LE JARDIN DU COUVENT
PIERRE*, abbé de Cluny, UN RELIGIEUX, UN JARDINIER.
LE JARDINIER
Ce sont des arbres qui ont besoin d'être taillés ; toutes ces branches les épuisent, je veux les rendre menus comme des cierges. Vous verrez alors s'ils auront des fruits !
PIERRE
Oui, mais ce n'est pas tout que d'avoir des fruits, je veux des fleurs. Jean, as-tu pris soin de garder de la graine de ces beaux tournesols que nous avions l'été dernier? Je veux que tu me sèmes dans ce jardin une forêt de tournesols.
LE JARDINIER
Oh ! c'est bien aisé, mais qu'en ferez-vous?
PIERRE
Je les regarderai... j'admirerai leur couleur d'or ; je penserai à Celui qui leur a donné leur éclatante peinture.
418 ACTE CINQUIÈ3IE.
(Au moine.) N'avcz-vous pas remarqué, mon frère, que ces bonnes gens demandent toujours à quoi sert ceci, à quoi sert cela ? Et à quoi servent toutes les belles choses que Dieu a faites? à quoi bon ces milliers d'étoiles clouées à la voûte du firmament, si ce n'est à nous réjouir la vue"?
LE MOINE
Je conjecture que Dieu voulut, en décorant ainsi le monde, se construire un temple magnifique.
PIERRE
Vous dites bien... Et nous, en admirant les merveilles de ce monde, nous sommes conduits à bénir la Providence, comme les peuples, en contemplant ces belles cathédrales qu'on élève à présent, se sentent portés à prier Dieu.
LE MOINE
Tout ramène là.
PIERRE
Parce que tout en vient, (au jardinier.) Tu m'as entendu ? Jean, tu n'oubheras pas mes tournesols.
LE JARDINIER
Pardine, non ; vous oubheriez plutôt votre Credo que je n'oublierais vos ordres.
PIERRE
Bien, mon enfant. Il fait un beau temps, quoiqu'un peu froid... L'hiver commence bien... Asseyons-nous sur ce banc au soleil. (Us s'asseyent.) Que pensez-vous qu'ait le frère Félix?
LE MOINE
Je le crois bien malade, malade à en mourir.
PIERRE
Vraiment ?... Je l'aime comme un fils, je le regretterai.