UNE SALLE DE L'ÉCOLE DE LA CATHÉDRALE
C'est une salle voûtée en ogive, d'une architectijre très-simple, et entourée d'une boiserie en chêne haute de six pieds. II règne le long de cette boiserie un banc qui fait corps avec elle, et sur lequel sont assis et serrés des écoliers qui suivent, en prenant des notes, la leçon de Guillaume de Champeaux. Il est lui-même placé sur une petite chaire en face de laquelle sont cinq bancs occupés par des écoliers. Derrière ceux-ci d'autres se tiennent debout, et, parmi eux, on aperçoit Abélard; Hilaire est à sa droite, Albcric et Lotulfe sont assis sur le premier banc, en face et presque au pied de la chaire. Ils paraissent écouter avec la plus grande attention.
GUILLAUME, lentement.
Très- excellents jeunes gens, disciples très-aimés, il me reste à reprendre tout ce que j'ai dit en ces diverses leçons, alin de vous le présenter en une seule, et de vous donner l'essence et comme la moelle intime de la science que je vous enseigne. Ainsi que l'on aime quelquefois, après avoir parcouru une grande cité, Paris, exempH gratia, à s'élever sur une haute montagne, comme qui dirait celle de la bienheureuse sainte Geneviève, pour de là contempler d'un seul coup d'œil toutes ces rues tortueuses, laborieusement parcourues, tous ces édifices -superbes, souvent admirés d'en bas, ce grand fleuve qui emporte avec lui l'image tremblotante du soleil, et se faire ainsi une connaissance unique et étendue de ce qu'on a passé tant de temps à connaître pas à pas, et en détail : il peut être agréable et profitable, après avoir visité avec moi tous les sentiers et tous les détours de la science, en avoir mesuré et admiré et les hautes tours et les clochers, en avoir maintes fois traversé, souvent sondé et paisiblement descendu le fleuve,
-22 ACTE l'RRMTRH.
de s'élever au sommet du savoir, pour d'un lieu haut en contempler toute l'enceinte et tout le contenu, et considérer à vue d'oiseau la région qu'on a parcourue d'un pied poudreux et le bâton îi la main.
Il s'arrête. — Murmures d'approbation. — Il reproncj.
Un peu de silence^ excellents auditeurs; il faut ici une attention plus qu'ordinaire. Il s'agit d'exposer et de comprendre en quelques heures le travail de bien des jours, et de faire une leçon de toutes les leçons d'une année.
Vous n'ignorez pas que tout le savoir humain se divise en deux quartiers, dont l'un se partage en trois régions : la grammaire, la rhétorique et la dialectique; l'autre en quatre : l'arithmétique, l'astrologie, la géométrie et la musique. C'est là ce fameux trivium et quadrivium que nul mortel encore ne peut se glorifier d'avoir visité tout entier. Et bien téméraire qui le voudrait tenter! il risquerait de trébucher dans la nuit et de s'égarer en pays perdu. Mais de ces sept régions, il en est trois qui forment cet heureux trivium où j'ai entrepris de conduire vos pas. C'est dans les sentiers de la grammaire, de la rhétorique, de la dialectique que j'ai eu le bonheur de vous faire marcher. Et pourquoi, disciples très-précieux? C'est que nous étions assurés d'y rencontrer un guide, celui qui tient le fil de tout le labyrinthe de la science, celui par lequel la science n'a point de minotaure, notre divin Aristote et son divin commentateur, saint Augustin -^. . . Que dis-je, point de minotaure? Ne l'avons-nous pas rencontré dans cette pernicieuse et exécrable doctrine qu'a terrassée et vaincue le très-saint concile de Soissons ? Mais venons à notre sujet.
