‹ Abélard; drame inédit. Publié avec une préf. et des notesChapitre 27 sur 164 · i ACTE rKE.MIEU · texte numérisé non relu

i ACTE rKE.MIEU

l'être.... Voilà les conséquences de votre doctrine, reconnaissez-les, et puis avouez-les si vous l'osez !

GUILLAUME, se levant.

Je les dénie hautement.

ABÉLAKD.

Courage, mes amis, la raison se lève et se iccrie du haut de la chaire. Je l'ai touchée!

Mouvemcul liès-vif dans l'auditoire.

MANEGOLD

il a touché !

UDON, a\ec cluiiccur.

Plus bas, Manegold !

HILAIKE, à demi- voix.

0 la belle chose.

GUILLAUME, qui s'est rassis.

Un moment. , . . Est-ce tout ce que vous avez à dire?

ABÊLAUD.

Non; mais, avant de poursuivre, j'ai besoin de savoir si vous maintenez votre thèse.

GUILLAUME

Je maintiens ce que j'ai dit, non ce que vous avez dil.

ABÉLAKD.

N'avez- vous pas dit, j'en prends l'auditoire à témoin : l'universel ou le genre est quelque chose de réel qui est identique, essentiellement, intéyralement, et simultanément, dans tous les individus dont se compose le genre? L*avez-vous dit?

GUILLAUME

Mais...

AiJÉLARD, so tournant vers les écoliers.

J'en appelle à tous.

MANRGOLD, ODON, GOMBAULI).

Oui, oui. Il l'a dit.

ALBÉIUC.

A peu près, mais . . .

LOTULKE.

Il faut...

Tout à fait dit.

UN GKAND NOMBRE.

Oui, oui; cela a été dit.

Eh bien, dire cela, c'est nier la substance individuelle. L'universel étant identique et intégral dans tous les individus, il existe seul, il existe en masse, pour ainsi dire. C'est l'essence commune et unique ; l'individualité n'est plus que l'accident de la substance universelle, une diftérence de forme, voilà tout. Mais prenez garde: Entre deux hommes, celui-ci est méchant, cet autre bon. Est-ce l'homme universel qui est bon ou méchant? — Il est l'un et l'autre, direz-vous. — Alors deux opposés sont le mémo, et le contradictoire est réalisé. — Direz-vous : il n'est ni l'un ni l'autre? — Que le théologien vous réponde. Entre le préteur et le martyr, plus de différence effective, mais seulement des dilférences apparentes. Ce sont des différences apparentes que Dieu jugera ; ce sont des accidents de forme qui seront pesés dans la céleste balance, et l'humanité universelle et identique jouira tout ensemble de l'éternelle béatitude, et sera consumée dans l'éternel brasier... Justice de Dieu, où es-tu?

Nouveau mouvement dans l'auditoire, GUILLAUME.

Ah! c'eu est trop aussi.

o4 ACTE PREMIER.

ABÉLAKD.

Patience, patience; je n'ai pas fini. — L'homme est une espèce et l'animal un genre. Entre eux. quelle est la différence? Une toute petite : La raison. Si la raison n'est qu'une simple différence d'un être identique, l'animal domine dans l'homme, il constitue l'homme. L'être non raisonnable est l'essence de l'être raisonnable, et celui-ci n'est quelque chose que par celui-là. L'oiseau qui chante, l'âne qui brait, le docteur qui parle sont essentiellement, intégralement, simultanément un seul et même être. Dans l'un comme dans l'autre, la substance animale est tout. La raison, ne la cherchez pas; la raison n'est qu'une différence accidentelle, comme la couleur du poil ou la longueur des oreilles... En vérité, je ne puis parler de tout cela sérieusement ; je sens naître sous mes mains des objections si énormes que je veux les épargner à qui m'écoute.. Je vois tout à la fois éclater dans sa doctrine

l'odieux et le ridicule — Je finis, ô maître renommé;

voilà les doutes que je voulais soumettre à ton profond savoir.

Il s'incline légèrement et rentre dans la foule au milieu d'un munnured'iiitérêt et de CHriosité.

HILAIKE, bus à Abélard.

0 mon vrai maître!

ABÉLAKD, à demi-voix..

M'as-tu compris?

HILAIRE

Je l'espère.

GUILLAUMi:.

Je me suis tu, mes chers disciples. J'ai voulu voir jus-^ qu'où irait la présomption de l'ignorance etla brutalité

LA PHn.OSOPHIK. 35

d'un esprit l'aible qui ne comprend pas les mots qu'il emploie.... (Murmures.) d'un esprit infime plongé dans la lange de l'erreur, d'une intelligence obtuse dont la grossièreté incroyable . . .

