‹ AbélardChapitre 87 sur 122 · LE JARDIN DU COUVENT · texte numérisé non relu

LE JARDIN DU COUVENT

PIERRES abbé de Cluny, UN RELIGIEUX,

U'N JARDINIER

LE JARDINIER

Ce sont des arbres qui ont besoin d'être taillés ; toutes ces branches les épuisent, je veux les rendre menus comme des cierges. Vous verrez alors s'ils auront des fruits !

PIERRE

Oui, mais ce n'est pas tout que d'avoir des fruits, je veux des fleurs. Jean, as-tu pris soin de garder de la graine de ces beaux tournesols que nous avions l'été dernier? Je veux que tu me sèmes dans ce jardin une forêt de tournesols.

LE JARDINIER

Oh ! c'est bien aisé, mais qu'en ferez-vous?

PIERRE

Je les regarderai... j'admirerai leur couleur d'or ; je penserai à Celui qui leur a donné leur éclatante peinture.

(au moine.) N'avez-vous pas remarqué, mon frère, que ces bonnes gens demandent toujours à quoi sert ceci, à quoi sert cela ? Et à quoi servent toutes les belles choses que Dieu a faites? à quoi bon ces milliers d'étoiles clouées à la voûte du firmament, si ce n'est à nous réjouir la vue?

LE MOINE

Je conjecture que Dieu voulut, en décorant ainsi le monde, se construire un temple magnifique.

PIERRE

Vous dites bien... Et nous, en admirant les merveilles de ce monde, nous sommes conduits à bénir vla Providence, comme les peuples, en contemplant ces belles cathédrales qu'on élève à présent, se sentent portés à prier Dieu.

LE MOINE

Tout ramène là.

PIERRE

Parce que tout en vient, (au jardinier.) Tu m'as entendu? Jean, tu n'oublieras pas mes tournesols.

LE1 JARDINIER

Pardine, non; vous oublieriez plutôt votre Credo que je n'oublierais vos ordres.

PIERRE

Bien, mon enfant. Il fait un beau temps, quoiqu'un peu froid... L'hiver commence bien... Asseyons-nous sur ce banc au soleil, (ils s'asseyent.) Que pensez-vous qu'ait le frère Félix?

LE MOINE

Je le crois bien malade, malade à en mourir.

Vraiment?... Je l'aime comme un fils, je le regretterai.

Dieu lui fait une grande grâce de l'appeler sitôt à lui. Souhaitons-nous, mon frère, de telles miséricordes.

LE MOINE

Ainsi soit-il, mon père. Cette année est vraiment une année du Seigneur. Combien n'en va-t-elle pas envoyer de saints à Dieu, cette croisade que Ton prêche maintenant 2 ! C'est cette année qu'il faudrait mourir.

PIERRE

Oui, mais prenez-y garde, plus d'un de ces guerriers ne porte la croix que sur sa cotte d'armes, et je ne voudrais pas répondre de l'âme de tous ceux qui vont s'embarquer... Au retour, je ne dis pas.

LE MOINE

Notre saint-père le pape a pourtant attaché à cette sainte entreprise des grâces toutes spéciales.

PIERRE

Vous dites vrai ; cette guerre peut servir de pénitence ; mais pour la pénitence, il faut l'esprit de pénitence. Dieu veuille la leur inspirer... et à nous, mon fils 1

LE MvOINE.

Ainsi soit-il, mon père !

PIERRE

Nous pouvons le trouver sans le chercher si loin. Rentrons dans notre cœur, interrogeons-nous sévèrement, considérons nos misères ; à se voir comme il est, quel homme ne se repentirait pas?... Le beau soleil! la délicieuse journée. Ah! que Dieu est bon!... En vérité, je crains quelquefois qu'il ne nous fasse la vie trop douce» Nous sommes si heureux !

LE MOINE

flus heureux qu'on ne saurait le dire.

PIERRE

Regrettez-vous quelque chose, mon fils ?

LE MOINE

Rien au monde, mon père.

Un frère servant parait; il s'incline devant l'abbé. LE PRÈRE SERVANT.

Mon père et seigneur, un clerc accompagné d'un jeune homme s'est présenté à la porte du couvent ; il demande l'hospitalité.

PIERRE

Il n'a pas besoin de la demander, elle lui est due. Vous le savez bien ; que nie venez-vous donc dire ?

LE FRÈRE SERVANT

Le clerc avait eu une défaillance sur le chemin; le jeune homme a sonné, il m'est venu appeler...

PIERRE, vivement.

Vous y avez couru ?

LE FRÈRE SERVANT

Assurément, mon père. Ce pauvre homme était transi de froid. ..

PIERRE,, vivement .

Vous lui avez donné votre manteau ?

LE FRÈRE SERVANT

Sans doute. Nous lavons porté dans le parloir des voyageurs. Il est mieux. Tous deux demandent à vous voir.

