UNE SALLE DU LOGIS DU CHANCELIER
ABÉLARD, un HUISSIER.
ABÉLARD, à l'Huissier.
Dites à messire que c'est un religieux.
L'HUISSIER
Mais on est obsédé de religieux. Ils ont toujours quelque chose à, demander.
Ce que j'ai à lui dire est urgent et importe au service du roi.
L'HUISSIER
Il est trop de bonne heure, repassez plus tard.
Plus tard, je serai au concile.
L'HUISSIER
Eh bien, vous le verrez au concile.
Mais je veux le voir ce matin.
L'HUISSIER
Je veux, je veux.... Qui êtes-vous pour vouloir?
Je suis.. . (a pan.) Voilà la première fois que j'hésite, à
dire mon nom. (Haut.) Je suis un ami de feu son frère, messire Anseau de Garlande.
L'HUISSIER
Eh, messire Anseau avait des milliers d'amis qui viennent assaillir monseigneur par droit d'héritage; mais monseigneur a répudié la succession.
Quelle patience! savez-vous bien à qui vous résistez?
L'HUISSIER
C'est précisément ce que je demande.
Contrainte insupportable! Eh bien, tenez, (a tire une lettre de sa poche.) Remettez cette lettre à monseigneur le chancelier, il reconnaîtra apparemment le seing.
. Le Chancelier paraît.
L'HUISSIER
Messire, c'est ce religieux qui veut absolument vous voir. Il dit que cette lettre vous apprendra qui il est.
LE CHANCELIER, prenant la lettre.
Que vois-je? le seing démon frère!... Pierre Ab...! [a l'Huissier.) Retirez-vous.
L'Huissier sort.
Que me voulez-vous, mon Dieu, et qui vous amène ici?...
Le souvenir d'un noble seigneur qui était mon ami. J'avais à cœur de saluer son frère, l'héritier de sa puissance....
LE CHANCELIER
Oh! l'héritier!... pardon. Grand merci de votre obligeance! mais. .. en Vérité.... ce n'était pas la peine.
Monseigneur Anseau deGarlande vint me voir le premier. Je ne le connaissais pas, je ne le cherchais pas; j'acquitte en ce moment ma dette envers lui.
LE CHANCELIER
. Merci, encore une fois, mais que me demandez-vous?
Ce qu'il me demanda : un peu d'amitié.
LE CHANCELIER
Certainement. ~, mais j'ai beaucoup d'affaires....
Apparemment je n'en manque pas non plus. Il me semble que c'est la même affaire qui nous appelle à Sens, vous et moi.
LE CHANCELIER
Je viens à la suite du roi.
Et le foi à la mienne.
LE CHANCELIER
C'est-à-dire...
Pardon, je veux dire que c'est la renommée de la querelle qu'on me suscite qui attire ici le roi de France, et je bénis sa présence comme celle du seul arbitre que je sois disposé à Reconnaître entre mes ennemis et moi.
LB CHANCELIER
Le roi ne prétend nullement ici faire acte d'autorité. Il respecte les droits de l'Église. s
Mais il n'abandonne pas les siens. N'est-il pas le défenseur né de tous les opprimés ?
LE CHANCELIER
Oh ! assurément, mais il y a des circonstances où la foi est intéressée ; alors la puissance spirituelle est mat* tresse.
Oui, pourvu qu'elle reste spirituelle. Ainsi, qu'elle parle, discute, raisonne, décide, c'est son droit ; mais rien de plus. Qu'elle se garde de commander. Qu'elle n'exige pas, la main haute, rétractation, soumission; car alors la persécution commence, et avec elle l'usurpation de l'autorité royale.
LE CHANCELIER
Ceci est de la controverse. Est-ce là tout ce que vous me vouliez?
Monseigneur, quand le noble Anseau de Garlande me faisait l'honneur de me venir* voir, c'était lui qui me priait de parler et qui se faisait fête de in entendre.
LE CHANCELIER
C'est possible... autrefois....
Ce qui était vrai autrefois l'est aujourd'hui, monseigneur. Aujourd'hui, comme alors, le roi est le protecteur de tous les droits méconnus, de toutes les souffrances injustes. Et le vassal qu'on opprime, et le bourgeois qu'on dépouille, et le philosophe qu'on persécute sont ses clients, que dis-je? ses alliés naturels. Ainsi le disait Anseau de Garlande; ainsi le lui avait appris le roi Louis VI, de glorieuse mémoire.
LE CHANCELIER
Ah ! mon cher, «les temps sont changés ! Les fils ne ressemblent pas aux pères, vous le savez.
Ni les frères aux frères, cela est vrai. Monseigneur, je vous salue ; mais souvenez-vous, vous qui êtes le principal conseiller du roi, que son autorité a deux grandes rivales : la puissance seigneuriale, et c'est le peuple qui peut l'en délivrer, et la puissance ecclésiastique, et celle-là, qui l!en délivrera, si ce n'est Pierre Abélard? Adieu.
Il sort.
LE CHANCELIER
Que cet homme est hautain ! Mais il ne connaît donc pas la situation des affaires! Mon frère !... mon frère!... Eh! il était le conseiller de Louis le Gros. (Appelant l'Huissier.) Huissier, vous ne laisserez jamais entrer cet homme.