‹ Abélard; drame inédit. Publié avec une préf. et des notesChapitre 39 sur 164 · UNE CHAMBRE · texte numérisé non relu

UNE CHAMBRE

Abélard est assis dovant une table couverte de livres et de papiers. Trois de ses disciples, Dittmar, Amaury ot Hilaire sont assis devant leurs pupitres et écrivent.

ABÉLARD, finissant la lecture d'une lettre.

« Et si un aussi savant homme que vous daignait l'é-

» coûter et lui donner des leçons, jamais femme n'aurait » égalé son érudition et ses talents. J'espère que votre béni- » gnité excusera ma hardiesse, et que vous ne verrez dans » ma démarche qu'une preuve de l'admiration, etc... etc.. »

— Très-bien. — (Lisant.) « Fulbert, chanoine de Paris. »

— Quelqu'un de vous connaît-il ce Fulbert* ?

DITTMAR. .

Pour moi, non.

AM.\URY 2

Ni moi!

Singulière idée! me proposer de donner des leçons de

108 VCTE DEUXIÈME.

rhétorique à sa nièce!... Bon pour le jour où je voudrai apprendre à tiler au rouet. — (a HUaire.) Prends cette lettre.

HILAIRE

Je le connais, moi ; il est mon parent, et sa nièce est bien digne...

De savoir la rhétorique?

HILAIRE

Ah! si vous la connaissiez!...

• ^BÉLARD.

Charge-toi de son enseignement. — Passons à un autre. (Il lit une autre lettre.) « Homtne ti'ès-illustre, doctc et éloquent » entre les plus éloquents et les plus doctes, il m'est tombé » sous les yeux en lisant le paragraphe 5 du chapitre III » du traité de Cassiodore, de Septem Disciplinis ^, un pas- » sage que je ne crains pas de déclarer épineux, et sur lequel » il me plairait d'avoir l'opinion de votre omniscience. Le » voici : Nulla partitio... » — La lettre est longue. Qui

donc l'écrit? (Il cherche la signature.) « ArNAULD dC BrESCIA? »

— Inconnu *. Ils ne peuvent prendre la peine d'entendre ce qu'ils lisent. Dittmar, vous déchiffrerez cette lettre. Vous verrez quelle est la question et m'en direz votre avis. (Il lui passe la lettre.) — Voyons celle- ci : « A l'éminent Abé- » lard, célèbre dans tout le royaume des lettres. — J'ai été » si charmé de votre neuve et lumineuse doctrine sur la » conceptualité des universaux que je prends la confiance » de vous envoyer une corapendieuse dissertation... » — Amaury, vous lirez la dissertation compendieuse. — Encore une ! (Il prend une lettre.) « A Pierre Abélard, écolâtre. » — Je vous fais la présente par la main du clerc de l'hôtel

LA rHËOLOGIK. 109

du Koi, pour vous dire que j'ai tant ouï parler de votre merveilleuse éloquence qu'il m'est venu en la fantaisie de vous voir, et de m'entretenir avec vous de matières scientifiques et autres choses curieuses, dont, Dieu merci, je ne suis point ignorant ; et vous prouverai quel cas je fais de tous hommes doctes et bien disants, qui illustrent ce royaume; ainsi que l'ai entendu dire au roi, mon très-redouté Seigneur, au jour où il visita l'abbé Suger en son abbaye de Saint-Denis. En foi de quoi et priant Dieu qu'il vous ait en sa garde, j'ai signé : Anseau de Garlande, Sénéchal de l'Hôtel du Roi. » — Grand

merci ! — Cette lettre . a-t-elle été apportée de Paris

comme les autres?

AMAURY

Vous savez que le roi est venu en cette partie de la Picardie; il doit être dans les environs.

A BÉLARD, se levant.

Si son sénéchal me veut voir, qu'il me vienne voir. Je lui expliquerai la théorie des homonymes d'Aristote, ou les différences topiques de Boëce.

DITTMAR. .

Le sire de Garlande passe pour un seigneur bien lettré.

Ou bien lettré pour un seigneur ? — Baste ! cette correspondance m'ennuie; j'espérais au moins éviter cette pluie d'importunités.

Il se promène dans la chambre.

HILAIRE

Comment faire? votre nom est connu dans toute la France, et le chemin est court de Pai»is à Laon.

tlO ACTE DEUXIÈME.

