‹ AbélardChapitre 76 sur 122 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

!.. Le soir du même jour.

LA MAISON DABÊLARD.

Au fait, c'était une faute. Il ne fallait pas se montrer ainsi, sans avoir rien préparé, sans s'êtfe assuré de son monde.

JEAN

D'autant que ces gens qui se tiennent comme cela à la porte' de l'église sont toujours de la canaille.

AMAURY

Et puis, pensez-vous que le charitable archevêque ne les aura pas choisis et apostés exprès?

Au fond, la chose est de peu de conséquence. Amaury, Manegold, vous avez couru la foule; comment l'avez- vous trouvée?

MANEGOLD

Mauvaise. Je crois que l'archevêque les a endiablés.

AMAURY

II est certain que le cher abbé de Clairvaux ne s'y épargne pas. Depuis deux jours qu'il est ici, il vit au milieu des pauvres, des malades et des infirmes.

MANEGOLD

Il fait voir les aveugles et danser les boiteux?

AMAURY

Non, mais il n'est avaçe ni de bénédictions, ni d'indulgences. Il donne à baiser des reliques ; enfin il se permet tout. .

JEAN. > ' *

Oh! je le crois malicieux.

. Cela nous trace notre marche; mes amis, agissons de notre côté. Voyez du monde, parlez beaucoup, et parlez fort; surtout, gardez toujours le haut du pavé. La confiance appelle la confiance en ce monde, et l'on ne redoute que ceux qui n'ont pas peur.

JEAN

C'est bien dit.

En tout lieu, nous avons toujours pour nous trois sortes de personnes : d'abord la jeunesse, tous les hommes nouveaux qui veulent du neuf comme eux ; puis les bourgeois, et tout le populaire non mendiant, quand le seigneur est ecclésiastique ; puis enfin, le bras séculier, je veux dire les officiers du roi. Parlez et conduisez-vous en conséquence.

H1LA1RE

Mais vous-même, maître, ne parlerez- vous pas à quelques-uns, et, tenez, au roi lui-même?

Hé ! peut-être. Manegold, ne m'avez-vous pas dit qu'il avait l'air irrité contre le clergé ?

MANEGOLD

Oui, il comptait que l'archevêque en tête de son chapitre viendrait le recevoir à la porte de la cathédrale. Or l'archevêque, attendu que lui et le concile sont, dit-il, indivisibles, n'en a rien fait. Cela m'a semblé vivement dépiter le roi.

Qu'a-t-il fait?

MANEGOLD

Son père serait remonté à cheval... Pourtant, c'est toujours une bonne chose.

AMAURY

Ali! si notre pauvre ami, le seigneur de Garlande, était encore vivant!...

Il avait bien affaire de s'aller faire tuer d'un coup de hache au siège du château du Puiset 31 !

Mais n'est-ce pas son frère qui est chancelier? (a Abéiard.) Vous devez le connaître?

JEAN

Pourquoi ne Tiriez-vous pas voir ?

Croyez-vous que je n'y aie pas pensé?

JEAN

Pardon !

Je vous le répète, amis,, ne négligez rien. Tous les moyens sont utiles quand ils sont bien employés» et il faut

s'aider en ce monde. Toutefois, gardez-vous de croire que là soit notre vraie force : mettez toujours votre confiance, votre unique confiance dans ce qui ne périt point, dans ce qui ne défaut jamais, la vérité et la parole. Souvenezvous que je n'ai jamais été en présence de mes adversaires sans les confondre, ni livré de combat sans vaincre.

AMAURY

Dieu est appelé dans l'Écriture également, le Dieu des sciences et le Dieu des batailles : Deus scientiarum, Deus exercituum 32.

Oh! la citation est bonne. Donnez-la-moi.

JEAN

Dem scientiarum l... Où donc cela ?

AMAURY

Mais, je crois, au commencement du premier livre dés Rois.

Hilaire me le cherchera. Allons, mes chers amis, priez ce soir le Dieu des sciences et le Dieu des armées.

Un serviteur entre et parle bas à Manegold. MANEGOLD, bas à Abélard.

C'est notre homme*

Bien. Bonsoir, mes amis. Demain sera le plus grand jour de notre vie à tous.

Ils sortent. — Manegold introduit Paul Roux, forgeron.

Entrez, eptrez, mon brave ; je suis aise de vous voir.

MANEGOLD

Je vous présente le premier forgeron du pays, un homme puissant dans cette ville*

PAUL HOUX

Vous me faites trop d'honneur.

