‹ AbélardChapitre 89 sur 122 · UNE CHAMBRE DU COUVENT · texte numérisé non relu

UNE CHAMBRE DU COUVENT

ABÉLARD est assis dans une stalle de bois, en face de 1* fenêtre <

ouverte; il paraît défait et souffrant.

ABÉLARD, seul.

Cet air vif me fait du bien. Ah ! si je pouvais reprendre un peu de force/... Mais non, la douleur m'a brisé, et quand la maladie est venue, elle m'a trouvé sans défense contre ses atteintes. Ces souffrances du corps humilient et irritent Se sentir un esprit encore puissant, et ne pouvoir soulever la chaîne dont le poids l'accable ! Se savoir une mission grande encore, et rencontrer devant soi cet obstacle matériel qu'aucun effort de la volonté ni de l'intelligence ne peut vaincre!... Quelle chaîne! quel obstacle! La tête lourde, les jambes molles, la poitrine haletante... et c'est pour cela, juste Dieu! que l'esprit humain risquede demeurer esclave, la justice outragée, la vérité méconnue! La cause du bon et du beau succombera, parce que j'ai perdu ou le sommeil ou l'appétit. 0 misère! qu'est-ce donc que ce monde, et qui m'expliquera notre condition ? Voilà le vrai mystère, celui que rien n'éclaire, et dont on semble s'inquiéter peu! J'ai usé mon temps et mon esprit à scruter tous ceux que la théologie nous vante, et la Trinité, et la présence réelle, et mille -dogmes que nous trouvons... où? dans Jes livres. Mais l'énigme de notre nature, l'énigme de notre destinée, ce mystère écrasant

qui pèse sur notre cœur en tout temps, en tout lieu, je n'y ai pas pensé un jour... Et de cela, pourtant, le savant comme l'ignorant, le païen comme' le chrétien, Platon comme saint Paul, ont droit de s'enquérir, et ne savent que penser. Tous sentent leur raison expirer là, comme le flot sur l'écueil. — C'est le péché originel, nous disent-ils. Mais le péché originel, d'où vient-il? Le mal, à quoi bon? Le mal, Dieu tout-puissant, comment est-il possible?... Ali! nous ne savons rien; toutes les sciences sont frivoles; la philosophie est un jeu de mots ; la théologie un conte. Il n'y a de questions sérieuses que celles que ne résout ni l'une ni l'autre. Il n'y a de digne de l'attention de l'homme que ce qu'il néglige. Il n'y a de science que ce que je ne sais pas. Triste révélation ! j'ai perdu mon temps.

Il se lève et se promène.

Quoi ! c'est pour de telles vanités que j'ai joué mon repos, mon bonheur, ma vie, que j'ai encouru l'inimitié des puissants, la risée des sots, et que me voilà accablé de souffrances, chargé d'outrages, en route vers Rome, pour chercher un peu d'aide et de justice, et, au milieu de mon chemin, arrêté par les fatigues et la maladie, dans un couvent d'où je ne sais si jamais je pourrai sortir! Et faut-il en sortir?... Autant y demeurer toujours Ce que je désire, ce que je cherche, vaut-il la peine de si cruels efforts et d'un si rude voyage? Est-ce bien la vérité que ces subtiles questions qui ne touchent pas au fond des choses, et qui laissent la réalité de la vie dans une nuit profonde? Est-ce bien de la puissance que d'être applaudi, et de la gloire que d'être vanté? Gloire, puissance, vérité, est-ce du bonheur? Non, rien ne me tente plus, tout est fini, je suis dégoûté même de ce qui me manque.

Au fait, ne vaudrait-il pas mieux consacrer ce qui me reste de forces et de vie, à la méditation de ces vrais, de ces éternels problèmes de l'humanité? Ici, dans cette inviolable retraite, ne pourrais-je me livrer tout entier à cette silencieuse étude ? Peut-être y a-t-il là une philosophie plus digne que l'autre de notre raison. Dans cette région haute et pure de l'intelligence ne pénètre pas la voix des passions, ne montent pas les clameurs de la foule. Il n'y a pas là de concile pour donner un glaive au mensonge, et la raison se trouve face à face avec le Verbe de qui elle émane. Oui, je veux m'enfermer, m'isoler de tout, refaire mon savoir, renouveler mon esprit; je chercherai, je trou- • verai... Qui sait? peut-être qu'un jour sortant de ma retraite, descendant de ma montagne, les tables de la science sur ma poitrine, je pourrai encore apparaître aux hommes comme une révélation nouvelle. Peut-être... Oh ! je souffre, je ne puis respirer...

l! se rassied. — Silence.

