I. OTULFK
Notre Dame! je ne sais guère, mol. . . mais d'abord je ne voudrais pas, si votre Révérence me permet de le lui dire, vous voir ainsi oisif, avec cet air découragé ; je n'ai pas beaucoup d'estime pour les paroles, et je pense qu'il faudra, pour rétablir nos affaires, autre chose que des arguments; mais enfin il ne faut pas se taire quand l'ennemi parle. Qu'a fait après tout notre Abélard ? Il a ouvert une école sur la montagne Sainte-Geneviève. Eh bien, la vôtre est-elle fermée? Il a la langue dorée, dit-on ; la vôtre n'est pas de plomb apparemment? Il enseigne : enseignez.
ALBÉUIC.
Sur ce point, je suis de l'avis de Lotulfe.
GUILLAUME
Et qui dit le contraire? Je n'ai point renoncé à mes leçons, mais il est triste, convenez-en, de les adresser à des planches de chêne, qui n'ont ni oreilles ni voix, et de ne pas entendre, en enseignant, les chuchotements approbateurs d'un auditoire édifié. Vous savez que j'ai été plus d'une fois obligé de quitter la chaire, faute d'un nombre suffisant de disciples, et qu'il m'a fallu souvent me borner à vous deux et à quelques fidèles qui ne me contredisent jamais.
ALBÉKIC.
Voulez-vous donc enseigner ceux qui vous contredisent?...
Au fait cela pourrait se tenter. Pourquoi ne pas attaquer Abélard au milieu des siens?
GUILLADME.
Vous n'y pensez pas; et l'autorité'? Il faut toujours quand on a la bonne cause pour soi, ne point l'exposer aux hasards d'un conflit peu digne d'elle.
ALBÉRIC
Comment vaincre pourtant sans combattre?
GUILLAUME
Les joutes de la dialectique vont mieux à ces esprits qui n'ont rien à perdre.
LOTULFE
Soit ; mais il faudrait soutenir la résistance à force ouverte par des manœuvres plus secrètes, et par là même plus sûres, semer la division dans le camp ennemi, exciter contre Abélard la jalousie, la défiance des siens...
GUILLAUME
Il les tient par enchantement, je vous dis. Et puis les mauvaises gens sont toujours unis, et l'erreur est un pacte inviolable.
ALBÉRIC
Son empire est tel qu'il leur a persuadé que des écoliers devaient mener une vie d'anachorètes, si bien qu'ils ont, depuis un temps, changé d'allure, et ne vont plus à la taverne et autres lieux.... en plein 'jour du moins.
Ne m'a-t-on pas dit que Manegold avait passé deux semaines sans boire un coup de trop ?
LOTULFE
Eh! croyez-vous tout cela bien naturel et bien durable?
Serait-il impossible do les ramener tout doucement à leurs façons de vivre, et de leur faire sentir qu'ils étaient plus heureux, quand ils marchaient dans la bonne voie? La chair est faible, et... la tentation pourrait nous les ramener.
GUILLAUME
Tout beau, LoLulfe !
ALBliUlC.
Raillcs-lu ?
LOTULFE
Nullement. Mais je dis les choses comme elles sont, et je connais l'âme des pécheurs. N'est-il pas vrai qu'on trouve de meilleur vin et de plus johes fillettes dans le quartier de la Cathédrale que sur la montagne Sainte- Geneviève? N'est-il pas vrai que nos chers condisciples ont de ce côté-ci toutes leurs habitudes? J'entrevois là bien des arguments ad homines qu'il est permis de leur pousser.
ALBÉRIC
Êtes-vous donc la dupe de leur hypocrisie, Lotulfe, et croyez- vous à toutes leurs belles protestations de pureté et d'innocence?
GUILLAUME
Ne vous y trompez pas, j'ai toujours remarqué que, lorsque Satan veut perdre quelqu'un, il commence par le détourner du péché.
LOTULFE
Que voilà qui est bien dit! Eh bien, moi, je vous propose une chose, c'est de les ramener au péché pour les soustraire à Satan.
ALBÉRIC
Soit, tout est sain pour les sains ^".
LA PHILOSOPHIE. il
LOTULFK.
Eiiliii, ne pensez-vous pas qu'il serait à propos de mettre de notre côté les deux puissances, la spirituelle d'abord, qui est notre naturelle alliée, et la temporelle, qui doit craindre que des novateurs aussi hardis n'engendrent à la fm quelque trouble dans la Cité ?
GUILLAUME
Vous dites bien. Le roi Guillaume s'intéressa lui-même à la punition de Roscelin ^^, et le bras séculier aida à exécuter la sentence.
LOTULFE
Quant à l'Église...
Je crois qu'il faudrait obliger l'abbé de Clairvaux à s'expliquer ; un nouveau message de notre maître pourrait récliaurter son zèle, (a Guillaume.) Que dites-vous de cela?