ABÉLARD, assis.

Assevez-vous.

PAUL ROUX

Je suis bien debout. Nous autres, nous avons des jambes et des bras.

MANBGOLD.

Des bras propres à plus d'un service, (a Abéiard.) J'ai dit à Paul Roux, notre maître, que vous désiriez causer avec lui, étant par tout pays fort touché des intérêts du commun peuple, et surtout en cette ville où Févêque est un seigneur....

PAUL ROUX

Qui a la main dure, j'en réponds.

Oui, j'ai voulu vous connaître, d'abord parce qu'on m'a beaucoup parlé de vous, puis afin de savoir ce que je pourrais faire pour vous autres, et en retour ce que vous pourriez faire pour moi.

PAUL ROUX

Nous, pas grand'chose que je sache. Nous sommes ici tenus de si près!... Il y a des mendiants, Dieu sait! et tout ça fait ce que veut la cathédrale. Les bourgeois riches ne songent qu'à bien souper, et nous autres, veillés, gardés, épiés le jour et la nuit, nous n'osons bouger.

Jusqu'ici, je le conçois, mais voici une occasion : ce concile, qui ' attire tant de monde, vous a valu la présence du roi.

, PAUL ROUX

Et lé roi a des sacristains bardés de fer, qui valent bien ceux, du seigneur archevêque.

Oui, mais le roi n'est pas pour l'archevêque.

PAUL ROUX

A d'autres! les seigneurs s'entendent tous, et le roi est 1e seigneur des seigneurs.

Et des vassaux aussi, et il ne demande pas mieux que de les enlever à leurs seigneurs.

PAUL ROUX

Donc, vous croyez que si l'on faisait sauter les seigneurs,..?

Mçris, ouL

PAUL ROUX

Je commence à vous comprendre. Vous voudriez donc qu'à l'occasion du concile, on profilât d'un beau soir pour les prendre tous dans leur lit, et les y endormir à coups de maillet?

Juste ciel ! non, vraiment.

PAUL ROUX

Aimez-vous mieux que lorsqu'ils seront à faire du latin dans la chambre synodale, nous y mettions le feu, et les y brûlions comme des poulets dans une grange?

Dieu me préserve de vous demander cela !

PAUL ROUX

Ma foi, tant mieux! car franchement, je ne pourrais pas

vous le promettre ; mon monde n'est ni assez nombreux, ni assez déterminé. Il faudra vous contenter à moins.

Écartons tout cela. Que désirez- vous ? La franchise de votre ville, enfin les droits et immunités de bons bourgeois?

PAUL ROUX

Les bourgeois? mais rien ne leur manque. Toutes ces chartes sont des attrape-vilains. Ce qu'il nous faut, c'est boire et manger à notre soûl; ce qu'il nous faut, c'est être traités aussi bien que les bœufs et les moutons, qui se nourrissent et se repaissent à leur gré dans les prairies. Ce qu'il nous faut, c'est cesser d'être tout nus et grelottants, quand d'autres ont chaud ; travaillant en sueur, quand d'autres se gobergent ; dépouillés de toutes choses, quand d'autres ont toutes choses ; ce qu'il notas faut, c'est prendre à ceux qui ont tout pris, battre ceux qui nous ont battus, marcher sur le corps de ceux qui piétinent sur le nôtre j... ce qu'il nous faut, c'est vivre.

MÀNEGOLD.

Hum! mon maître, voilà un homme!

Vous demandez là l'impossible. Croyez-vous donc que tout puisse être égal en ce monde? Il faut bien des puissants, des rois, des prêtres pour maintenir l'ordre. Voulez-vous donc que tout soit au plus fort ?

PAUL ROUX

Pourquoi pas ?

Vous faites bien de regarder vos bras avant de répondre, car s'ils avaient quelque blessure ou la moindre

infirmité, vous répondriez autrement. Écoutez, je compatis à tous vos maux; mais il y aura toujours des maux ici-bas. Dieu nous a condamnés au travail, à la souffrance, et cette vie est une vie d'épreuve. Il ne faut pas se révolter contre sa condition.

PAUL ROUX

Eh ! alors, de quoi parlons-nous donc ?

Mais... du concile, de l'archevêque.... Je veux vous aider à modérer leur pouvoir.

PAUL ROUX

Mais s'il faut toujours des rois, des prêtres, ou des seigneurs, que m'importe à moi que ce soit Pierre ou Paul?

