‹ AbélardChapitre 90 sur 122 · UN HOMME D'ARMES, UN RELIGIEUX · texte numérisé non relu

UN HOMME D'ARMES, UN RELIGIEUX

Le cheval de l'homme d'armes est attaché â un arbre. L'HOMME D'ARMES.

Et vous dites qu'il est malade?

LE RELIGIEUX

L'abbé, notre seigneur, le dit.

L'HO:.ME D'ARMES

11 le dit, mais enfin, lui, vous parait-il malade? A-t-il

maigri, pâli?

LE RELIGIEUX

Mais j'entendais avant-hier notre père l'abbé di>e au frère infirmier : « Ne le trouvez-vous pas bien maigre? »

L'HOMME D'ARMES

Enfin est-il couché? Sort-il, se promène-t-il ?

LE RELIGIEUX

Quand l'abbé le permet.

L'HOMME D'ARMES

Toujours!... njais. . voyons... Dites-moi... ne prêchetrilpas quelquefois? Y a-t-il longtemps que vous l'avez entendu?

Jamais.

L'HOMME D'ARMES

Il est bien malade. Par la morbleu, cela me fait de

la peine; je ne sais pourquoi j'ai toujours tant aimé cet homme-là. Et vous, mon père, ne Faimez-vous pas?

LE RELIGIEUX

L'apôtre dit : « Aimez- vous les uns les autres 9, » et fabbé...

L'HOMME D'ARMES

Ah! au diable!

LE RELIGIEUX

Jésus !

Abélard paraît appuyé sur Hilaire.

L'HOMME D'ARMES, allant à lui.

Ah ! mon maître !

Manegold!... vous ici!. . Je suis aise de vous voir.

MANEGOLD

Merci... Et moi donc!... Et comment êtes-vous?

Ah! mon ami!

Je vous trouve changé... un peu.

Notre maître est mieux... Il a bien souffert.

MANEGOLD

Hélas, bon Dieu !

Je suis bien, Manegold, je domine la maladie et le malheur. Je vis de mon âme, et vous savez si elle est forte.

MANEGOLD

Pardi! mais je voudrais qu'elle vous engraissât un peu.

Eh 'bien, Manegold, que me veut le comte de Champagne?

MANEGOLD

Mais, rien que je sache. ♦

Mais vous êtes son écuyer, vous venez de sa part?

MANEGOLD

Je suis son écuyer, je ne viens point de sa part.

Comment donc êtes-vous ici?

Mais pour vous, maître, pour vous voir.

Oh! alors!... •

MANEGOLD

Quoi?

Je vous remercie de votre visite, Manegold, je suis content de vous avoir vu.

Il fait un pas pour se retirer.

H IL AIRE, à Manegold.

Mais explique-moi donc ce changement d'état, et ces armes, et ces couleurs, et cette croix rouge?

MANEGOLD

Des armes, parce que je suis homme d'armes. Les couleurs de Champagne, parce que je suis au comte de Champagne. La croix, parce que je suis Croisé.

LE RELIGIEUX

Un Croisé!

ABÉLARD, s 'arrêtant.

Vous avez pris là croix?

MANEGOLD

Eh oui, vous savez bien qu'il faut que chacun porte la sienne. Je viens de Vezelai, et je vais à Metz; c'est là que l'armée se rassemble l0.

Quelle armée? Vezelai? Quoi?

^MANEGOLD

L'armée que le roi mène en Terre-Sainte.

Le roi va à la Croisade?

MANEGOLD

Oui, sans doute. Eh, d'où sortez-vous? Où avez- vous vécu ?

Ce cloître est une prison! — Racontez-moi, Manegold...

Oui, dis-nous comment tu es devenu soldat, et soldat de Jésus-Christ encore !

MANEGOLD

L'histoire en est simple. — Après... vous vous rappelez... enfin le concile de Sens... Dieu veuille avoir son âme, s'il en a une toutefois... j'étais fort dégoûté de la dialectique, fort dégoûté de la théologie. Vous savez que je n'en avais jamais été très-épris, et que j'aimais mieux le savant que la science... Je jurai donc de ne plus avoir rien de commun avec l'Église, ni l'École, et d'être désormais aussi peu clerc que possible. Mais que devenir? Vous nous aviez quittés; Hilaire seul était autorisé à vous suivre. J'avais toujours eu le coup d'œil, le poignet et le jarret bons. «Donc, me dis-je, je serai propre à faire un homme d'armes. » C'est la dernière conséquence que j'aie tirée, et

Je dernier service que m'ait rendu la logique. Depuis lors, je ne me sers plus que de l'argument à deux tranchants que vous voyez pendu à ma ceinture.