GUILLAUME
Je dis que Dieu ne m'a pas tout à fait abandonné, puisqu'il m'a laissé dans une disgrâce deux disciples tels que vous; oui, j'en crois vos conseils, je les suivrai, et d'abord c'est à vous de séduire, de ramener secrètement nos écoliers; je vous donne là-dessus plein pouvoir; et si cela vous entraînait à quelque action dont il vous fallût entretenir votre confesseur, à Pâques, prévenez-moi; je l'avertirai, afin qu'il ne s'y trompe pas et prenne bien la chose. Quant à moi, j'écrirais volontiers à l'abbé de Clairvaux.... mais que pourrais-je lui dire de neuf? Il faudrait que quelqu'un de bien instruit pût lui exposer en détail l'état des choses, quelqu'un qui aurait tout vu.... Lotulfe, n'iriez-vous pas bien vers le saint homme ? Je vous donnerai une lettre de créance.
LOTULFE
Eh? mais ...
ALBÉKIC.
Oui, Lotulfe, c'est une excellente idée. Il faut partir.
LOTULFE
Mais, aujourd'hui, si l'on veut.
A L B K Kl C.
Aujourd'hui, soit. Qu'en dites-vous, maître?
(lUILLAUME.
Que je vais lui faire sa lettre.
U se met à écrire.
ALBÉRIC, il Lotulfe.
Il était bien temps d'agir. ïu feras ton voyage en hâte, et nous, ici, nous ne perdrons pas nos moments. Tâche d'amener le saint homme à Paris.
LOTULFE
C'est que je ne sais pas de tentation pour l'y attirer, celui-là !
N'importe, presse, supplie. Dis-lui qu'il est l'appui de la foi, la tête et le bras de l'ÉgUse.
Au fait, c'est une tentation tout comme une autre.
ALBÉRIC, à Guillaume.
Dans mou humble opinion, il sera toujours bon de fortifier tous les moyens d'action par une lutte vigoureusement soutenue d*école à école.... Il faut une attitude fière.
GUILLAUME, on écrivant
Non pas, non pas, ne compromettons rien La parole
est un glaive qu'il faut savoir laisser reposer dans le fourreau.
ALBKRIC.
Dût-il s'y rouiller'?...
GUILLAUME
C'est un métier de truand que d'aller ainsi guerroyer à tout venant, et ferrailler avec le premier venu de la dialectique. N'oublions pas que nous avons pour nous le bon droit et l'autorité. Commandons et ne discutons pas. (ALotuife.) Voilà ma lettre, vous verrez que Bernard sera de mon avis.
LOTULFE
4e ferai diligence.
Un petit clerc ouvre la porte. GUILLAUME, à l'enfant.
Qu'est-ce, Rigauld.
LE PETIT CLEKC.
Deux écoliers qui demandent à vous parler.
ALBÉRIC
Peut-être deux brebis qui reviennent au bercail.
GUILLAUME
Plût à Dieu! Fais-les entrer.
Le petit clerc ouvre la porte. Manegold ot Uilaire paraissent. MANEGOLD, au petit clerc.
Adieu, Criquet. As-tu décliné species ?
LOTULFE
Quel converti !
GUILLAUME
Que me voulez-vous? Vois-jc en vous des disciples
80 Acte premier.
contrits, venant retrouver leur maître ou plutôt leur père qui leur tjend les bras? etes-vous l'enfant prodigue qui s'est lassé de hanter des femmes de mauvaise vie, car n'en doutez pas, jeunes gens, c'est vivre dans la corruption, c'est se vautrer dans la fange, que se prosterner devant la chaire empestée où s'est assis celui...
MANEGOLD
Vous n'êtes pas ici dans la vôtre; et je prie votre Révérence de réserver cette bouffée d'éloquence pour la première fois oîi je viendrai lui demander leçon.
ALBÉKIC.
Point d'impertinence, Manegold.
MANEGOLD
Vice versa, Albéric.
GUILLAUME
Taisez- vous tous deux, (a Manegold.) Que voulez-vous?
MANEGOLD
Nous vous apportons un message.
GUILLAUME
Et de quelle part?
MANEGOLD
11 est clair que ce n'est pas de la nôtre. Nous sommes les hérauts d'armes du sire Pierre Abélard.
GUILLAUME
Après?
MANEGOLD
A toi de parler, Hilaire, je ne suis que ton escorte.
HILAIUE.