Me relèverai-je jamais de tant de douleur et de faiblesse? Il me semble que la vie diminue en moi comme une lampe pâlissante... Insensé! e faisais des projets. Moi, chercher! moi, découvrir! Je n'ai plus qu'à languir en ce monde. Quand je veux penser, je vois passer devant mon esprit mes idées d'autrefois, comme autant d'images usées qui ont perdu leur relief, leur couleur et leur charme. Ce sont d'anciennes connaissances, mais je ne les aime plus. Mon intelligence est froide ajix choses qu'elle conçoit; ma raison ne croit plus, j'ai perdu la confiance de l'esprit; l'action me lasse, aucun but ne me semble mériter d'être atteint, aucune vérité ne vaut ce qu'elle coûte à conquérir ou à confesser. Je ne suis plus fait que pour le

repos... Le repos! est-ce bien' moi qui prononce cette parole? Moi, qui jadis ne supportais l'idée ni d'une trêve à mon activité, ni d'une limite à mon pouvoir ; moi dont la pensée soulevait le monde, et le trouvait trop léger... Il m'en souvient, un temps fut où la vie avec ses travaux, ses émotions, ses succès, ses revers, ses périls, ne me suffisait pas. Mon âme débordait mon existence, et le torrent emportait ses rives. Et maintenant... je suis donc bien profondément déchu ! je ne veux que le repos. Ah! le repos de la vie, mais le repos de Fâme, où le trouver? J'entends bouillonner en moi, comme en une fournaise allumée, tant d'éléments confondus. Sortiront-ils au moins en lave ardente du volcan qui les recèle? Non, le volcan ne consume plus que ses entrailles. A peine une fumée légère flotte-t-elle encore à son sommet, (u se lève.) Peuples, vous ne verrez plus sa flamme superbe éclairer votre horizon, ni ses feux conquérants envahir vos campagnes. Sa flamme est éteinte, mais son sein brûle ; il se consume sans éclat. Ah ! bientôt tout sera cendre. Cendre et poussière, qu'il faille toujours en revenir là! Le prêtre qui m'apprenait mon catéchisme me le disait, il y a longtemps, homo pulvis... Et voilà où conduit toute une vie comme la mienne ! Ah ! quel dégoût !

Eh quoi! j'aurais tant pensé, tant agi, tant souffert, pour en venir là Quoi? Ce serait là tout ce qui resterait de tant de travaux, de passions, de souvenirs! Non, non, c'est impossible, il y aurait contradiction entre notre nature et notre vie, entre Fâmè et le monde. Où serait l'ordre, où serait cette preuve nécessaire de la suprême intelligence? J'aïtort, ma faiblesse me trompe, et la maladie suborne ma raison... Je me rappelle... je suis sûr

qu autrefois tous ces mystères, tous ces contrastes apparents, ont été pleinement expliqués pour moi, et comme nuls à mes yeux. Il y a eu des heures de ma vie où tout me semblait d'accord en moi, autour de moi, où le monde était en harmonie... Une fois, je me souviens, c'était... Héloï'se... L'amour illuminait le monde... 0 souvenirs du ciel, vous êtes le supplice des anges maudits

Il se jette sur son siège. Pierre parait. Abélard se lève, et court a lui.

Malédiction ! Mon père, secourez-moi !

PIERRE

Que voulez-vous, mon fils? Malédiction, quel mot!

Un mot! c'est plus qu'un mot, mon père ; la chose existe, ne le savez- vous pas?

PIERRE

Sans doute, le serpent fut maudit, le figuier...

Mais le cœur de l'homme ! Dans le cœur de l'homme aussi, la malédiction descend quelquefois.

PIERRE

Je ne sais... On ne peut jamais le savoir.

On sait tout ce qu'on sent ; mais, vous ne savez rien !

PIERRE. '

Il est vrai; auprès de vous je ne sais rien.

Pardonnez, mon père».. J'ai dit... Ma tête est si faible... aidez^moi.

Il chancelle.

PIERRE, l'aidant à s'asseoir.

Comment vous trouvez- vous?

ABÉLARD, assis

Ah ! bien souffrant.

PIERRE

Le temps s'adoucit... La belle saison reviendra, elle vous remettra; prenez patience/ j'ai un projet, si vous y consentez...