Eh bien?

MANEGOLD

Le jour où le comte de Champagne quitta Sens, je l'avais entendu dire en montant à cheval : « Par saint » Estèphe de Troyes, si le maître Pierre eût mis à cheval » tous ses disciples- du Paraclet, en tête de telle compagnie » il se serait moqué du concile. » Ce mot m'était resté dafts l'esprit; j'allai vers lui, et lui dis qui j'étais et ce que je voulais. Il ne dit mot, me toisa de la tête aux pieds, puis entrelaçant ses doigts armés de son gantelet dans les miens, il essaya de me renverser le poignet. Je ne pliai pas, et me contentai de lui serrer les doigts, de façon que, lorsque ensuite il voulut retirer sa main, il fut forcé de laisser son gantelet dans la mienne, a Première qualité » d'homme, dit-il aussitôt, garde ce gant, mon garçon, tu » me le tiendras prêt toutes les fois que je voudrai tirer » l'épée. » Et voilà comme je suis devenu son écuyer.

ABÉLARD, souriant.

Ce bon Manegold.

MANEGOLD

Et depuis* lors, mon maître, si vous saviez quelle bonne condition ! Les festins, les chevaux, la chasse, la guerre! Ah ! mon cher maître, quelle joie de vivre en plein air ! Se sentir agile et fort, l'esprit et les bras libres, ne défendre que son étendard, ne dépendre que de son cheval, chanter à pleine gorge sous le ciel de tous, sentir au galop que l'on coupe le vent ou qu'on le devance, faire

flamboyer au soleil un casque argenté, et jaillir des étoiles d'une épée qui tournoie, braver qui vous défie, frapper qui vous menace, et faire grâce à qui crie merci ; voilà le vrai de la vie l lit la gloire ne manque pas à celui qui se divertit ainsi. Les princes l'aiment, le peuple Jui bat des mains, et les prêtres n'osent regarder à ce qu'il pense, de crainte que le glaive spirituel ne s'émousse sur un corselet d'acier. Liberté, liberté! tu es le bien des braves, tu vis à cheval et sous le heaulme, brandis ta lance et ne raisonne pas.

HILA1RE.

Tu es toujours en train, va !

Parlez, parlez... cela me plaît, je vous trouve heureux.

MANEGOLD

Et puis, quand on ,a couru les champs et qu'on revient couvert de poussière et trempé de sueur, c'est le tour du repos et des plaisirs, des festins et des danses. Les habits galants, les aigrettes brillantes, le vin qui pétille, les jongleurs qui chantent, et les demoiselles du palais. Ah ! sainte Vierge, comme elles vous essuient avec leurs lèvres le front d'un guerrier qui revient de la bataille ! La peau blanche, l'œil vif, je m'en vante, et la main douce ! Elles ne se perdent pas dans la dialectique, je vous jure ; et elles valent cent fois les filles des merciers et les nièces des clercs de Paris. Pauvre Paquette ! Malheureuse Jacqueline! Où êtes- vous?... Je voudrais que vous les vissiez, mon maître.

Moi !

Manegold !

LE RELIGIEUX

Ce seigneur ne pense pas qu'il est à Cluny, et qu'il parle à un clerc.

MANEGOLD

Laissez donc, je le connais ayant vous, frater. Nous avons fait notre théologie ensemble.

Ainsi, mon cher Manegold, heureux les gens de guerre ?

MANEGOLD

Oui, mornonbille, c'est le vrai sens du verset : Beati

pacifici u. Les gens de guerre ne disputent avec personne, ne cherchent querelle à personne. Ce sont de joyeux compagnons, faciles à vivre, et d'une humeur accommodante.

Cependant vous av$z bataillé ?

MANEGOLD

Certes... et contre le roi de France, pas moins que cela. ,

Contre le roi?