PIERRE

Qu'ils viennent... ou plutôt, j'y vais moi-même. Le pauvre homme est faible. Allons.

n 11 marche à grands pas.

LE FRÈRE SERVANT

J'ai pris sur moi de leur dire de venir dans ce jardin... Les voici.

(Abélard paraît appuyé sur le bras d Hilaire 3.) PIERRE.

La paix du Seigneur soit avec vous !

ABÉLARD, faiblement.

La paix!... c'est elle que je cherche.

Vous l'avez trouvée, mon frère, elle est ici.

ABÉLARD, mettant la main sur son sein.

Mais pas ici!...

PIERRE

L'Apôtre a dit : « Que la paix de Dieu qui surpasse toutes pensées garde vos cœurs en Jésus-Christ 4. »

La paix qui surpasse toutes pensées !...

PIERRE

Mes frères, vous m'avez demandé. Que puis-je pour vous?

Je voulais... je voulais vous remercier de l'hospitalité et des soins...

PIERRE

Remerciez Celui qui a mis cette maison sur votre route. Quant à nous, vous ne nous devez rien; que ferions-nous de notre âme, si nous ne secourions nos frères?

Vous êtes Pierre de Cluny?

% PIERRE

Oui.

Je vous connais... Il y a longtemps que je sais votre nom.

PIERRE

Vous le dites, je le crois.

Toute l'Église sait votre nom.

PIERRE

Ce monastère est fort connu ; on sait le nom de l'abbé , de Cluny; mais moi...

On sait le vôtre... vous êtes célèbre dans l'Église.

PIERRE

Je crois' que vous vous trompez. Avez- vous besoin de quelque secours?

Pierre de Cluny, vous avez soutenu une controverse fameuse sur la matière des dîmes 5....

PIERRE

Comment pouvez-vous savoir cela?

Qui l'ignore dans le monde savant?

PIERRE

Et moi, je l'ai oublié. Voudriez- vous...?

Votre adversaire était... 0 mon Dieu, je ne le nommerai jamais !

PIERRE

Un- bon et saint homme. Il m'a instruit et édifié. Il se nommait Bernard, abbé de Clairvaux.

Dieu! Dieu!... Soutiens-moi, Hilaire.

PIERRE

Qu'avez-vous?... Vous sentiriez-vous encore défaillir?... Que je vous aide...

Il va à lui et le fait asseoir sur le banc. ABÉLARD.

Merci..., ce n'est rien.

Nqus avons fait une longue route.

PIERRE

Vous vous reposerez ici. Vous a-t-on donné à manger?

On nous a offert... Mon maître a entrepris de faire à pied un grand voyage; nous venons de loin... nous avons passé la nuit sur le chemin.

PIERRE

Sans abri?... mais que ne le disiez-vous? On va vous faire un grand feu. (Au frère servant.) Vous entendez? (Le frère sort.) Entrons dans la maison.

Non, je suis bien; ce soleil me ranime... J'ai été malade ; ces derniers jours, j'avais la fièvre.

PIERRE

Alors, laissez-moi vous adresser un reproche. Si ce n'est pas un vœu que vous remplissez, vous ne deviez pas voyager ainsi. Il faut ménager notre corps ; notre âme a besoin de lui.

Je me rends à Rome.

PIERRE

C'est un pèlerinage, je n'ai rien à dire.

Non, ce n'est point un pèlerinage. Je vais à Rome chercher justice et protection.

PIERRE

Le souverain pontife est -le juge et le protecteur de tous.

J'y compte. Si vous saviez comme les hommes m'ont traité! Si vous saviez... !

Je ne vous demande rien. Vous ne voulez pas rentrer?

Non... Que vous êtes heureux de vivre loin du monde!

PIERRE

Je le crois; mais il ne tient qu'à vous de vivre ainsi.

Moi ! moi !

PIERRE

Restez du moins quelques jours; vous trouverez ici du repos.

Du repos!... Savez-vous bien qui je suis?...

PIERRE

Je ne vous le demande pas. Vous êtes chrétien et souffrant, c'est assez.

Mais mon nom ?...

PIERRE

Je ne vous le demande pas.

Je me nomme Abélard.

PIERRE

Merci. Mais, répondez-moi, voulez-,vous rester, ici quelques jours?

Mais, vous m'avez entendu?

PIERRE

Et vous?... Enfin, vous vous déciderez; je ne voudrais pas être importun ; je me retire. Commandez, on vous donnera tout ce dont vous aurez besoin, (a miaire.) Vous entendez, mon enfant?

H s'éloigne un peu.

Chose étrange!

Je n'en reviens pas.

Un religieux paraît et accourt vers l'abbé. LE RELIGIEUX.

Mon père, le frère Félix dit qu'il va mourir, il voudrait vous voir.

1 PIERRE

J'y Vais. (En se rapprochant d'Abélard.) Chrétien, VOuleZ-VOUS

voir un chrétien mourir?...

ABÉLARD, se levant vivement.

Oui, allons.

Us sortent tous ensemble.

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