‹ AbélardChapitre 86 sur 122 · SCÈNE Vil · texte numérisé non relu

SCÈNE Vil

Le même jour.

LA CHAMBRE DABÉLARD.

Le jour baisse.

ABÉLARD, déposé sur un lit. DEUX FEMMES DU PEUPLE lui donnent des soins. H1LA1RE et MANEGOLD.

UNE DES FEMMES, à demi- voix à il il aire.

11 a repris ses sens.

Dieu soit loué!

Cet évanouissement a. été long.

s ABÉLARD.

Je respire... ce nuage se dissipe... Où suis-je?

Avec nous.

MANEGOLD

Avec nous.

Ah! j'étais... les infâmes!... Mes amis, qu'est-il donc arrivé ?

hiCaire.- Vous vous rappelez... ?

Leur jugement, leurs outrages, leur crime... 0 rage! je m'en souviendrai toujours.

Vos forces ont trahi votre courage ; nous vous avons emporté sans connaissance.

ABÉLARD, se levant sur son séant.

Ainsi,. je suis humilié, terrassé, vaincu... Que devenir? que devenir? '

Il se rejette en pleurant sur son lit et cache sa tête dans ses mains.

MANEGOLD

Comme tout change, mon Dieu! Ce que c'est qu'une bataille perdue!

UNE DES FEMMES; qui est restée à son chevet, cachée dans l'ombre du rideau, se retournant vivement vers Hilaire.

Laissez-nous seuls.

H I LÀ IRE, la regardant.

Ah ! — Viens, Manegold.

LA FEMME, à l'autre femme.

Suivez-les.

LA SECONDE FEMME

Oui, madame.

MANEGOLD, en s'en allant.

Voici du neuf.

Ils s'éloignent.

La femme restée seule près d'Abélarà se place au bout du lit, en face dAbélard, et le regarde en pleurant.

ABÉLARD, relevant la tête.

Où suis-je?

LA FEMME, l'embrassant.

Avec moi.

ABÉLARD, se levant vivement.

Dieu!... Qu'est-ce?... vous, Vous!... Ah! laissez-moi.

Est-ce possible?... Oh! ne me repoussez pas.

Non, non, votre vue me fait mal; laissez-moi dans ma honte et dans mon désespoir.

HÉLOISE, lui prenant la main.

Ne retirez pas votre main... Abélard, qu'avez-vous contre moi?

Laissez... Que voulez-vous?... d'où venez-vous?... Quelle fatalité vous amène?

" HÉLOISE

Abélard, je vous en supplie, ne me traitez pas ainsi.

Que venez-vous chercher auprès d'un condamné, d'un proscrit, d'un maudit?... Venez-vous insulter à ma misère? Laissez-moi... c'est assez d'opprobre... Fuyez. ,

HÉLOISE

Fuir!... Oh '.non! (Elle tumbe à genoux.) Je t'en conjure, ô mon roi, ne repousse pas ta sujette tremblante et suppliante à les pieds !

A genoux?... devant moi!... m la regarde.) Héloïse, vous ne changez donc jamais, vous?

HÉLOÏSE, toujours à genoux.

Le pourrais-je? suis-je donc à moi?... Que le seigneur de ma vie en dispose.

Relevez-vous, (il la prend dans ses bras.) Mon Héloïse, relèvetoi.

HÉLOISE

(Elle se lève et cache sa tête dans le sein d'Abélard.)

Je suis heureuse !

Chère enfant!... (u la serre sur son cœur.) Asseyez-vous là, près de moi... Causons... D'où venez-vous? Comment êtes-vous ici?

HÉLOISE

Vous le demandez ? N'était-ce pas un grand jour pour nous que celui-ci? pouvais-je y manquer?

Un grand jour? ah! Dieu !

HÉLOISE

Oui, un grand jour! celui qui deyait consacrer ta gloire

éterniser ton nom, te donner ta couronne, ô mon martyr!

Crois-tu ?

HÉLOISB.

Te voilà sacré maintenant. Il te manquait la persécution. — Dis, ne le sais-tu pas que lorsque Dieu donne le génie, il promet le malheur? Une fois, il voulut offrir au monde le type de l'humanité, et l'exemple de la vie : et ' le mépris des sacrificateurs, la risée du peuple, le fouet du soldat, et la couronne d'épines, la croix, l'éponge et la pique... 0 homme, voilà ce que Dieu réservait à son Fils. Réjouis-toi, mon Abélard, en toi est glorifiée l'humanité.