Vous savez que, depuis que Jean Scot a dissipé les ténèbres de l'antique ignorance -^ il n'y a plus de mots inconnus
l.A PHILOSOPHIE. 2r^
i'I indéchiffrables dans la langue de la science, et partant plus d'énigmes pour l'intelligence du savant, et par conséquent plus de mystères dans cet univers, c'est-à-dire bien entendu dans l'univers de la nature ; car les mystères subsistent dans l'univers de la foi. Il n'est rien en effet qui ne soit une de ces dix choses, les catégories -- : à savoir, faut-il vous les rappeler? La première, la substance, ce qui fait être l'être, que l'or est de l'or par exemple. — Les neuf autres comprennent tous les accidents, savoir la quantité ou combien, comme d'être peu ou beaucoup ; la relation, comme seul ou avec un autre; la qualité, comme d'être bon ou mauvais; l'action, comme... d'agir ; la passion, comme de pâtir; le lieu, c'est-à-dire l'où, comme d'être quelque part; le temps, comme d'être avant ou après ceci ou cela; la situation, comme d'être debout ou couché; enfin l'avoir, comme d'avoir des armes ou de n'en avoir pas. Ce sont là les termes simples ; mais quoique simples, ces termes sont composés. Ainsi la quantité se divise en point, ligne, surface. La qualité est possible, naturelle, première, seconde; elle comprend la forme et la figure. Tout cela est clair, évident, incontestable; c'est la base de toute connaissance; et je ne vous le rappelle qu'afin de vous faire admirer sur quels solides fondements s'élève la science que vous étudiez. — La première catégorie, disons-nous, est l'être. Et, en ellet, qu'y a-t-il avant l'être? rien. C'est avec l'être et par l'être qu'il commence à y avoir quelque chose. Si l'être n'existait pas, rien donc n'existerait. Et dès à présent, vous remarquez, docte jeunesse, que je ne vous enseigne pas une science de mots, mais une science de choses ; je ne viens pas vous apprendre le nom, mais ce qui a du nom. Il est de faux et subtils
±fs ACTE PREMIER.
docteurs qui prétendent que tout est nom, que rien n'est être, qu'il n'y a que des noms au monde; pharisiens de la science, qui, pour avoir erré dans la dialectique, ont fini par errer dans la foi, et dont l'Église a purgé nos écoles. Mais vous n'en croyez pas ces apôtres du mensonge; vous cherchez la science réelle; vous voulez des connaissances substantielles, vous devez donc croire à la substance. La substance, c'est ce qui existe. Ainsi le marbre existe: il est marbre, mais il est blanc. Vous dites ; il est blanc, comme vous dites : il est marbre. Donc la blancheur est dans le marbre ; donc la blancheur existe ; la couleur est un rtie comme le corps coloré. Le tout existe, mais les parties existent comme le tout. La maison subsiste dans les murailles dont elle se compose ■-^. L'individu existe, nos ineptes contradicteurs eux-mêmes nous l'accordent, mais il est d'un certain genre, il est réel dans le genre auquel il appartient, et le genre est réel en lui; il existe comme l'individu. Socrate est homme; est-ce que cela ne prouve pas que l'homme existe'? Oui, l'homme existe autant que Socrate. L'humanité est réelle; elle subsiste dans la socratie. Enfin, comme la couleur avec le marbre, comme la partie avec le tout, ainsi l'espèce existe autant que l'individu, et le genre autant que l'espèce. En effet Socrate est homme, Aristote est homme, Boëce.est homme. Si l'homme n'est pas quelque chose, cela veut dire que Boëce, Aristote, Socrate ne sont pas quelque chose, que Boëce, Aristote, Socrate ne sont rien. Or cela répugne; donc l'humanité existe. L'humanité, c'est l'universel, et Socrate, Boëce, Aristote, c'est l'individu. Or, l'universel est une chose réelle, identique, qui existe toute, essentiellement, intégralement et simultanément, dans tous le
individus dont so compose le genre, en sorte que les individus ne diffèrent point par l'essence, mais seulement par les accidents. Voilà, cliers et excellents disciples, la solution de cette grande et capitale question qui fait, depuis Porphyre, le fond de la dialectique. C'est à l'établissement de cette vérité, c'est à en pénétrer, à en illuminer vos esprits que j'ai consacré toutes ces leçons. Elle est le fruit le plus précieux de nos études, la clef de voûte de la science ; et il importe non-seulement à la certitude de la logique, mais encore, ainsi que' je vous l'ai souvent démontré, au maintien de la foi et à l'honneur de l'Église qu'elle subsiste inébranlable. Puissiez-vous, mes excellents jeunes gens, conserver, à jamais gravé dans vos cœurs, ce grand principe de salut : la réalité des universaux !
