‹ Abélard; drame inédit. Publié avec une préf. et des notesChapitre 105 sur 164 · I.A rOLITiniK · texte numérisé non relu

I.A rOLITiniK

Cei^endanl Gaufï'roy est inquiet ; il trouve une grande partie du clergé fort animée, les populations fort prévenues; il vous conseille beaucoup de prudence.

ABÉLAKD.

Et lui, comment l'as-tu trouvé dis4:)0sé ?

H IL A IRE

Dévoué et timide.

îl est de ces hommes qui ont peur de tout, excepté du martyre.

H IL A IRE

Voulez-vous lire la lettre du comte de Champagne, c'està-dire de son chancelier, car il m'a paru trop grand prince pour écrire autre chose que des vers pour les

dames -■^? Abélard ouvre la lettre.

Est-ce bien ce que vous vouliez? La lettre a l'air un peu courte.

C'est un sauf-conduit, tant que je serai sur ses domaines, un sauf-(;onduit envers et contre tous, excepté Monseigneuile Hoi. Voilà tout.

C'est bien à peu près cela qu'on m'avait dit.

ABÉLAUD.

J'attendais mieux.

HILAIRE

Le comte Thibauld est un homme de bonne grâce

Que t'a-t-il dit de moi?

HT L A I n F..

Je ne sais si je dois vous le dire.

Parle donc.

HILAIRE

Il m'a demandé si. vous étiez toujours aussi facile à donner l'absolution pour le péché de galanterie; car c'est là, je crois, tout ce qu'il attend du clergé. Bref, il ne vaut pas le défunt sire de Garlande.

Un si puissant prince! Et l'autre n'était qu'un officier du roi.

HILAIRE

Oui, mais du roi Louis VI, et des rois de cette sorte, on n'en reverra guère. Ce qu'on dit du fds fait regretter encore plus le père -3.

Cela m'inquiète quelquefois... Enfin, comment revienstu de ton voyage ? triste ou gai ?

HILAIRE

Triste. Je n'ai trouvé nulle part la confiance et l'espoir: on vous croit découragé.

On parle toujours de moi?

HILAIRE

Mais...

Enfin on parle de moi ?

HILAIRE

Peu.

C'est impossible, vous avez mal vu. (Une pause.) Légèreté humaine! Donnez-leur donc votre esprit, votre force, votre vie, pour qu'ils vous rendent... quoi? l'oubli.

Je ne dis pas cela.

AUÉLARD.

Je le crois bien! comment le diriez- vous? — Que ce silence ne vous abuse pas, Hilaire; tout se tait au moment de l'orage. Ah ! je les réveillerai de leur sommeil ! . . (sn ence.) Gauffroy partage-t-il vos inquiétudes ?

C'est lui qui me les a données.

Mais enfin, que craint-il ?

HILAIRK.

Rien de précis; mais tout lui semble en déclin. Il dit qu'à la fin de septembre, on sent l'approche de l'hiver, et que pourtant l'été dure encore.

La pensée a-t-elle des saisons? la vérité a-t-elle des heures? Où donc est le refroidissement? lui avez- vous décrit les progrès de notre école des champs ? lui avezvous tracé le tableau de cette communauté tout apostolique, formée en peu de mois par la seule force de la parole?

HILAIRE

Il dit ([ue c'est assez pour irriter les ombrages de vos ennemis, pas assez pour vous défendre.

C'est étonnant comme, du moment qu'on devient évêque, on perd l'intelligence de tout ce qu'il y a de fort et de

:34S ACTK OliATKlEMK.

durable dans l'esprit en liberté. Calmez vos alarmes, mon cher Hilaire, l'avenir nous appartient. N'avez-vous rien d'autre à me dire?

HILAIRK, lui montrant la lettre d'Héloïso restée sur lo banc.

Et cette lettre?

Ail! c'est vrai, (ii la prend et l'onvro.) Vous m'avcz dit que vous l'aviez vue ?

HILAIRE

C'était la première fois, depuis que je lui portai de votre part l'ordre de prononcer ses vœux. 0 mon maître, vous n'imaginez pas combien toutes ces religieuses sont fières de leur prieure. Que de vénération! que d'amour!... Ell(î leur parle avec l'amitié d'une sœur et l'autorité d'une reine. Le bandeau sacré semble sur son front un diadème de pureté et de gloire. La renommée de sa science et de sa vertu s'est répandue dans toute l'Église. Les plus pieux et les plus illustres, Suger, l'abbé de Saint- Denis, Pierre de Cluny, lui écrivent de saintes lettres.

Tant mieux!... Chère Héloïse ! j'aime à la savoir heureuse. Voyons ce qu'elle m'écrit ^^ :

« Mon cœur est déchiré, ô le maître adoré de ma vie, et votre silence lui pèse plus qu'un remords. N'avez-vous pas pitié du supplice de mon âme, et, dans la prison où je vis, ne ferez-vous pas pénétrer un rayon de votre lumière? Ne savez-vous pas que vous êtes pour moi ce que l'onde est pour la biche haletante, et que votre parole peut seule éteindre.... »

Il achève à voix basse.

Silence. — Il s'est levé, et se promène en rêvant.

LA FOl.lTiOUl!:. 349

lIir.AlKK.

Elle aussi m'a charj^c de vous engager à veiller sur vous. « Qu'il m'épargne, a-t-elle dit, n'a-t-il pas assez de mes maux 1 »

ABÉLARU.

Ses maux! est-elle donc la plus misérable?... Oh! ily a une torture que les hommes n'auraient point inventée, c'est le souvenir.

U se jette sur le banc et cache sa tête dans ses mains. HILAIUE, s'agenouillant près de lui.

Mon cher maître, remettez- vous. Si l'on venait...!

ABÉLARI).

Hilaire, mon ami, respecte ma misère, jette sur ma faiblesse un voile lilial.... je me livre à toi.... je me fie à toi. Le monde ignore à quel point mon cœur est brisé, combien je me sens profondément déchu. Des larmes! j'ai vécu trente ans sans savoir ce que c'était que des larmes. Hilaire, ne me méprise pas !

HILAIRE

Moi, mon maître, mon père et mon sauveur? Ah! comptez bien....

ABÉLARD, se relevant.

Laissons cela. (Il fait quelques pas sans parler.) Eli bien, je

suis content de votre voyage... vous avez bien observé... Je penserai à tout ce que vous venez de me dire. Que veulent ces gens?

Une troupe nombreuse de gens de diverses sortes, qui tous sont venus habiter auprès d'Abélard, suit deux prêtres et un messager.

AMAURY, au messager.

Vous demandez le maître Pierre; le voici.

ABKLAKD, allant à lui.

Qui êtes- vous?

350 ACTE OUATRIÈME.

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