Est-il vrai? Parlez toujours, ma chère Héloïse, vous versez l'huile et le baume sur mes blessures... parlez.

HÉLOISB.

Vous étiez bien grand jadis; vous n'étiez rien, vous n'aviez pas souffert. Vous étiez le plus savant de votre siècle : que saviez-vous? vous n'aviez pas pleuré ! La vie vous gardait son plus redoutable mystère. Tout est pénétré maintenant, tout est connu. Vous savez tout, Abélard, et votre œuvre est achevée.

Alors, il faut mourir.

HÉLOISB.

Quelle idée!... Mon ami, mon ami, ne dites donc pas de telles choses !... Mourir, vous ! quand il vous reste à cueillir la palme qui vient d'éclore sous vos pas! Votre œuvre est faite, oui, car vous avez parcouru le cercle

entier des épreuves. Mais il faut maintenant que le monde, témoin de ce spectacle, en comprenne le sens, en recueille le fruit; il faut que, après cette grande lutte entre la ligue impie de toutes les tyrannies, de tous les mensonges, et vous, vous seul, il fasse entendre cette voix... cette voix du peuple qui est aussi la voix de Dieu . Vivez pour cela, vivez condamné, insulté, poursuivi, mais trouvant dans votre faiblesse votre force, dans votre abaissement votre gloire, et vengé du crime de plusieurs par la conscience de tous.

Je me ranime à votre voix. Héloïse, votre âme est fière, et je m'élève... oui, je m'élève jusqu'à vous en vous écoutant; mais prenez garde, une généreuse illusion vous trompe. Vous grandissez la vie, Héloïse, vous flattez ce monde... On se réfugie vainement dans les hauteurs de ses pensées; la réalité s'attache à nos pieds comme un poids d'airain et nous fait retomber avec elle... Je suis vaincu, je suis tombé... Depuis un temps, tout a changé pour moi; je l'entrevoyais, je voulais l'ignorer; ce jour a déchiré le voile. Je vois le fond des choses, vous dis-je... La pensée est une puissance... oui, tant qu'elle s'adresse à la pensée, mais quand la force est là, quand l'autorité armée se montre, adieu les gloires de la pensée ! Je les ai vus, ces juges hautains, ce roi inflexible, je les vois encore... je vois leurs dalmatiques de pourpre, leurs armures étincelantes, et, sous son noir et sinistre habit, Bernard, impitoyable, insensible, triomphant! Je luttais, je m'efforçais. C'était un mur où je me brisais la tête. C'était un étau qui me serrait les mains... Cloué dans mon cercueil, je ne me serais pas senti plus seul, plus

immobile, plus au néant... Et, pendant cela, le peuple qui me raille ou me maudit!

héloise.

Quand le Christ, traînant sa croix, montait vers le Calvaire, il vit des femmes pleurer, et il leur dit: «Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi 52. »

Ah! il était Dieu!

Il était homme. — Rentre en ton âme, Abélard,tune la

trouveras, elle, ni prosternée ni brisée.

Eh bien, si, c'est là, c'est dans mon âme que je. trouve et la défaite, et la honte : c'est là que je suis vaincu. Le malheur qui m'entoure n'est rien auprès de ma misère intérieure. Mon cœur est comme un tombeau vide où je ne trouve pas même les restes de ce que je' fus autrefois Que le siècle se tourne ailleurs, l'Abélard qu'il admirait n'existe plus !

HÉLOISE

S'il en est ainsi, écoute : Tu as vécu jusqu'ici pour la vérité, la science, la gloire. Tu as possédé le tout de la vérité, de la science, de la gloire. Tu as tout donné aux hommes. Ils ont pris ce que tu leur donnais, et ils t'en ont payé le prix comme ils le paient, en te persécutant. Maintenant, vous êtes quittes. Tu ne leur dois plus rien qu'une chose: l'oubli.

Que ne puis-je oublier !

HÉLOISE

Méprise, tu oublieras. — .Aussi bien, mon ami, tous ces

travaux glorieux ne sont qu'une des choses de la vie. Il y a aussi une vie de repos, d'affection, de bonheur... cellelà, tu ne la connais pas. — Abélard, viens avec moi,

Comment ?

