HIL.URE
Upe lettre d'elle! (il ut à demi-voix.) « Je ne me fie qu'à » vous, mon cher Hilaire, pour me donner des nouvelles, » et pour lui parler de moi. On me dit qu'il est malade ; » je sais qu'il est malheureux. Écrivez-moi la vérité. Est- » il libre? a-t-il besoin de secours? m'a-t-il demandée? » Je suis prête. Je vous aime, mon cher Hilaire, de votre » amitié pour votre maître, et je vous salue en Jésus- , » Christ...» Toujours! Elle m'aime de mon amitié. C'est mon sort. Mais que. lui écrire? Il ne la nomme jamais; le lui dirai-je?... C'est si étrange? Ne point prononcer . ce nom!...
ABÉLARD, dormant.
Héloïse...
HILAIKK.
Qu'entends-je?... Mon maître... (il s'approche vivement du ut.) Il dort !
ABÉLARD, de même.
Et tes lèvres... je suis heureux!
Que dit-il?... Quel songe!... Hélas! il se souvient. (suence.) Mais il s'éveille, je crois.
ABÉLARD, éveillé à demi.
C'est vous, Hilaire... Elle est sortie, n'est-ce pas?... Je suis bien, je me sens ranimé... Hilaire, que vous a-t-elle dit, à vous?
HILAIRE, à part.
Si j'osais... {Haut.) Elle m'a dit... elle m'a dit qu'elle vous aimait.
Pureté des anges !
H I L A I R E, debout au pied du lit.
Mon maître, vous semblez mieux ?
Oui, je renais... je respire... Une apparition consolante... J'étais dans l'église du monastère de Saint-Gildas, utoe chapelle où, tout jeune encore, j'ai fait ma première communion. . . je priais à genoux... Tout à coup une image delà Vierge, placée à la droite du maître-autel... je la vois encore... parut s'animer et sortir de la muraille, et, déployant deux grandes ailes,, s'envola vers le ciel en fendant la voûte du chœur. Et c'était un ange en robe d'azur, ses longs cheveux bruns couvraient ses épaules, une flamme bleuâtre brillait sur son front, et ses traits avaient la ressemblance... tu sais? delà Sainte-Geneviève du cloître. C'était l'ange de l'Apocalypse, car « il portait à la main un petit livre ouvert 15 »... Il me souriait doucement... lime fit signe de venipà lui, j'obéis, « Lis, » me dit-il, et sur le premier feuillet du livre, je lus ces mots : « Connais-toi toi-même. »
Scito te ipsum. Le titre!...
Oui, le titre môme du livre qu'un concile stupide a brûlé. Les anges ont recueilli ses cendres, et, sur le front des nuages, oh lit en caractères de feu ces mots divins : « Connais-toi toi-même. »
HILAIRB.
Grand précepte en effet, et que la sagesse antique croyait venu du ciel.
Mais moi, Hilaire, ce sont les anges qui me Pont dit
tout à l'heure... Mais quoil... je dormais. .. Insensé! C'était un rêve.
Une vision, peut-être? Croyez-la, maître; croyez une révélation consolante. Vous le savez, vous avez foi au Consolateur.
ABÉLARP.
Autrefois. Que n'y sommes-nous encore, dans cette sainte tribu du Paraclet! mais le Paraclet!... non, l'abbesse ne l'a point quitté,., que disais-je donc?... Ah! mon pauvre Hilaire, ma tète faiblit et ma raison s'égare... Elle n'est point venue?
Presque; elle m'a écrit.
Elle vous écrit ?.. .
Pour vous.
ABÉLARD, froidement.
Vous n'avez rien d'autre à m'annoncer?'
Elle est prête à venir.
ABÉLARD, douloureusement .
Ah ! Hilaire ! qu'elle vienne en songe, mais que je ne la revoie jamais!