Murmure.^ ALHÉKIC.

LOTULFK.

Silence donc!

Eh oui, silence !

GUILLAUME

Écoutez-n)oi. Je dis que si l'ignorance venait en personne disputer avec la science, elle ne dirait pas autre chose que ce que vous venez d'entendre. Elle prendrait ce langage presque barbare ...

MANEGOLD, mettant sa main devant sa bouche.

Au fait, au fait.

ODON, bas.

Prends garde.

LOTULFK.

Paix donc! écoutez!

(iUlLLAU.MK.

Enlin, Dieu l'a voulu, et je soupçonne qu'il a suscité ce ténébreux esprit pour fain; mieux éclater par ses objections la vérité de la saine doctrine. Car, je n'en dont pas, très-clairvoyants disciples, elle a brillé d'elle-même à vos yeux, et, en écoutant ce novice audacieux, vous avez répondu d'avance et m'avez dispensé d'une réfutation,"

(Il s'arrête. On murmure. Il reprend.) Mais... Cependant... non,

écoutez ... Je ne veux pas lui donner la satisfaction de mon silence, et je répondrai en très-peu de mots. . .

Ecoulez, écoutez.

GUILLAUME

Réduisons tout à la réalité des espèces. C'est le nœud de la question. Voici le dilemme que je pose : ou les espèces ne sont rien, ou elles sont quelque chose. Si elles ne sont rien et que notre impudent adversaire le prétende, il tombe dans l'erreur monstrueuse condamnée au concile de Soissons, et dont il s'est défendu lui-même. Si elles sont quelque chose, que sont-elles sinon l'essence même des êtres divers? Ainsi l'humanité est l'essence de l'homme, les êtres individuels ne font que manifester diversement l'être universel de l'espèce. J'ai donc eu droit de dire que l'universel existe sous l'individu. . . ^e.

Vous avez dit que l'universel existe dans l'individu.

MANEGOLD

Essentiellement.

Intégralement...

DITTMAK.

GOiMBAULD.

Simultanément...

GUILLAUME, avec sévérité et suiprisc.

Dittmar!

PLUSIEURS VOIX

C'est vrai, c'est vrai...

Paix là!... Entendons-nous; j'ai dit que l'universel existe identiquement dans les individus, c'est-à-dire que l'humanité est le fonds commun de tous les hommes...

DITTMAR.

Vous avez dit essentiellement.

F, A PUfLOSOI'llli:. 37

MANRr.OI, h.

rntégraloment....

Eh oui, intégralement, c'est-à-dire que rhumanité est tout entière dans chaque individu, que tout homme réunit tout ce qui constitue la nature humaine.

DITTMAR.

Essentiellement.

PLUSIEURS VOIX

Simultanément.

(; u I L L A u iM E.

Non pas comme vous l'entendez!.. Ainsi je n'ai pas dit que tout l'universel, dans son essence et dans son intégrité, se retrouvât dans chaque individu... non, l'universel existe... individuellement. 11 est dans chacun, il est le même dans chacun, moins les différences. 11 est ce qu'il y a d'identique et de commun entre les individus. Ainsi l'individu n'est pas tout l'universel, l'universel n'est pas en lui essentiellement...

Répétez, s'il vous plaît!

GUILLAUME, inquiet.

Eh bien quoi? Je dis que tout l'universel n'est pas essentiellement dans l'individu, en ce sens...

Vous l'entendez. Il n'est pas essentiellement ! Le maître se rétracte.

ALBÉRIC

Mais non...

MANEGOLD

Mais si!

UUr.LQUI'S VOIX,

Oh! il se rétracte.

GUILLAUME, avoc colère.

Silence!... me rétracter, langues de serpent! me rétracter, moi, et devant qui? Devant un arguinentaleur au maillot, devant un ergoteur absurde...

Murmures assez forts.

DITTMAR.

Pas d'injures.

MANEGOLD

Supprimez les qualités; il n'est pas sûr qu'elles existent.

ABKLAKD.

Du silence, je vous prie... Ne l'interrompez point.

Et qui donc ici oserait m' interrompre? qui serait assez hardi pour manquer au respect? i\e suis-je pas le maître? ne suis-je pas l'autorité, l'autorité cathédrale? Et après nos maîtres, Porphyre et Boëce, ne nommez-vous pas tous Guillaume de Champeaux, indigne devant Dieu, petit dans le monde, mais grand dans la dialectique?

