‹ Abélard; drame inédit. Publié avec une préf. et des notesChapitre 133 sur 164 · SCENE V · texte numérisé non relu

SCENE V

Quinze jours aprrs.

LA CHAMBRE D ABÉLARD

AliKLÂRD. — HILAIRE. — PIERRK.

Al)éliird est étendu sur un lit. Hilaire est auprès do lui. Pierre piu^iil quelques moments après.

HlLAIHE, seul.

Puis.se le sommeil le remettre un peu ! Quel état! Voilà quinze Jours qu'il ne sort plus. Ses forces déclinent, et parfois son agitation ressemble à l'égarement, (a lahbé qui

entre avec des papiers à la main.) Il dort. PIERKE.

Tant mieux! Comment était-il?

HILAIKE.

Un peu plus calme.

^ PIERRE

Je lui apporte des nouvelles qui lui feront du bien... Peut-on parler?

HILAIRE

Venez dans l'embrasure de la fenêtre; ce qu'on y dit ne s'entend pas dans la chambre.

PIERRE

Mon messager est revenu... Il me rapporte une réponse de Rome. Vous savez qu'il m'avait engagé à écrire. Voici ce que me dit le père commun des fidèles : « Sur ce que » vous m'avez témoigné du repentir sincère, de la douleur » profonde et de l'humilité véritable, etc. , etc. , je l'autorise, » et pour toute peine, je l'oblige à demeurer pour le reste » de sa vie dans votre maison, à y prendre Thabit, etc., » etc. » C'est bien ce que je demandais. Ne trouvez-vous pas cela excellent?

HILAIRE

Je souhaite qu'il le trouve ainsi.

PIERRE

Notre saint-père y met une condition : c'est qu'il se réconcilie avec l'abbé de Clairvaux. J'avais prévu la chose, et par l'entremise de l'abbé de Cîteaux, j'avais fait connaître à Bernard l'état de l'âme de notre cher lils. Il m'a compris, et voici ce qu'il m'écrit : » Vous m'excuserez, » mon frère vénérable, si les soins que me donnent la » pénitence du roi de France, l'excommunication du comte )> de Vermandois, la réconciliation du roi avec le saint- » siège **, et la formation de la légion chrétienne qui va » reprendre aux Sarrasins le royaume du Roi des Juifs, » ce symbole terrestre du royaume des cieux, ne me » permettent que de vous dire en deux mots que, main- » tenant que l'Église est en sûreté, et que j'ai arraché au » serpent sa langue venimeuse, je n'ai aucun scrupule, » si votre pénitent est bien réellement dans les sentiments

» que voHS m'annoncez, à le recevoir en grâce et en cha- >) rite, par Celui dont je vous souhaite, etc.... » Pensezvous qu'il veuille lui écrire lui-même?

niLAIRE.

Je ne sais.

PIERRK, mont faut une troisièino lettre.

Enfin le messager m'a remis... Connaissez-vous cette écriture ?

H IL AIRE, troublé.

Oui... non... un peu; je crois .. c'est de l'abbesse du Paraclet.

PIERRE

0 la divine lettre! Est-ce avec une plume de l'aile des anges qu'elle en a tracé les caractères?... Quelle sainte femme! Que vous êtes heureux de la connaître! Ce doit être une édification perpétuelle que de la voir et de l'entendre. Auprès d'elle, le péché devient comme impossible.

HILAIRE

Hélas!

Il y a un paquet pour vous.

HILAIRE, vivement.

Donnez donc, donnez; à quoi pensez-vous? Pardon.

PIERRE

Comme vous me pressez!... Voilà. (ll lui donne une lettre.)

Cette lettre doit en contenir une pour votre maître. Allons, je vous quitte, je vais au chœur, et vous laisse lire votre dépêche. Quand il s'éveillera, vous le préviendrez; il faut

le préparer à ces bonnes nouvelles, (il s'arrête en se retirant

devant le lit.) Quelle figure détruite, mais majestueuse! Puisse le Seigneur le visiter dans son sommeil!

Il sort.

HILAIKE.

Une lettre d'elle! (U lit à demi-voix.) « Je ne me lie qu'à » vous, mon cher Hilaire, pour me donner des nouvelles, » et pour lui parler de moi. On me dit qu'il est malade; » je sais qu'il est malheureux. Écrivez-moi la vérité. Est- » il libre? a-t-il besoin de secours? ra'a-t-il demandée? » Je suis prête. Je vous aime, mon cher Hilaire, de votre » amitié pour votre maître, et je vous salue en Jésus- » Christ...» Toujours! Elle m'aime de mon amitié. C'est mon sort. Mais que lui écrire? Il ne la nomme jamais; le lui dirai-je?... C'est si étrange? Ne point prononcer ce nom!...

ABÉJvAHD, donnant.

Héloïse...

HILAIRK.

Qu'entends-je?... Mon maître... (ii sapprocue vivemom liniii.) Il dort!

ABÉLARD, de même.

Et tes lèvres... je suis heureux!

HILAIRE

Que dit-il?... Quel songe!... Hélas! il se souvient, (siience.) Mais il s'éveille, je crois.

ABÉLARD, éveillé à demi.

C'est vous, Hilaire... Elle est sortie, n'est-ce pas?... Je suis bien, je me sens ranimé... Hilaire, que vous a-t-elle dit, à vous^

HILAIRE, à part.

Si j'osais... (Haut.) Elle m'a dit... elle m'a dit qu'elle vous aimait.

Pureté des anges !

HILAIKE, debout au piod du lit.

Mon maître, vous semblez mieux "!

ABÉLAHI).

Oui, je renais... je respire... Une apparition consolante... J'étais dans l'église du monastère de Saint-Gildas, une chapelle où, tout jeune encore, j'ai fait ma première communion... je priais à genoux... Tout à coup une image delà Vierge, placée à la droite du maître-autel... je la vois encore... parut s'animer et sortir de la muraille, et, déployant deux grandes ailes, s'envola vers le ciel en tendant la voûte du choeur. Et c'était un ange en robe d'azur, ses longs cheveux bruns couvraient ses épaules, une flamme bleuâtre brillait sur son front, et ses traits avaient la ressemblance... tu sais? delà Sainte-Geneviève du cloître. C'était l'ange de l'Apocalypse, car « il portait à la main un petit livre ouvert '^ »... Il me souriait doucement... Il me lit signe de venir à lui, j'obéis. « Lis, » me dit-il, et sur le premier feuillet du livre, je lus ces mots : « Connais-toi toi-même. »

UILAIKË.

Scito te ipsum. Le titre!...

ABÉLAKD.

Oui, le titre même du livre qu'un concile stupide a brûlé. Les anges ont recueilli ses cendres, et, sur le front des nuages, on lit en caractères de feu ct!S mots divins : «. Connais-toi toi-même. » ^

HILAIRE

Grand précepte en effet, ec que la sagesse antique croyait venu du ciel.

Mais moi, Hilaire, ce sont les anges qui me Tont dit

tout à l'heure... Mais quoi!... je dormais... Insensé! C'était un rêve.

HILAIRE

Une vision, peut-être? Croyez-la, maître; croyez une révélation consolante. Vous le savez, vous avez foi au Consolateur.

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