L'abbé est venu*. Il voulait vous dire..: vous rappeler... qu'il a écrit au pape.,. On lui répond qu'on serait disposé à vous relever des condamnations encourues, si vous vouliez reconnaître...
ABÉLARD, se redressant sur son' lit.
Hilaire, je ne suis qu'un pauvre malade ; on m'a, condamné, maudit, bonni ; je suis sans force et sans défense; mais rien jamais ne mé fera recomiaître un pouvoir audessus de mon esprit.
Pourtant vous aviez autorisé le saint abbé à demander pour vous...
Grâce, n'est-ce pas ?
Réconciliation.
C'est à l'opprimé de pardonner. Que l'oppresseur supplié ; il a besoin de grâce.
Mais il est, vous le savez, des puissances légitimes ; on peut leur céder sans honte...
Bernard me céderait-il ?
Il est prêt à vous ouvrir ses bras. Il a répondu à l'abbé., o
ABÉLARD, se relevant avec colère.
Répondu?... à lui aussi, on lui a écrit?... On m'a trahi,. on m'a humilié... Malédiction sur les traîtres! Quoi vous, Hilaire ! . . . malédiction !
Mon maître!... Grâce, pardon, ne me maudissez pas.
Il se jette à genoux près du lit.
Moi, dont les livres sont dans les mains des anges ! qui assiste aux concerts célestes!... Je me vengerai; moi aussi, je prêcherai ma croisade, une croisade contre l'Église. J'irai délivrer le saint tombeau où ils retiennent la vérité captive. L'Église périra, Dieu le veut! Dieu le veut !
H IL AI RE, se relevant.
0 mon maître, reprenez vos sens.
ABÉLARD, continuant.
Et la belle prisonnière, sortant de son sépulcre, reviendra couronnée de' roses blanches... C'est ma fiancée; elle est à moi... Assassins, assassins, je suis son mari.
Il retombe sur son lit, l'abbé entre en ouvrant doucement la porte.
PIERRE
Eh bien ?
Jamais je ne le vis en proie à une semblable crise.
PIERRE, regardant Abélard qui s'agite sur son lit.
Ses yeux m'effrayent... Serait-ce l'heure suprême ? Mon Dieu, inspirez-moi. — Mon fils, me reconnaissez-vous?
ABÉLARD, le regardant fixement.
Vous êtes le chanoine Fulbert.
PIERRE
Je suis votre ami, votre frère...
Êtes-vous sorti de votre abbaye de Clairvaux pour m'outrager?...
PIERRE
Je viens vous bénir.
A B É L A H D, se relevant un peu.
Si je veux vous bénir?... Écoute, Bernard, à genoux; repens-toi.
Regardez-moi, mon fils.
A genoux, à genoux!
PIERRE, s 'agenouillant.
Je fais ce que vous voulez.
Repens-toi, Bernard, je te maudis !
Il retombe.
PIERRE, à genoux.
Le repentir pour tous, mon fils, (il se penche sur lui.) Et pour tous, la bénédiction.
il se relève.
Le voilà plus calme. S'il pouvait dormir! Le sommeil...
ABÉLARD, d'une voix faible.
N'appelez-pas le frère, voici la sœur.
PIERRE
Que veut-il dire?
Je ne sais. Ah! Consanguineus lethi sopor i6... serait-ce vrai ?
PIERRE
Je le crains» — Mon tils, mon tils, ne demandez-vous pas pardon à Dieu de toutes vos fautes?
ABÉLARD, d'une voix plus faible; .
Au Paraclet...*
HILA1RE.
Il ne vous entend plus.
PIERRE
Mon fils, vous croyez en Jésus-Christ?
ABÉLARD, qu'on entend à peine.
Je ne sais pas 17...
Il expire
HILAIRK.
Mon maître !
Il se jette sur son corps.
PIE K RE, ouvrant la porte, et s'adressant à voix haute à toute la communauté qu'on voit à genoux.
Sonnez les cloches, et priez tous pour celui qui est devant Dieu.