H I L A I II E
Pardon ! . . . vous avez raison . Oh ! pardon ! je suis chargé de vous parler de ses vœux pour vous, pour votre bonheur.
HÉLOISE
Et lui, que fait-il?
HILAIRE
Il vit en repos h Saint-Denis.
En repos?
HILAIRE. I
Mais oui... Cependant, il a un projet, et vous en déciderez.
HÉLOISE
Moi!...
HILAIRE
Vous. Mais il faut vous dire tout ce qui s'est passé, ^ue savez-vous ?
HÉLOISE
Rien. Conduite sur-le-champ par mes persécuteurs dans cette maison, on ne m'a laissé ni liberté de sortir, ni communication au dehors.
HILAIRE
Vous êtes libre. Les coupables ont été punis. Votre oncle...
II est mort ?
HILAIUE.
L'absence de preuves directes, ou plutôt son caractère ecclésiastique, l'ont sauvé. Mais il se caclio, il fuit, il est hors d'état de vous nuire; vous êtes libre.
HÉLOISE
Je vais vous suivre à Saint-Denis.
HILAIRE
Ce n'est pas l'ordre d'Abélard.
HÉLOISE
J'écoute votre récit.
HILAIRE
II est très-court. — V^otre époux fut remis mourant dans nos bras. Votre malheur fut d'abord un deuil public. La ville entière, je crois, entourait sa maison et maudissait ses ennemis. Cependant des sentiments opposés furent bientôt semés dans le peuple; presque tout le clergé de Paris prit parti pour le crime contre le malheur. On parlait de révélation vengeresse, de punition céleste. Plein de honte et de douleur, il a pensé que son meilleur asile était le cloître. Il s'est retiré î\ Saint-Denis; nous sommes restés en paix jusqu'ici. dans cette maison.,. Il en veut sortir.
HÉLOISE
Je suis prête.
H IL AIRE
Voici la lettre qu'il m'a donnée pour vous.
HÉLOISE, enJa prenant.
Une lettre! et vous n'en parliez pas, malheureux! (eiio lit.) 11 vous l'a remise ouverte?
« Abélard à sa bien-aimée sœur en Jésus-Christ Ilé- » loïse '".
» Hilaire vous dira quelles ont été mes peines, depuis » le jour funeste oij nous fûmes séparés. Le cœur m'a failli » plus d'une fois en songeant au passé, et j'ai longtemps » cru que c'en était fait pour moi de toute espérance. Mais » le courage et la raison me sont restés; j'ai réfléchi que » la vie religieuse était la seule qui m'ouvrît des chances » d'activité, d'honneur et de succès. Je me suis rappelé cet » avenir de dignités ecclésiastiques et de gloire spirituelle, » que votre ambition pour moi rêvait en des jours plus heu- » reux. Cet avenir me reste tout entier, si je sais prendre » les moyens de le réaliser. C'est assez vous dire, ma chère » Héloïse, que je compte sur votre fidèle secours. Votre » affection pour moi est, je le sais, plus durable qu'aucun » lien temporel, et ma confiance est au-dessus de toute ex- » pression. Je prononcerai mes vœux dans cette abbaye, » mais en obtenant la permission de mener la vie religieuse » partout où bon me semblera. J'ai la promesse de l'évêque, tt ou plutôt du roi et de son conseil. Hilaire vous exposera » mes projets, si vous en êtes curieuse. Je touche peut-être » à l'époque de ma plus grande puissance. Comme il convient » que mon engagement dans la règle monastique soit pré- » cédé du vôtre, j'ai cru à propos de vous écrire cette lettre
» et j'ai jugé que nulle maison n'était plus propre de devenir » la vôtre que celle où vous habitez, qui vous est chère » depuis longtemps, et qui est si renommée et si respeclt-e. » Il me sera doux de penser que nul autre que moi n'aura » eu votre affection selon le monde, et que vous n'aurez » cessé d'être mon épouse dans le siècle que pour devenir » la pieuse et fidèle épouse de Jésus-Christ, par les mérites » duquel je vous souhaite.... » Cette lettre....
HILAIRE, à part.
Elle pâlit.
Mon cousin.... Il ne vous a chargé,... de ri(!n ajoutor à cette lettre?
HILAIUE.
Non.... Seulement je vous dirai ses projets.
HÉLOISE
Oh! je les crois beaux et sages. — Et vous pensez, Hilaire, que pour l'accomplissement de ces projets, il importe que je sois religieuse au monastère d'Argenteuil?
HILAIRE, troublé.
Qui, moi?... je pense?... Que me demandez- vous, ma cousine?... Est-ce à moi...? N'avez-vous pas pitié...?
HÉLOISE
Hilaire, qui peut me demander de la pitié, à moi?
Pardonnez.
HÉLOISE
Il le veut!... Il le veut!... Hilaire, allez prier la supérieure et ses religieuses de se rendre ici.
HILAIRE
J'obéis.
Il sort.
HKLOISE, seule.
Il le veut!... 0 le cruel!... Où en suls-jc réduite?...
N'importe, je dirai comme Coriiélie :
0 maxime conjux!
0 thalamis indigne mets ! Hoc juris habebat In tantum fortuna caput! Cur impia hupsi, Si miserum factura fui? Nunc accipe pœnas Sed quas spoxite luam ^*.
Et le perdant pour jamais, c'est à lui que je me sacrifie;
je ne suis pas tout à fait malheureuse!
La porto s'ouvio, et la supérieure, les religieuses et Ililaire entrent dan.-i la chambre.
IIÉLOISE.
Ma mère vénérable, mes pieuses sœurs, vous connaissez mon amour pour cette maison de Dieu, mon affection pour vous toutes. J'ai formé la résolution de ne plus vous quitter, et de m' unir à vous par les mêmes vœux prononcés au même autel. Je vous supplie de m'accueillir avec indulgence, et de prier pour moi. Notre mère, voulez-vous me donner à l'instant même le voile de novice?
LA SUl'liRlEUKE.
Oli! de grand cœur, ma fille! Quelle heureuse surprise! Je savais bien, moi, que la grâce vous toucherait; je le demandais tous les jours à la sainte yierge. (a une novice; Perpétue, donnez-moi votre voile.
Elle détaclH! le voile de la novice et le pose sur la tCte d'iléloïs'j. Il 1 1, A 1 R E .
Qu'elle est belle ainsi !
LA SUPÉRIEURE
Ce sera un jour de fête pour le couvent et de consolation pour vous.
HÉLOISE
Je ne suis pas consolable, ma mère,
LA JEUNE RELIGIEUSE
Je vous salue, notre sœur en Jésus-Christ.
LA SUPÉRIEURE, s'inclinant.
Je vous salue, notre mère en Jésus-Christ.
0 ma mère!...
LA SUPÉRIEURE
Oui, vous serez notre prieure, si Dieu veut l'édification (les chrétiens.
HÉLOISE, tondant la main à Hilaire.
Adieu, Hilaire; vous lui direz ce que vous avez vu, vous lui direz... mon ami, que je suis malheureuse!
Elle cacho sa tête dans ses mains.
HILAIRE, mettant la main sur ses yeux.
Je voudrais mourir.
LA SUPÉRIEURE
Mes sœurs, réjouissez-vous, et dites avec moi
Te Deum laudomus, te Dominum confit emur.
Te œternum patrem, omnis terra veneratur.
Tibi omves ajigeli, iibi cœli, et universœ potestates,
Tibi Cherubim et Seraphim, incessabili voce proclamant :
Snnctiis, sanctus, ^nnctus, Dominus Deus Sabaoth, etc.