Docte et saint archidiacre, mon maître, Pierre Abélard,
LA. PHILOSOIHIIK. 81
chef de l'école du mont Saiuto-Gcncviève ", m'a donné comjnission de vous dire ({u'il subsistait entre vous une querelle à vider, et que, pour avoir fondé une école en face de la vôtre, il ne pensait pas qu'il y eût jugement rendu entre vous. Enseigner n'est pas tout; bien dire et se faire écouter n'est pas la science. Un jour, un seul jour, il vous a soumis modestement ses doutes; il en est advenu que vos auditeurs vous ont quitté. Ont-ils bien fait? C'est ce que notre maître ne sait encore, et ce qu'il prétend savoir. Votre doctrine et la sienne ne se sont pas encore mesurées l'une contre l'autre, et l'on ignore de quel côté est le bon droit, il faut sortir de cette incertitude, il faut que l'on sache où est la vérité. Mon maître vous demande donc une conférence ; et là, en présence de vos disciples et des siens, en présence de qui voudra vous ouïr tous deux, vous soutiendrez chacun votre thèse et argumenterez en champ clos. Acceptez-vous le défi ?
GUILLAUME
Voilà une proposition hardie... En vérité, vous mériteriez que je l'acceptasse, |nais ce serait une nouveauté de mauvais exemple. Encore si votre Abélard avait été autorisé dans quelque diocèse *^!..
ALBÉRIC
Mon maître ne daignera pas combattre le tien, mais un écolier suffira: je suis prêt.
MANEGOLD, bas h Hilaire.
L'écuyer est plus brave que le chevalier.
HILAIRE
J'ai ordre d'avoir réponse de maître Guillaume de Champeaux.
HANEGOLD.
On VOUS propose une épreuve. Acceptez-vous?
GUILLAUME
J'accepterais si je connaissais un juge compétent en de tels procès.
HILAIKE.
C'est parce qu'il n'y a pas de juge que nous demandons le jugement de Dieu.
ALBÉRIC
Maître, laissez-moi répondre. J'irai, moi.
GUILLAUME
Non, je ne le souffrirai pas.
U regarde Lotulfe d'un air incertain.
LOTULFE
Je ne sais, maître.
MANEGOLD
Ainsi vous reculez ?
GUILLAUME
Non, mais je ne descends pas... Toutefois, je veux bien voir Abélard, je consens qu'il m'entende. Je ne puis refuser d'éclairer un enfant qui après tout peut errer de bonne foi, et faute de m'avoir entendu... Hilaire, vous pourrez dire à celui qui vous envoie, que demain, à l'heure accoutumée, je ferai ma leçon dans la salle du Cloître. S'il veut s'y ti-ouver, il m'entendra; s'il a encore des doutes, il les soumettra. C'est tout ce que je peux accorder.
HILAIRE
Il ne lui en faut pas plus. Qu'on lui donne deux pieds de terrain pour combattre, et tout le champ est bientôt à lui.
Pas si haut, pas si fort, enfant !
HILAIRE
Demain donc, à sept heures au Cloître, et toutes les portes ouvertes.
GUILLAUME
Toutes les portes ouvertes, soit.
HILAIRE, saluant.
Que Dieu vous garde !
MANEGOLD
Et vous tienne en joie ! (a Aibéric.) Albéric, tu vas bien ? tu as déjà un teint de chanoine.
ALBÉRIC
Et toi, Manegold, tu viens de la Thébaïde, je pense ? tu ressembles au carême.
MANEGOLiJ.
Je respire l'air des montagnes. Cette île de Notre-Dame est humide et fangeuse.
GUILLAUME
Paix ! laissez-nous.
MANEGOLD
Mais je vous ai déjà laissé, révérend maître.
HILAIRE, vivement à JHaaegold.
Suivez-moi donc.
MANEGOLD
Eh! le petit sitïle déjà les airs que chante le cygne. Je te suis, mon roitelet.
Ils sortent.
GUILLAUME, à lui-mémo.
Ah ! j'ai trop cédé.
ALBÉRIC
Notre digne maître, vous avez été admirable! Vous avez répondu avec tant d'autorité et de douceur à cet insolent défi!
f;L'lLLAUME.
Je ne sais.
LOTULFE
Non, c'était bien difficile à refuser.
ALBÉRIC
Vous les avez reçus avec la dignité d'un père. On voyait bien que vous étiez le maître et lui l'écolier.
GUILLAUME
Albéric, Lotulfe, il n'y a plus de maître, il n'y a plus d'écolier là où l'un défie l'autre. Je ne devais pas consentir à l'entendre... Toute dispute est incertaine comme une bataille... Enfin, comme il plaira à Dieu! Lotulfe, vous avez ma lettre : partez sans plus attendre.
LOTULFE
Puisse tout marcher à vos souhaits en mon absence !
GUILLAUME
Merci, merci ! Dites bien à l'abbé tout ce que vous avez vu ; pénétrez-le bien de l'urgence d'arrêter le mal.
Et tâche de l'amener ici. Ce n'est pas contre les Sarrasins seulement qu'il faut songer à prêcher la croisade ^°.