Maintenant, et avant de passer outre, je vous ferai une seule interrogation : Êtes-vous satisfaits? ne subsiste-t-il aucun nuage dans vos esprits? en est-il un de vous qui conserve des doutes? Qu'il les produise, je les dissiperai. Ut potero, expUcabo ■^*.
Tous les écoliers se regardent et témoignent par un murmure approbateur qu'ils n'ont rien à dire. A peine le silence se rétablit-il, que du milieu d,e la foule, Abélard lève la main et dit :
Je demande à répondre.
GUILLAUME, surpris.
Ah! ah!.... Approchez, je ne vous reconnais pas-
Je suis inconnu.
GUILLAUME
Ah! ah!.... Êtes-vous clerc?
Je ne suis rien.
2<5 ACTE rKEMIKH.
GUILLAUME
Que demandez-vous?
ABKLARD.
A parler.
f;UILLAUME.
Ah! ah!.... Mais je ne sais si je dois vous permettre....
Vous avez fait une question, j'y réponds. Vous avez dit : (c Quelqu'un a-t-il des doutes. » J'ai des doutes, je viens les dire.
GUILLAUME
Ah! alors... Je ne croyais pas pourtant... Voyons, parlez.
ABÉLARD, modestement.
Docte maître, et vous ses doctes disciples, je ne viens enseigner personne. . . J'ignore. . . . je cherche. . . je viens vous dire : Cherchons ensemble. La vérité, alors que, pour une seule fois, elle prit sur la terre une forme et une voix, n'a-t-elle pas dit : « Cherchez et vous trouverez » ^''1
GUILLAUME
Vous n'avez licence de parler que pour exposer ce qui dans mes leçons a pu dépasser votre entendement.
Hélas ! tout le dépasse. Nous cherchons la vérité, c'està-dire l'éternel, l'infini, l'absolu; et que sommes-nous? Le fini, l'accidentel, le périssable. L'humanité est aux fers dans sa faiblesse ; mais la raison bat des ailes en sa prison, et regarde à travers les barreaux l'azur illimité des deux.
GUILLAUME
Au fait! Je n'ai traité qu'une question, celle de la réalité des espèces.
I,A l'HII,OSOI'ïnK. il
AllÉLAKb.
Oui, mais cette question, vous avez dit qu'elle était capitale, et peu s'en faut que, depuis un temps, elle ne soit l'unique de la science. J'avais donc lieu, avant de l'aborder, de vous rappeler l'infirmité de notre nature et de demander grâce pour la témérité de ma raison. Or maintenant je commence.
GUILLAUMK
Soyez bref.
ABÉLARU.
.Te dirai tout ce qu'il faut pour être compris, car je veux, moi, ôtrë compris : c'est à la raison de tous et de chacun que je m'adresse, et je ne réclame d'autre autorité que celle de la raison même. Mais c'est une grande autorité que celle-là.
GUILLAUME
Première erreur. — Poursuivez et faites vite.
Erreur, maître? Où est l'erreur? Nous ne sonmios point ici en théologie, nous ne traitons pas des matières de foi. De quoi traitons-nous? De dialectique. Qu'est-ce que la dialectique? C'est la raison armée de toutes pièces. Qu'estce que les luttes de nos écoles? Une^ice où la raison fait ses preuves. Vous-même, il n'y a qu'un instant, que faisiez-vous? Vous raisonniez. Vous n'aviez pas, que je sache, des éclairs dans les yeux, ni la foudre dans les mains? Non, votre seule arme était la parole ; la parole, ce lien commun des intelligences, qu'elle unit par le consentement de la raison. Que fais-je à présent? Moi aussi, j'ai la parole, et j'essaie de raisonner à mon tour. Pour un moment, nous sommes égaux. La vérité fixe seule les rangs
entre les intelligences. Toutes ne sont-elles pas émanées de la même lumière et plongées dans le même limon?
MANEGOLD
Très-bien !