‹ Abélard; drame inédit. Publié avec une préf. et des notesChapitre 26 sur 164 · G U I L L A IJ M E · texte numérisé non relu

G U I L L A IJ M E

Mais... mais oui... Vous vouliez dire quelque chose, Albéric? l

ALBKKIC.

Je disais à mon voisin que le jeune homme me paiaissait dans le bon chemin cette fois.

G u IL L A u M K.

Et VOUS avez raison, (a AUéiaid.) Continuez.

AIIÉLAUU.

Mais de ce que je viens dédire, s'ehsuit-il que les genres et les espèces subsistent de la même manière que les individus? C'est ici que je commence à douter et que j'objecte à votre doctrine. Distinguons d'abord la partie, la qualité et l'espèce ; je ne soumets pas ces trois choses à une argumentation commune. Vous dites que l'universel est tout entier dans le divers et par conséquent le tout dans la partie. Alors la maison est tout entière dans ses murailles, une muraille est une maison ; une pierre du mur est un mur, et partant une pierre même est une maison. Le sens commun se révolte contre la conséquence, et cependant la logique l'approuve. Voulez-vous donc mettre la guerre entre le sens commun et la logique? Dites-le-nous.

GUILLAUME

Vous êtes ici dans l'École.

AlitLAKl).

Oui, dans l'École, entre quatre murs, qui peuvent tout entendre, mais qui ne peuvent rien répondre. Sorte/ dans la rue.... et interrogez le premier passant.... Moi, je viens de la rue, mon docte maître, et je parle raison, si vous parlez logique. Que nos auditeurs choisissent.

Marques d'étoniiement et de curiosité dans l'auditoire. (lUlLLAUMK.

Il sera répondu à l'objection. Poursuivez.

ABKLARD.

La couleur, ajoute-t-on, existe essentiellement ; elle réside dans tous les objets qu'elle recouvre, et ce qu'on dit ici de la couleur, on le dit apparemment de toutes les qualités. Je demande^ moi, qu'on me montre une qualité sans un objet auquel elle appartienne ; je demande à voir la qualité sans la substance. Qu'est-ce que la rougeur sans la chose rouge, et la dureté du marbre sans le marbre même? Le monde des qualités sans substance est un monde fabuleux, oii les doctes seuls ont voyagé, où Fin* visible apparaît, où l'impossible est réel et l'inintelligible vrai ! Voilà pourtant où en est venue la dialectique ! Sage et noble fille de la raison, où t'ont-ils conduite?

G UILLAUMi;.

Ne déclamez pas, et dites positivement que vous croyez que la qualité n'existe pas, et, partant, qu'elle n'est qu'un mot.

ABlil.AKD, vivement.

Je ne dis point qu'elle n'est qu'un mot et qu'elle n'existe pas; je dis (|u'ellc existe et n'est point substance, c'està-dire qu'elle n'existe point par elle-même; et ceci s'expliquera quand j'aurai traité du genre et de l'espèce. — « Socrale

LA l'HILOSOPHIE. 31

est un homme, un homma est un animal. » S'il y a, dites-vous, des animaux et des hommes, il faut bien que l'espèce humaine et le genre animal soient quelque chose de réel. Volontiers; mais quoi? C'est ici que vous brillez : « L'espèce est réelle comme l'individu, elle est en lui, elle y est essentiellement, intégralement, simultanément. L'humanité existe en elle-même, l'individualité n'est que l'accident ». Alors je dis que c'est l'individualité qui n'est pas, je dis que si l'humanité existe essentiellement dans tous, comme une chose une et identique, ii s'ensuit que l'homme universel jouit de la véritable existence ; il est dans Socrate comme dans Platon, c'est lui qui fait Platon comme il fait Socrate. Il s'ensuit encore que là où est Platon, là est Socrate, et que dans Socrate mourant meurt Platon. Plus de distinction sérieuse entre les hommes. Dans le temps comme dans l'espace, sous des formes changeantes, persiste une seule et unique substance, et les catégories s'évanouissent. 0 philosophes, vous reprochez à vos adversaires d'anéantir toute la réalité, et vous la voyez votre tour dans une unité confuse, impalpable, illimitée! Tout ce qui se sent, tout ce qui se voit n'est plus rien à vos yeux ; toutes ces diversités qui sont la parure et la richesse du monde, devit^nnent autant de néants trompeurs. Celui qui parle et celui qui écoute, celui qui frappe et celui qui tombe, l'oppresseur et la victime, le puissant et le faible, ne sont que les formes changeantes d'un même être, et dans ce que vous admirez, se mêle ce qui vous inspire du mépris. L'être que vous aimez n'est pas à part de tous les êtres, et votre cœur qui distingue et qui choisit, sera peut-être accusé de nominalisme, pour n'avoir pus confondu ce (|u'il aime avec l'universalité de

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