MANEGOLD

Contre lui, et de grand cœur. Un étourneau en fleurs de lys, à qui je ne pardonnerai de ma vie d'être si peu le fils de son père. Ne voulait-il pas nous molester? Mais monseigneur le Comte n'est pas endurant, et nous avons mis la lance en arrêt. Une belle bataille, sur ma parole! J'ai eu l'épaule percée un petit peu par la flèche d'un archer ; mais n'importe. Tel que vous me voyez, j'ai d'un

coup de hache brisé Te caparaçon du cheval du roi Louis, et sans mon épaule... C'est une belle chose qu'un combat, mon maître. La controverse à coups d'épée vaut mieux que la dialectique à... coups de poignard.

Ce brave Manegold !

Mais comment t'es-tu croisé ?

MANEGOLD

Voici : Le roi nous a donc pris la ville de Vitry-en-Perthois, il Ta saccagée, brûlée, violée... royalement. C'est un

péché mortel que Cela. (En se tournant vers le moine.) N'est-ce

pas, mon père?... Ainsi du moins l'a jugé le grand pénitencier des rois et des philosophes.

Qui donc?

Et quel autre que l'abbé de Clairvaux?

Toujours!...

MANEGOLD

Il a réconcilié le comte Thibauld et le roi Louis. Il les a convoqués eux et leurs gens d'armes à Vezelai... une ville de votre voisinage... Et là, quel spectacle! Des milliers d'armures étincelantes, des chevaux frémissants, des panaches flottants, des bannières à mille couleurs, le roi, les barons, les princes, tout cela plus pressé qu'en une bataille* et silencieux comme un couvent de moines; et au milieu, sur un échafaud, une croix de bois à la main, Bernard, le bras levé, faisant souner sa grande voix, et nous disant : « Jérusalem! Thabor! Golgotha! Calvaire!

Dieu le veut! » Et quatre armées* s'agenouillant ensemble devant lu"»!... Ah! mon maître, que n'était-ce vous?

Et ce pouvait être moi !

MAXEGOLD.

Et depuis lors, à Cheval, en route! (Eq regardant son cheval

qui est attaché à un arbre.) Eh! grison, holà! quelle mouche te pique? Ne casse rien.

Ce cheval est à vous ?

MANEGOLD

■ A votre service, doux comme un agneau, léger comme un cerf. Jl faut le voir, les naseaux rouges et fumants, manger la terre sous lui. Une fois en Palestine, je veux qu'il fasse crever d'envie, le cheval de l'Apocalypse

ABÉLARD, s'approchant du chevai.

Je veux le voir... J'aime cette couleur gris-pommelé. Quel œil vif!... C'est un animal noble et fier que le cheval. Là, là. (il le caresse.) Oui, tu es beau, oui, tues brave. Vrai modèle du guerrier, tu aimes le combat pour lui-même, et tu ne te doutes pas du péril, ni de la gloire. Oh ! mille fois heureux celui qui, pressant du genou tes lianes échauffés, te sent glisser sous lui, et court avec toi, loin, bien loin de tout ce qu'il laisse derrière lui, loin de sa vie passée... Ah! je voudrais pour tout au monde...

MANEGOLD

Le voulez- vous monter, mon cher maître? et !ais*aut les docteurs et les moines, partir avec nous? Hilaire et moi, vous servirions d'écuyers.

ABÉLARD, animé.

Vraiment, pour un rien... Ah! l'action, l'action, voilà

le bonheur. Par elle on se sent homme, car on se sent maître de sa destinée, roi de la nature. Guider un cheval au galop, cela doit donner la sensation d'une grande puissance. La vie active, la vie des fatigues et des dangers, c'est la vie véritable. Oh! s'il était temps encore!

MANEGOLD

Il est toujours temps. Du courage, mon maître, vous verrez que vous vous porterez mieux.

ABÉLAHD.

VOUS Croyez?... si j'essayais... (il met la main sur la bride.)

Soutiens-moi, Manegold... Ah!

(Il s'arrête.

H1LA1RE

Prenez garde !

ABÉLARD, d'une voix faible.

Je veux m'asseoir... Conduis- moi vers ce banc... C'en est donc fait, je ne suis plus.

MANEGOLD

Vous trouveriez-vous mal?

H IL A I R B, le faisant asseoir.

Vous vous fatiguez.

Partez, Manegold, votre vue me fait du mal ; soyez heureux.

