieux!... Chère Héloïse! j'aime à la savoir heureuse. Voyons ce qu'elle m'écrit u :

« Mon cœur est déchiré, ô le maître adoré de ma vie, et votre silence lui pèse plus qu'un remords. N'avez-vous pas pitié du supplice de mon âme, et, dans la prison où je vis, ne ferez- vous pas pénétrer un rayon de votre lumière? Ne savez-vous pas que vous êtes pour moi ce que Tonde est pour la biche haletante, et que votre parole peut seule éteindre.... »

H achève à voix basse.

Silence. — Il s'est levé, et se promène en rêvant.

Elle aussi m'a chargé de vous engager à veiller sur , vous. « Qu'il m'épargne, a-t-elle dit, n'a-t-il pas assrz de mes maux ? »

' Ses maux! est-elle donc la plus misérable?... Oh! il y a une torture que les hommes n'auraient point inventée, c'est le souvenir.

il se jette sur le banc et cache sa tête dans ses mains. HILAIRE, s'agenouillant près de lui.

Mon cher maître, remettez- vous. Si l'on venait...!

Hilaire, mon ami, respecte ma misère, jette sur ma faiblesse un voile filial.... je me livre à toi.... je me fie à

* toi. Le monde ignore à quel point mon cœur est brisé, combien je me sens profondément déchu. Des larmes! j'ai vécu trente ans sans savoir ce que c'était que des larmes. Hilaire, ne me méprise pas !

Moi, mon maître, mon père, et mon sauveur? Ah!

comptez bien....

ABÉLARD, se relevant.

Laissons Cela. (Il fait quelques pas sans parler.) Eh bien, je

• suis content de votre voyage... vous avez bien observé... Je penserai à tout ce que vous venez de me dire. Que veulent ces gens?

Une troupe nombreuse de gens de diverses sortes, qui tous sont venus habiter auprès d'Abélard, suit deux prêtres et un messager.

AMAURY, au messager.

Vous demandez le maître Pierre; le voici.

ABÉLARD, allant à lui.

Qui etes-vous?

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