‹ AbélardChapitre 78 sur 122 · LA SALLE DU CONCILE · texte numérisé non relu

LA SALLE DU CONCILE

C'est une chapelle en forme de carré long. Au fond, les stalles des pores forment un demi-cercle, au milieu de ces stalles s'élève le siège de \ l'archevêque président. A droite, le trône du roi, à la droite et au-dessous duquel est le siège du comte de Champagne. La place désignée pour Abélard est au milieu de la salle en face du président. Elle n'est marquée que par un petit pupitre, mais point de siège. Derrière lui, et en avant de la grande porte d'entrée, la place destinée au peuple est séparée du concile par une barrière. Des serviteurs paraissent occupés à faire les derniers apprêts.

ÀLBÉRIG et LOTULFE, se promenant de long en large.

Oui, je crains que le bon archevêque, avec sa manie d'être éloquent, n'engage la controverse.

ALBÉRIC.'

Mais où serait le grand danger après tout ? -

LOTULFE

Gardez-vous de discuter. S'il parle, nous sommes perdus.

ALBÉRIC

C'est trop se défier de notre cause. D'abord, nous avons contre lui la supériorité de la doctrine. Puis serait-ce donc manquer à la modestie que de dire qu'il y a parmi nous des hommes qui sauraient lui tenir tête au besoin?

LOTULFE

J'en suis d'accord, mais souvenez-vous que la discussion lui a toujours réussi, et que si nous sommes parvenus à l'abattre, à lui nuire du moins, c'est par autres moyens moins bruyants et plus sûrs : c'est par la ruse qui se tait, ou par la force qui oblige à se taire.

ALBÉRIC

Les temps ne sont plus les mêmes. Vous avez toujours devant les yeux notre vieille aventure de l'école de Paris ; mais nous pouvons le dire aujourd'hui, l'excellent Guil- • laume de Champeaux (Dieu veuille avoir son âme!) n'était pas très-fort; nous en étions tous à notre début ; au lieu que moi aujourd'hui, avec le rang que j'occupe, Dieu merci, dans l'Église 34, je n'auras nulle crainte, je vous jure, de me mesurer avec lui.

LOTULFE

Je le crois, mais songez àr l'auditoire.

Entre nous, n'en sommes-nous pas sûrs d'avance, et le concile n'a-t-il pas déjà jugé? Un mouvement du sourcil de l'abbé de Clairvaux est un ordre.

LOTULFE

Oui, à cette heure... mais quand on sera là, quand on l'entendra, vous verrez. Une assemblée, savez- vous, ne

ressemble pas aux hommes qui la composent. C'est une espèce bu un genre à part, comme vous voudrez, et vous savez que nous tenons que les espèces existent par ellesnrtmes.

ALBÊRIC.

C'est précisément ce qui me rassure. On peut séduire ou intimider un homme seul, mais une assemblée Me ne crains qu'une chose au contraire, c'est que, faute de discussion assez approfondie, il n'y ait de condamné que la personne, et non la doctrine. Or, ce qu'il nous faut, c'est la mort de la doctrine.

LOTULFE

Mon cher camarade, toute doctrine s'incarne sur la terre pour y faire quelque chose, et c'est à l'incarnation qu'il faut s'attaquer. Tout le reste n'est que du vent, flatus vocis comme disent les nominalistes 85. Vous savez le proverbe : « Morte. la bête, mort le venin. » Enfin, je- souhaite me tromper, mais je regarderais un débat régulier et solennel comme le triomphe d'Abélard.

ÀLBÉRIC.

Dieu nbus en préserve! Mais vous manquez de confiance dans vos amis et dans vos principes.

Nullement. Mais je veux que l'Église règne et n'argumente pas. Tout argument est au fond une hérésie; car il suppose la raison et écarte la foi.

ÀLBÉRIC

Vous êtes sévère.

LOTULFE

Non, je vais au fait. Et puis le roi! avez-vous bien pensé à ce roi ? Il m'a tout l'air d'une franche linotte.

On ne sait jamais Peffet que produit une controverse théo- ' logique sur les cerveaux qui n'y sont pas habitués. C'est comme le vin mousseux pour les gens qui n'en ont jamais bu. Ces rois ont souvent des caprices ; ils se croient des hommes d'autre sorte ; ils rêvent je ne sais quelle puissance indépendante qui protégerait tout le monde.

ALBÉR1C.

Vous faites injure à celui-ci. Oh ! il ne ressemble pas à son père. L'abbé de Clairvaux m'assurait encore hier, en sortant de son entretien, qu'il était fort content. « C'est un homme, m'a-t-il dit, que la grâce peut mener loin. »

LOTULFE

Dieu le veuille ! Enfin, croyez-moi, discutez le moins possible. Vous tenez la forcé, agissez.

LE BEDEAU, Rapprochant.

Pardon si je vous interromps; mais voudriez- vous bien me dire si je n'ai pas raison de vouloir que ces gens préparent une place d'honneur?

LOTULFE

Gardez-vous en bien. C'est ici le royaume des cieux, les premiers sont les derniers a6.

LE BEDEAU

Alors tout est prêt ; et le très-saint concile pourra s'assembler quand il le voudra.

La grande porte s'ouvre, et Manegold entre avec Hilaire dans l'enceinte destinée au public.

UN GARDE, qui les suit.

Hommes, vous ne pouvez pas rester là.

MANEGOLD

Nous ne voulons que donner un coup d'œil à la salle,

mon brave. Sur ma foi, elle a tout à fait bon air, et cela donnerait envie d'être du concile.

C'est donc là que se décidera le sort du premier des hommes!

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