I.A MORT. 4i
Dieu lui fait une grande grâce de l'appeler sitôt à lui. 8ouhailons-nous, mon frère, de telles miséricordes.
LE MOINE
Ainsi soit-il, mon père. Cette année est vraiment une année du Seigneur. Combien n'en va-t-elle pas envoyer de saints à Dieu, cette croisade que l'on prêche maintenant - ! C'est cette année qu'il faudrait mourir.
PIERRE. '
Oui, mais prenez-y garde, plus d'un de ces guerriers ne porte la croix que sur sa cotte d'armes, et je ne voudrais pas répondre de l'âme de tous ceux qui vont s'embarquer... Au retour, je ne dis pas.
LE MOINE
Notre saint- père le pape a pourtant attaché à cette sainte entreprise des grâces toutes spéciales.
Vous dites vrai; cette guerre peut servir de pénitence ; mais pour la pénitence, il faut l'esprit de pénitence. Dieu veuille la leur inspirer... et à nous, mon fils !
LE MOINE
Ainsi soit-il, mon père !
PIERRE
Nous pouvons le trouver sans le chercher si loin. Rentrons dans notre cœur, interrogeons-nous sévèrement, considérons nos misères ; à se voir comme il est, quel homme ne se repentirait pas?... Le beau soleil! la délicieuse journée. Ah! que Dieu est bon!... En vérité, je crains quelquefois qu'il ne nous fasse la vie trop douce. Nous sommes si heureux !
LE MOINE
Plus heureux qu'on ne saurait le dire.
PIEKKE.
Regrettez-vous quelque chose, mon lils ?
LE MOINE
Rien au monde, mon père.
. Un frère servant paraît; il s'incline devant l'abbé. LE FRÈRE SERVANT.
Mon père et seigneur, un clerc accompagné d'un jeune homme s'est présenté à la porte du couvent ; il demande l'hospitalité.
PIERRE
II n'a pas besoin de la demander, elle lui est due. Vous le savez bien ; que me venez-vous donc dire ?
LE FRÈRE SERVANT
Le clerc avait eu une défaillance sur le chemin; le jeune homme a sonné, il m'est venu appeler...
PIERRE, vivement.
Vous y avez couru ?
LE FRÈRE SERVANT
Assurément, mon père. Ce pauvre homme était transi de froid...
PIERRE, vivement.
Vous lui avez donné votre manteau ?
LE FRÈRE SERVANT
Sans doute. Nous l'avons porté dans le parloir des voyageurs. Il est mieux. Tous deux demandent à vous voir.
PIERRE
Qu'ils viennent... ou plutôt, j'y vais moi-même. Le pauvre homme est faible. Allons.
Il marche à grands pas.
r,A MORT. 421
LE FRÈRE SERVANT
J'ai pris sur mol de leur dire de venir dans ce jardin... Les voici,
(Âbélard paraît appuyé sur le bras dHilaire ^0 PIERRE.
La paix du Seigneur soit avec vous !
ÂBÉLARD, faiblement.
La paix!... c'est elle que je cherche.
PIERRE
Vous l'avez trouvée, mon frère, elle est ici.
ABÉLARD, mettant la main sur son sein.
Mais pas ici!...
PIERRE
L'Apôtre a dit : « Que la paix de Dieu qui surpasse toutes pensées garde vos cœurs en Jésus-Christ *. »
La paix qui surpasse toutes pensées 1...
PIERRE
Mes frères, vous m'avez demandé. Que puis-je pour vous?
Je voulais... je voulais vous remercier de l'hospitalité et des soins...
PIERRE
Remerciez Celui qui a mis cette maison sur votre route. Quant à nous, vous ne nous devez rien ; que ferions-nous de notre âme, si nous ne secourions nos frères?
Vous êtes Pierre de Cluny?
PIERRE
Oui.
Je VOUS connais... Il y a longtemps que je sais votre nom.
PIERRE
Vous le dites, je le crois.
Toute l'Église sait votre nom.
PIERRE
Ce monastère est fort connu ; on sait le nom de l'abbé de Cluny; mais moi...
On sait le vôtre... vous êtes célèbre dans l'Église.
PIERRE
Je crois que vous vous trompez. Avez- vous besoin de quelque secours?
Pierre de Cluny, vous avez soutenu une controverse fameuse sur la matière des dîmes ■'....
PIERRE
Comment pouvez-vous savoir cela?
Qui l'ignore dans le monde savant?
Et moi, je l'ai oublié. Voudriez-vous...?
Votre adversaire était... 0 mon Dieu, je ne le nommerai jamais !
PIERRE
Un bon et saint homme. Il m'a instruit et édifié. Il se nommait Bernard, abbé de Clairvaux.
ABÉLARI).
Dieu! Dieu!... Soutiens-moi, Hilaire.
PIERRE
Qu'avez-vous?... Vous sentiriez-vous encore défaillir ?..* Que je vous aide...
Il va à lui et le fait asseoir sur le banc. ABÉLARD.
Merci..., ce n'est rien.
HILAIRE
Nous avons fait une longue route.
PIERRE
Vous vous reposerez ici. Vous a-t-on donné à manger?
HILAIRE
On nous a offert... Mon maître a entrepris de faire i\ pied un grand voyage ; nous venons de loin... nous avons passé la nuit sur le chemin.
Sans abri?... mais que ne le disiez-vous? On va vous faire un grand feu. (au frère servant.) Vous entendez? (Le frère sort.) Entrons dans la maison. . .
Non, je suis bien; ce soleil me ranime... J'ai été malade; ces' derniers jours, j'avais la fièvre.
PIERRE
Alors, laissez-moi vous adresser un reproche. Si ce n'est pas un vœu que vous remplissez, vous ne deviez pas voyager ainsi. Il faut ménager notre corps ; notre âme a besoin de lui.
Je me rends à Rome.
PIERRE
C'est un pèlerinage, je n'ai rien à dire.
424 ACTE CINQIUIÈME.
Non, ce n'est point un pèlerinage. Je vais à Rome chercher justice et protection.
PIERUE.
Le souverain pontife est le juge et le protecteur de tous.
J'y compte. Si vous saviez comme les hommes m'ont traité! Si vous saviez...!
PIERRE
Je ne vous demande rien. Vous ne voulez pas rentrer?
Non... Que vous êtes heureux de vivre loin du monde!
PIERRE
Je le crois; mais il ne tient qu'à vous de vivre ainsi,
ABÉLAHD.
Moi ! moi !
PIERRE
Restez du moins quelques jours; vous trouverez ici du repos.
Du repos!... Savez-vous bien qui je suis?...
PIERRE
Je ne vous le demande pas. Vous êtes chrétien et soull'rant, c'est assez.
Mais mon nom?...
PIERRE
Je ne vous le demande pas.
Je me nomme Abélard.
PIERRE
Merci. Mais, répondez-rnoi, voulez-vous rester ici quelques jours ?
ABKl.ARD.
Mais, vous m'avez entendu'?