Oui, viens, allons-nous-en, quittons le siècle, fuyons ce pays, la France, le monde chrétien. Chez les infidèles nous trouverons plus de repos, nous serons plus ignorés, nous vivrons plus heureux. Cherchons la retraite la plus profonde, la plus lointaine, la plus perdue; cachons à tous notre vie et notre bonheur. Que nul ne sache plus où nous sommes, si nous sommes, excepté Dieu.

Vous, me suivre! mais vous n'êtes plus libre.

HÉLOISE

Il est vrai, et il y a longtemps que ma liberté est dans vos mains. Je demande à vivre, à veiller, à mourir auprès de mon maître. Le repos, ô mon bien-aimé, le repos ensemble, tu ne sais pas comme ce serait doux ! Ne connaître plus rien du monde, n'apprendre plus rien des hommes, n'entendre que la pluie qui tombe, le ruisseau qui fuit, le vent qui murmure, tout oublier au désert, et se préparer par la paix de la solitude à l'éternelle paix... voilà Ja vie qui nous attend, mon bien-aimé, et je te réponds, moi, qu'elle sera heureuse. Oh ! mon cœur s'enfle de joie d'y penser. Ne voir que toi, n'écouter que toi, vivre pour toi, n'avoir de pensée que toi, et près de toi mourir... Oh! ne me refuse pas ce bonheur... Viens, partons.

Oui, oui... je te suivrai.... Dis, dis encore.

HÉLOISE

Nous irons vers ces climats vantés où le ciel est si pur, l'air si doux, la fleur si embaumée... Nous découvrirons dans le désert quelque coin vert et riant, où, sous un toit de roseaux, nous abriterons notre bonheur. Et là, ô mon unique bien, nous retrouverons cette vie des chrétiens des premiers jours de l'Évangile, ou des patriarches de la Bible. Ensemble, nous verrons se lever l'aurore, ensemble, nous verrons le jour finir, et ta main dans ma main, mon cœur sur ton cœur, nous n'aurons qu'une vie pour deux âmes. Dis,ô mon bien-aimé, n'est-ce pas

que nous serons heureux?

ARE LARD, la serrant dans ses bras.

Oui, mon ange, oui, mon unique amour... Miséricorde, laissez-moi !

Il se lève vivement, et se jette sur son lit, le front dans ses mains.

HÉLOISE

Mon ami, qu'avez-vous?

Allez-vous-en... Je ne puis vous voir... Fuyez, que je ne vous revoie jamais !

HÉLOISE

Que dites-vous? Abélard, êtes-vous insensé?

Je l'étais de vous écouter... mais au nom du ciel, laissezmoi... Votre présence est un supplice, laissez-moi i

HÉLOISE

En vérité, je ne vous comprends pas. Vous êtes malheu-

reux, opprimé, abandonné, et vous repoussez le seul être au monde qui vous aime et qui vous reste.

Et qu'ai-je besoin d'être aimé? (U se lève.) Vous êtes bien hardie de croire que j'aie besoin de qui que ce soit au monde.

HÉLOISE

Justice céleste! que me faut-il entendre?... Pardonnezmoisi je vous ai offensé, mon ami.

ABÉLARD., plus calme.

Non, je ne suis point offensé, reipettez-vous. — Je vous remercie. Héloïse, vous êtes bonne et dévouée, je suis profondément touché de vos soins. Vous allez retourner à votre monastère. Vous savez combien cette maison a besoin de votre présence ; ne m'oubliez pas, priez pour moi, vous et vos religieuses. Hilaire vous accompagnera.

Il va à la porte» et appelle Hilaire.

Hilaire !

HÉLOISE, à elle-même. -

Quoi déjà!

Vous ne pouvez, je le sens, rester longtemps absente. iHUaire' paraît.) Hilaire, la prieure d'Ârgenteuil va retourner à son monastère, vous l'accompagnerez.

HÉLOISE

Et vous, que deviendrez-vous?

Moi!... j'irai à Rome; j'en ai appelé au saint-siég& Rome est la reine du monde chrétien, un chrétien persécuté doit y trouver un asile. — Adieu, madame, je me recommande à vos prières*

Il lui tend la main.

HÉLOISE, baisant sa main.

Et qui priera pour moi ?

HILAÏRE, bas.

Moi, hélas!

Adieu.

Ils se séparent.

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