‹ Abélard; drame inédit. Publié avec une préf. et des notesChapitre 99 sur 164 · L.^ JEUNE RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

L.^ JEUNE RELIGIEUSE

Et comment avez-vous appris tout cela?

HÉLOISE

Mon enfant, je ne vous souhaite pas de l'apprendre de même. Et cependant, pour la terre et le ciel, je ne voudrais point ne pas l'avoir appris ainsi.

LA SUPÉRIEURE

Je ne puis vous écouter sans penser à ce dont je vous ai déjà parlé. Pourquoi ne pas rester avec nous, embrasser notre sainte vie?

LA JEUNE RELIGIEUSE

Oli! oui, madame, restez avec nous.

LA SUPÉRIEURE

Les événements du monde vous ont ramenée dans cette maison où vous avez passé vos premiers ans K Voilà six mois, oui, six mois depuis la Toussaint, que vous y habitez, et vous ne paraissez avoir nul dessein de nous quitter.

HÉLOISE

Oh! non.

LA SUPKUIEURE,

Vous nous édifiez toutes par des vertus bien supérieures aux nôtres. Vous êtes faite, par votre science incomparable, pour être l'ornement de l'Église. Prononcez vos vœux, et, vous n'en doutez pas, vous devenez l'âme de cette maison Que j'aimerais à penser qu'un jour je vous en laisserais Ig

gouvernement. Ce serait une gloire pour toutes nos sœurs que de vous avoir à leur tête. Et la maison est digne de vous; c'est la plus célèbre de France. C'est une ancienne dépendance de l'abbaye de Saint-Denis, cette abbaye toutd royale; et notre couvent so glorifie d'avoir eu pour abbesse une fille de l'empereur Charlcmagne.

LA JEUNE RELIGIEUSE

Oui, la bienheureuse Théodrade ^. .

LA SUPÉRTEURE.

Qui VOUS retient?

LA JEUNE RELIGIEUSE

Oh ! faites vos vœux, je serai si contente !

LA SUPÉRIEURE

Encore une fois, qui peut vous retenir'?

IIÉLOISE.

Je vous le dirais, que vous ne le sauriez pas encore.

LA SUPÉRIEURE

Je sais que nous sommes de simples femmes....

0 ma bonne mère, je ne dis pas cela.... Je vous aime, je vous honore.... mais comme les vierges sages, vous avez de bonne heure allumé votre lampe pour attendre l'Époux, et moi.... je ne serai pas l'épouse de Jtsus- Christ '"'.

LA SUPÉRIEUR'!

Excusez-nous, mais du moins dites-nous que vous ne nous quitterez pas.

LA JEUNE RELIGIEUSE

Ah! surtout, ne nous quittez pas.

HÉLOISE

Eh 1 où irais-je, bon Dieu ?

3ii ACTE QUATRIÈIME.

LA SUPÉRIEURE

Vous nous permettrez, n'est-ce pas, de venir quelquefois vous visiter dans votre demeure? J'espère que vous n'y manquez de rien.

Les deux religieuses font un pas pour se retirer IIÉLOISE.

Votre amitié fait toute ma consolation.

LA SUPÉRIEURE, en la quittant.

Que la paix du Seigneur soit avec vous !

LA JEUNE RELIGIEUSE

Amen.

. Les religieuses sortent.

HÉLOISE, seule.

La paix du Seigneur!... Et mon cœur brûle et dévore mon sein.... Ah! que je suis malheureuse! (Elle fond en larmes.) Va donc, pauvre insensée, porter ces larmes ardentes au pied de l'autel. Va, l'œil encore humide, la poitrine encore gonflée, chanter les louanges du Seigneur, répéter à d'innocentes filles la parole divine. Va, le trouble dans le cœur, leur prêcher la paix de l'âme, et que ton désespoir leur enseigne la résignation '^. Mets sur ton front brûlant le saint bandeau ; pour couvrir ta tête du voile virginal, coupe ces cheveux.... ces cheveux qu'il aimait tant! Ah! je veux les garder pour lui. Ah! je lui garde mon cœur et ma vie; je n'ai rien à moi; Héloïse est à lui, et Dieu même ne trouverait plus mon âme.... Comment disait saint Paul tout à l'heure? L'homme est créé pour Dieu, et la femme pour l'homme.... C'est ma mission, à moi; j'obéis, et je suis toute au médiateur que Dieu plaça entre lui et moi.

Silence.