MANEGOLD

Je ne puis l'être quand je vous vois soutirant et triste... Hilaire, est-il donc toujours ainsi?

Souvent.

MANEGOLD

Pardonnez-moi, je n'ai pas pensé... Mais que je voudrais

vous emmener avec moi ! Le ciel des pays chauds vous ferait du bien.

A BEL A RD, lui prenant la main.

Manegold, le ciel n'est que dans notre cœur. Le froid de Fâme résiste au soleil de la Syrie, et la vie seule trouve de la chaleur... Adieu, Manegold.

MANEGOLD

Mais je voudrais...

A B É L A R D, avec hauteur.

Adieu, vous dis-je.

H1LAIRE, bas.

Ne lui résiste pas, tu sais.

MANEGOLD

0 mon Cher maître, VOtre main. (Abélard lui tend la main; Manegold la baise.) Adieu, que îe ciel vous préserve des évéques, comme moi des Sarrasins... Aimez-moi toujours un peu.

Dieu vous garde!... et moi, je voudrais vous revoir.

MANEGOLD

Nous nous reverrons, adieu. Passez-vous toutes vos fantaisies, je vous gagnerai des indulgences, (n va vers son cheval, Hflaire le suit.) Mon Hilaire, je te le recommande, parlelui de moi... je ne le verrai plus.

Tu n'as rien d'autre à nous dire? Tu n'as pas vu?...

MANEGOLD

Toujours la même ! Au Paraclet comme au couvent

d'Argenteuil 12. Adieu, ami. (Il monte à cheval - Au moine.)

Bonjour, mon père ; priez Dieu que le diable meure, je vous rapporterai de ses os.

Il part.

ABÉLARD, à lui-môme.

Je regrette de n'avoir pas été homme d'armes, comme le voulait mon père.

LE RELIGIEUX, en revenant avec Hilaire près d'Abéiard.

C'est donc là un Croisé !

Vous n'en aviez jamais vu ?

LE RELIGIEUX

Un homme heureux, assuré d'être dans la voie du salut ï

En tout cas, ce n'est pas la voie étroite i3. (a Abekurdo Comment vous trouvez-vous ?

ABÉLARD, à lui-même.

Tout eût été préférable à ce qui est... 11 est parti? iau moine.) Il verra le saint sépulcre, mon frère.

LE RELIGIEUX

C'est une grâce de Dieu.

Ne lui portez-vous pas envie ? ,

Je n'envie rien, ni personne.

Sans doute... c'est un sentiment chrétien... Mais pourtant... ne l'avez-vous pas entendu tout à l'heure? Ne voudriez-vous pas ouïr comme lui le son des trompettes, assister à ces fêtes splendides, hanter les princes et les rois, voir Byzance, Antioehe, Ptolémaïs?...

LE RELIGIEUX

Non.

Mais cette vie que vous menez, mon père, est froide et rebutante.

LE RELIGIEUX

Elle est si courte.

Mais dans l'oisiveté contemplative du cloître, le cœur se ronge, l'esprit s'échaijffe, et le joug de la foi semble pesant.

LE RELIGIEUX

Mon joug est léger, a dit le Sauveur.

Oui, léger pour qui prend un vif intérêt aux choses de ce monde , pour qui oublie, dans les travaux et les plaisirs du siècle, les tourments d'une raison inquiète et d'une foi laborieuse.

Je ne sais ce que vous voulez dire. Quoi de plus paisible que la foi dans un cloître?

Et vous n'avez jamais ni anxiété, ni découragement?

LE RELIGIEUX

Jamais.

Et vous ne vous êtes jamais demandé si la raison possédait la vérité, et comment ce monde était possible?

LE RELIGIEUX

Comment demander à soi ce qu'on ne pourrait demander qu'à Dieu?

AI5ÉLARD.

Eh bien, à Dieu, soit; pourquoi pas? C'est lui qu'on

interroge quand on rentre en soi-même. Croyez-vous donc qu'il n'y ait pas moyen de parler à Dieu?

LE RELIGIEUX

Oh ! que si ! Il y en a un très-facile.

Et qu'est-ce?

LE RELIGIEUX

C'est de dire le Pater.

* ABÉLARD, se levant.

Allons, tout le monde est heureux, excepté moi ; tout le monde a raison, excepté moi. — Rentrons, Hilaire.

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