AMAURY

C'est cependant, je pense, le désir d'échapper aux ennuis attachés à une renommée comme la vôtre qui vous a décidé à ce voyage. Car ce n'est pas assurément pour le plaisir d'entendre ce fameux Anselme dont vous daignez suivre les leçons que vous avez abandonné les vôtres?

ABÉLARD, s'arrêtant derrière lui.

Qu'en sais-tu, Amaury?

AMAURY

Mais, je le présume.

Tu trouves que le bon doyen du chapitre de Laon ne t'apprend rien, Amaury? Et moi, je dis qu'il t'apprend beaucoup : il t'apprend la théologie.

AMAURY

Et qu'ai-je affaire de la théologie?

Tais - toi, tu ne sais pas ce dont tu parles.

Il se promène dans la chambre et parle en se promenant. Vous ne comprenez pas pourquoi je suis ici! Oh! que si fait bien moi! Dites, que faisions -nous à Paris? Depuis la fuite de Guillaume de Champeaux, depuis qu'il avait fait retraite dans son diocèse, nous avions le champ libre. Plus d'ennemis ; donc plus de combats, plus de victoires, plus de conquêtes. J'aurais vingt fois recommencé le cours de mes leçons, qu'y aurais-je ajouté? Peut-on ajouter à la vérité? Aurais-je eu plus de renom^ plus d'auditeurs? Mais on ne peut accroître l'illimité, augmenter l'innombrable. J'avais posé la borne de la dialectique, j'avais touché le fond de la philosophie; il fallait aller au delà...

amauhy.

Mais fallait-il venir à Laon?

DITTMAR.

Tu ne comprends pas?

Il fallait aller... à la théologie. — Écoutez-moi, vous êtes des enfants; vous ignorez les choses de ce monde. J'admire la dialectique, mais c'est une science profane. Ltre le premier dans la dialectique, c'est êtreroi dans le vide. Les lettres profanes ne sont qu'un exercice pour l'esprit, une occasion d'éloquence, un moyen de célébrité peut-être. Mais tout cela donne-t-il un pouvoir réel et le monde en tient-il grand compte? Nullement. Depuis l'empereur Charlemagne, qui donc s'est occupé des lettres? Qui les a honorées, autrement que comme une curiosité admirable, mais inutile, à moins... à moins que... me comprendrez-vous ? .

HILAIRE

Nous tâcherons.

Mais je vous parle comme à mes amis, mes élèves chéris. Mettez un sceau sur vos lèvres, je vous dis le secret de ma destinée, de la vôtre peut-être.

DITTMAR.

Nos esprits ne sont-ils pas vassaux du vôtre?

Et puis ce que je vous dis est fort simple. Ce n'est pas grand mystère après tout. — Eh bien, voici : Quand vous avez primé dans la philosophie, voulez-vous acquérir,

exercer un pouvoir réel? voulez-vous que l'Église, que la noblesse, que le peuple, que le roi vous comptent pour quelque chose ? De la science profane passez à la science sacrée. Mais alors, prenez garde : l'Église est là, elle vous suspecte, elle vous repousse. Vous n'êtes pas théologien ! La dialectique elle-même peut lui sembler hérésie. Or, pour être théologien , il ne suffit pas de savoir la théologie ; il faut encore l'avoir apprise. La théologie, je l'enseignerais demain ! Mais l'abbé de Clairvaux, mais l'abbé de Saint-Thierry crieraient à l'intrus, à l'hérésiarque. Vous savez ce qu'ils ont déjà répandu. Il faut une protection à la dialectique, un sauf-conduit à la philosophie. Dans toutes ces contrées, Anselme de Laon est le plus réputé pour la théologie ; je suis venu à lui, plusieurs d'entre vous m'ont suivi, ma présence lui attire du monde, je]Iui ai doublé son auditoire. Qui sait si bientôt je ne le lui enlèverai pas tout entier ? Ce ne sera que juste... Pour aujourd'hui, je ne lui demande qu'une chose, c'est de me donner une charte d'orthodoxie, et puis nous verrons I

A M A tJ R Y.

Mais qui sait mieux que vous notre religion? Qu'ignorezvous de ce qu'on peut savoir ? Que vous apprend-ii ?

Rien. Mais son école est la plus célèbre pour la théologie, comme celle de Guillaume était la plus renommée pour la philosophie : vous savez ce que j'ai fait de l'une...

AMAURY

Je vous entends.

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