MANEGOLU.

Au fait, au fait !

GUILLAUME

Et (|u'ajouterais-je? n'ai-je pas tout dit?... ( violents murmures.) Quand je dis que j'ai tout dit, cela signifie que j'ai tout dit pour qui sait m'entendre. Et, en eifet, nous venons de voir qu'il faut bien que les espèces soient quelque chose. Et étant quelque chose, que sont-elles, sinon l'être dans lequel sont renfermés tous les individus, comme le sont toutes les espèces dans le genre humain ? Oui, mes très-chers disciples, tous les hommes sont renlermés dans l'espèce liumaine, il n'en est aucun qui en soit

|,A l'HlLOSOPHH:. .ÎH

dehors : car où serait-il je vous en prie"? C'est donc l'espèce humaine qui contient l'existence de l'homme, et rien ne peut ébranler la réalité des espèces. Je crois que la démonstration est en règle. (Murmures d'incrédulité.) . . . Que faut-il de plus?. . . Lotulfe, qu'y a-t-il à dire de plus?

GOMBAULD

Mais il faut répondre aux objections.

LOTULFE

Oui, je crois que ce serait à propos.

GUILLAUME, se reprenant.

Les objections! j'allais les oublier tant elles sont dignes de mépris! Il y en a deux, si j'ai bonne mémoire, à extraire de tout le verbiage de notre impudent adversaire. (Murmures.) L'une, c'est que si l'humanité est l'homme, il n'y a toujours et partout qu'un seul et même homme. Mais c'est nous imputer des assertions absurdes pour les réfuter; il est clair qu'il subsiste des différences individuelles. L'universel n'est pas l'essence de l'individu. A BEL A un.

Écoutez bien, écoutez. . .

GUILLAUME

Et quant à l'autre objection, savoir que la raison qui distingue l'espèce humaine ne se retrouve pas dans le genre animal, et par conséquent devient une différence frivole, je réponds que je n'ai jamais dit cela ; de même que l'humanité existe, la rationalité existe. C'est bien plutôt notre ignorant adversaire qui nie la raison, d'abord parce qu'en raisonnant comme il fait, il semble ignorer qu'elle existe... en second lieu, parce qu'en niant la réalité des qualités, il aimule la raison, cette première des qualités de l'homme. . . Ah! que ce serait bien le cas

■\n ACTE rHKMIER.

de répéter ce que disait le grand Anselme de Cantorbéry; ne pas savoir distinguer ce que c'est que la qualité, c'est avoir l'esprit assez obtus pour ne pas distinguer un clieval de la couleur de son poil". — J'ai dit.

H se rassied avec satisfaction.

ALBÉRIC

Bien, bien. — Et qu'on réponde si l'or) peut !

ABKLARD.

Je répondrai, quoique je voie d'ici bien des jeunes têtes qui le teraient pour moi, et que je lise dans bien des yeux ma réponse tout écrite. N'est-ce pas, jeunes et bienveillants auditeurs, que vous êtes prêts à vous lever et à confondre les objections qu'on vient de faire?... (Quelques

mouvements favorables.) N'eSt-CCpas, VOUS (Il regarde Dittmar.), que

VOUS sauriez bien répondre que l'existence des espèces n'est pas de même nature que celle des individus, et que l'homme se voit vivre, tandis que l'humanité seulement .se conçoit exister? (En regardant Gombauid.i N'est-ce pas, vous, que vous n'hésiteriez pas à lui dire que la raison est plus qu'une qualité particulière, qu'elle constitue en quelque sorte la nature humaine, et qu'ainsi l'animalité n'est pas l'essence de l'humanité, le genre n'est pas l'essence de l'espèce? (Kn s adressant à odon.) Et VOUS n'avGz-vous pas deviné tout de suite qu'en désavouant les conséquences que je reproche à sa doctrine, votre ancien maître ne les a pas détruites, et que des dénégations ne sont pas de la dialectique?... Tous enfin, ne voyez-vous pas, ne vous écriezvous pas en quelque manière que votre maître s'est rétracté?..

GUILLAU.ME.

Moi!

ABKLAKD.

Il s'est rétracté, il a retire l'existence essentielle et intégrale des espèces dans les individus...

GUILLAUMK.

Mais non...

ABKLAKD.

Vous n'avez pas retiré l'existence essentielle?

GUILLAUME

En un sens, mais...

ABKLAKD.