Un projet ? sur moi ?

PIERRE

Sur VOUS. Veuillez m'écOUter. (Il s'assied près de lui.) Du

jour où vous êtes entré dans cette* maison, un peu faible et malade, j'ai pensé que la main de Dieu vous amenait. Je ne vous connaissais pas ; quand vous me dites votre nom, je me tus.

Pourquoi?

PIERRE

Que vous importe?... Enfin, je voulus savoir de vous tout votre sort. Vous me l'avez dit. Vous avez avec bonté accepté l'hospitalité de ce couvent. Elle a paru vous être douce ; vos entretiens ont été pour moi une source de consolation et de précieuse instruction. Mon frère, voulez-vous rester dans ce couvent?

Moi?...

PIERRE

Oui; votre dessein est d'aller à Rome. Que voulez-vous? Être relevé des condamnations du concile de Sens? Mais d'ici vous pouvez écrire au saint-père ; je peux lui écrire. Si vous le voulez, j'écrirai à mon frère l'abbé de Clairvaux 7. Allez, il sera bien facile de vous réconcilier avec

l'Église. Mais restez dans ce couvent. Vos vertud en feront l'édification, vos talents en seront la gloire.

Vous oubliez que je suis condamné.

PIERRE

Pour celui qui est pieux et soumis, tout n'est rien. Fiezvous à moi, mais restez ici.

Que feriez-vous d'un malade?

PIERRE

Le repos vous rendra la santé. Voyez-vous^ le repos n'est qu'ici ; la vie paisible donne l'âme paisible. Vous êtes dégoûté de la vaine gloire, que pouvez-vous aimer désormais? L'étude? La tranquillité de cette maison vous la rendra facile et agréable. La parole? Enseignez-nous, et nous serons heureux. Que pensez-vous d'une telle vie ? Point de luttes, point de périls, point de passions, une foi simple, une étude profonde, la prédication sans controverse ; croire et apprendre, prier et instruire, que fautil de plus?

Ah ! ce doit être une douce chose, quand on a toujours vécu ainsi.

PIERRE

Bien douce, croyez-moi. Vous rappelez-vous la mort de ce religieux qui expira le jour de votre arrivée? Qui ne voudrait gagner une mort semblable? Àvez-vous remarqué comme ici tous les fronts sont sereins? Quand j'étais plus jeune, vous le savez, j'ai pris part moi-m#me à ces contentions d'esprit, à ces disputes irritantes qui vous ont tant fait de mal; moi aussi, je me suis passionné dans la

controverse ; je sentis un instant que j'allais risquer la paix de mon cœur, et je m'arrêtai. La paix de l'âme est le commencement du salut.

Oui... peut-être avez-vous choisi la meilleure part... mais je n'ai plus le choix.

PIERRE

11 est toujours temps. Vous savez la parabole des ouvriers de la onzième heure 8. v

Écrivez au saint-père.

PIERRE

Vous ne nous quitterez plus?

ABÉLARD, un peu vivement.

Écrivez!

PIERRE

Pardon.

Excusez-moi... je ne sais encore si je pourrai...

PIERRE

Vous pourrez tout, la grâce de Dieu peut tout. Elle descend au cœur humble et fervent

Ah! le repos serait bien doux en effet... La vie de la foi et de l'étude solitaire, c'était là peut-être la vie qu'il fallait choisir... Je voudrais aujourd'hui ne plus bouger de cette stalle où me voilà.

H IL AIRE, entrant.

Mon maître, je vous annonce un ancien ami.

Un ami ! (a îabbé.) Mon père, comment disait Job aux amis qui venaient le visiter sur son fumier ?

PIERRE

Vous êtes dans la maison de Dieu.

Qu'on m'y laisse en paix. Hilaire, qui que ce soit qui me demande..'.

Ne vous prononcez pas ; vous serez bien aise de le voir. C'est un homme d'armes.

Son ftom? *

Il m'a défendu de le dire, c'est un écuyer du comte de Champagne.

ABÉLARD, vivement.

. Du comte!... Il peut avoir à me parler; j'y vais. (Use

lève. — A Hilaire.) Ton bras.

PIERRE

Vous n'oubliez pas ce que nous avons dit? Je vais écrire à Rome.

Oui, si vous le voulez... (a Hiiaire.) Allons, Hilaire, allons. Que peut me vouloir le comte de Champagne?

Ils sortent.

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