Ces bonnes sœurs! elles ne comprennent chose au monde. Elles ne se doutent pas de ce que je souffre, elles si tranquilles, si heureuses!... Ah! je n'envie pas leun bonheur, cette existence si rangée, si matérielle, cette vie de la chair dont elles se contentent. J'aime mieux payer des tourments de mon cœur les gloires de la vie de l'esprit. Que j'ai été fière de lui ! comme il était mon orgueil et ma joie ! Quelle femme, princesse ou reine, ne m'eût regardée d'un œil d'envie? Je me souviens qu'une fois.... il y aura un an à la Noël prochaine, j'entendis, en entrant dans l'église, une fille du peuple qui disait à sa compagne : « Vois-tu celle-là, en robe verte? C'est la maîtresse d'Abélard. » Et l'autre lui dit: « Est-elle heureuse! il est si beau ! » Et je me sentis un tel contentement que je ne pus penser à autre chose pendant les trois messes. Et je disais comme la Sunamile à son amant : « Les jeunes filles vous ont aimé ? (eUc prend le nvrc.) Voici : « Adolescentulœ dilexerunt te.... » Ce livre contient tout; je ne puis le quitter : (eiic lit.) « In lectulo meo per noctes quœsivi quem diligil anima mea; quœsivi illum et non inveni....^. » Ah ! tout cela fait mal. Je vivrais mille ans que ces souvenirs ne s'effaceraient pas.

Et dire que je suis seule peut-être à m'en nourrir, que rien de lui ne vient m'apprendre si ison cœur est toujours à moi! Vit-il? pense-t-il au passé? me plaint-il du moins? Je ne le sais. Arrachée à lui dans ce moment terrible, amenée violemment ici, je n'ai osé faire un pas ni pousser un cri ; car j'ignore ce qu'il veut. Mais ne sait-il pas que mon inaction est un supplice, mon ignorance une torture, et n'use-t-il pas ciuellement de mon obéissance? Pardonne, ô mon maître suprême et chéri, pardonne- moi ce faibl«

murmure. Je sais que c'est encore une gloire que de soulfrir pour toi. M'immolcr à toi est la seule joie qui me reste. Noble victime de notre amour, mes maux égaleront-ils jamais les tiens, et ne faut-il pas que j'expie le honheur que tu m'as donné?

Non, rien n'ôtera de mon cœur la certitude que je le reverrai un jour, que nous serons réunis pour ne plus nous réparer, que nous mourrons ensemble, et qu'il me tiendra par la main, quand je paraîtrai devant le trône du Christ. C'est ma prière de chaque soir.... (En souriant.) Est-ce là la prière que les religieuses d'Argenteuil veulent que je porte à l'autel en leur nom?... 0 misérable!...

(On frappe.) Que VCUt-OU?

LA JEUNE RELIGIEUSE, paraissant à la porto.

Notre mère vous fait dire qu'un jeune clerc est là avec uu message pour vous. Il est envoyé par monseigneur l'abbé de Saint-Denis; il veut parler à vous-même.

IIÉLOl.SE.

Il peut venir.

LA JEUNE RELIGIEUSE

Je vais dire qu'on l'introduise.

Elle sort. IlÉLOISE, seule.

Qui peut venir vers moi de l'abbaye de Saint-Denis? Je me sens toute troublée.... Un message!... Ah! sans doiile je vais apprendre quelque chose de lui. (On frappe.) Entrez.

(La porte s'ouvre et Hilairc paraît.) Hilaire ! (Elle court à lui et l'embrasse.)

Que t'a-t-îl dit pour moi ?... Parle.... Tu te tais? As-tu quelque calamité nouvelle à m'apprendre?

HILAIRE, troublé.

Oh! rien.... ce n'est pas cela.... Il vit, il m'envoie vers vous.

LA POIJTIQUE. 327

Il l5 LOI SE.

Et que veut-il? où est-il? que fait-il?

HILAIIIK. ,

Il est à l'abbaye de Saint-Denis ".... J'ai plus d'une chose à vous dire.

HKLOISE.

Cher Ililaire, sois mille fois le bienvenu. Assii'ds-toi, repose-toi. — Eh bien, que dis-tu?

lULAIRE.

Ma cousine, comme tout est changé depuis le temps où je venais d'arriver à Paris, où je soupais tous les soirs dans votre maison!... et que vous avez été malheureuse!

HÉLOISE

Ililaire, faites votre commission.

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