Vous vous êtes rétracté! Vous vous bornez maintenant à affirmer l'existence quelconque des genres et des espèces, ce qui suffirait pour répondre à Roscelin; mais vous ne dites plus que les genres et les espèces sont des réalités substantielles. Vous vous sentez vous-même enlacé dans les mailles de cet argument : Si les espèces existent à ce titre qu'elles constituent essentiellement l'individu, elles existent seules; et alors, ce qu'on n'a jamais vu exi.«ta .seul, ce qu'on voit n'existe pas. Socrate n'existe pas, mais l'homme universel ; l'homme universel n'existe pas, mais l'animalité; l'animalité n'existe pas, mais l'être universel. Car l'animal est une espèce par rapport à l'être. Et alors toutes les sciences, comme^ toutes les notions communes de la vie, l'histoire, la morale, que dis-je? la religion qui ne repose que sur la réalité et la distinction des individus, disparaissent comme des nuages enfantés par l'humaine fantaisie. Dieu lui-même... le blasphème n'est pas de moi, Dieu lui-même rentre dans l'être' universel ; le créateur se confond dans la création, ou la création s'évanouit.

42 4<'TK PREMIKH.

aUIit AUMK.

0 la prodigieuse iiypocrisiel.. Tu nies donc que l'universel existe?

ABÉLARJ)

C'est à vous de répondre, et non plus à moi. Accordez vos propres variations.

GUILLAUME

0 l'impudence sans égale!.,. Réponds quand je t'interroge !

ABÉLAKU.

Si vous avez quelques doutes, je les dissiperai. Sinon, n'interrompez pas.

aUILLAUMJJ.

Mais un seul mot, tête au front d'airain! dis-tu que l'existence des genres...?

ABKLARD.

Mes chers auditeurs, je ne pourrai parler, s'il ne fait silence.

MANEGOLD bt DITTMAK.

Silence donc, silence !

gUELOUBS VOIX A ABÉLARD.

Parlez, parlez.

LOTULFE

L'audacieux personnage !

GUILLAUME

0 Jésus!

ABKLARD.

Vous savez tous à présent distinguer la fausse Dialectique de la véritable, ou plulôt vous avez entendu la fausse Dialectique; c'est à moi de vous faire connaître la vjuie. En venant en cette ville, je me suis proposé de vous an-

l.A l'IHLUSunirE. 4S

noncei' la parole de vérité, de vous prêcher la bonne nouvelle de la philosophie.

(lUILLAUME.

Il blasphème!... Ne l'écoutez pas... C'est l'esprit de Roscelin.

Vous l'entendez, jeunes disciples, le grand mot est dit. Là où l'argument fait défaut, subvient l'anathème. .fe doute, nie voilà téméraire; je réponds, me voilà rebelle; je persiste, liéréH(iue, iuipie, blasphémateur!,.. 0 emportements du faux zèle! ô orgueil du faux, savoir! Ainsi donc qui ne plie pas devant leur chaire se dresse devant le trône de Dieu, et les noms les plus détestés sont prodigués à l'esprit humble et sincère qui n'obéit qu'à la vérité. Sages du monde, docteurs du siècle, jugez-vous bien. Craignez d'être les ténèbres dans lesquelles luit la lumière, et qui ne comprennent pas la lumière-*^. Gardez-vous d'armer la foi contre la science. La science et la foi aspirent à se tenir embrassées, et c'est la foi qui vous dit : « N'éteignez pas l'esprit '2". » Songez-y, l'esprit est libre devant tous, excepté devant Dieu.

QUELQUES VOIX

Oui, oui, liberté pour l'esprit !

GUILLAUME

0 les insensés!., Satan est entré ici...

Non, Satan n'est point entré, ô mes amis. Rassurez-vous, l'hérésie n'est ni dans mon cœur, ni sur mes lèvres. Ce n'est point Roscelin qui vous parle; Roscelin disait que îes espèces ne sont rien; et moi je vous dit qu'elles sont quelque c}|Ose; mais...

GUILLAUME

Dis donc une fois ce qu'elles sont.

.\LBÉRIC.

Oui, qu'il le dise!

ABÉLARl).

Je ne pense au commandement de personne; je ne parle au commandement de personne.

ALBÉRIC

Mais quand on a nié, il faut conclure.

GUILLAUME

Un seul mot. Que sont les espèces?

Ce qu'elles sont?... Je le puis dire. Je le dirais, si j'étais dans mon école, si j'enseignais ici, si je parlais du haut de cette chaire.

DITTMAR.

Ah! oui; mettons-le sur la chaire.

MANEGOLD

Montez, montez.

QUELQUES VOIX

Que l'autre descende.

D'AUTRES

Qu'il descende!,., à bas!

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