Vous êtes trop prompt... oui, en vérité, vous voulez aller trop vite.

PAUL ROUX

Aller trop vite I vous y voulez donc venir comme moi?

Je ne dis pas ; mais enfin il ne faut tenter que ce qu'on peut. Vous me le disiez vous-même : vos amis sont rares, intimidés ; obtenons, aujourd'hui quelque chose, nous verrons après.

PAUL ROUX

Soit. Vous avez peut-être raison... Eh bien, quoi?

J'avais pensé que si, pendant que le roi et le concile sont ici, la brave population de cette ville faisait sonner un peu haut ses plaintes, témoignait qu'elle est lasse de la tyrannie seigneuriale, criait sous les fenêtres du roi ou sur le chemin de l'archevêque qu'elle en demande l'a-

doucissement, qu'elle veut des règles, des exemptions, des

libertés....

paul'roux.

Liberté,, soit, c'est un beau mot.

ABÉLARD, avec feu.

Le plus beau du monde ! car il exprime ce qui n'appartient qu'à l'homme, ce que Dieu lui a donné, ne pouvant lui donner sa divinité.

PAUL ROUX

Enfin, que voulez-vous dire ?

C'est à vous de me dire si vous vous croyez en mesure d'exciter quelque émotion populaire.

PAUL ROUX

Ah! une batterie.

Non, point de violence, mais des plaintes bruyantes, mais des cris publics. Il faudrait choisir bien son temps, entourer le roi...

PAUL ROUX

l\ est trop bien gardé pour le prendre.

Non pour le prendre, mais l'intéresser à vous, invoquer son appui contre les seigneurs, lui demander d'être ses sujets, se plaindre beaucoup, et beaucoup crier : Vive le roi! En criant : Vive le roi! on obtient bien des choses.

PAUL ROUX

Bah! vraiment?

Croyez ce que je vous dis.

PAUL ROUX

Merci du conseil!... Mais vous, que vous fait tout cela?

ABÉtARD.'

Oh! moi... d'abord je m'intéresse à vous; de plus, le concile est mon ennemi.

PAUL ROUX

En vérité?

Il me menace de son pouvoir, parce que j'ai attaqué sa tyrannie. Moi aussi, j'ai réclamé ma liberté.

PAUL ROUX

Pas possible? Vous êtes homme libre, vous.

Oui, libre d'aller, de venir, d'acquérir, de posséder...

PAUL ROUX

Eh bien alors, que demandez-vous donc?

La liberté de penser et de parler.

PAUL ROUX

Vous vous moquez! Et qui vous en empêche? Nous l'avons bien celle-là, nous autres. ,

, Eh bien, je ne l'ai pas.

PAUL ROUX

C'est incroyable.

Et tandis que moi, dans l'intérieur du concile, je revendiquerai ma liberté, je veux que vous, au dehors, vous réclamiez la vôtre. Je veux que ma voix et vos cris montent ensemble vers Celui qui a dit : « J'ai été envoyé pour

374 ' ACTE OUATRIÉME.

publier la liberté aux captifs et renvoyer libres les opprimés 33. 9

PAUL HOUX

Eh bien, touchez là, c'est convenu. Je vais voir mes gens, et nous donnerons du gosier, et, s'il le faut, du poignet.

A merveille! vous êtes homme de tête et de cœur. Venez me revoir, toujours la nuit, à cette heure-ci. Adieu. Souvenez-vous qu'il s'agit demain de deux grandes choses, la liberté du peuple et la liberté d'Abélard.

PAUL ROUX

Quoi! Abélard?

(Test mon nom.

PAUL ROUX, faisant le signe de la croix.

Excusez... C'est qu'on dit que vous êtes possédé.

Eh quoi !... pouvez-vous croire?...

PAUL ROUX

Ça vous regarde; .mais c'est égal, notre marché tient toujours.

Qu'il soit consacré par le signe auguste que vous venez de faire.

PAUL ROUX

Tiens!... à la bonne heure! — Serviteur! (AManegoiden se retirant.) Vous ne m'aviez pas dit que c'était Abélard.

MANEGOLD

Je vous ai dit le maître Pierre,

PAUL ROUX

Au fait, ce possédé a \'air assez bon diable.

ABÉLARD, à lui-même.

Qu'y faire? on les a rendus stupides, pour qu'ils ne sentissent pas qu'ils sont misérables.

Page 1