U IT T M A R
Allons, saute la théologie !
Au contraire, au contraire. Jeunes gens, souvenez-vous de ce que je vous ai dit tant de fois: nous sommes les minis-. très de la vérité. Où est-elle plus pure et plus haute que dans notre religion? Eh bien, la théologie, c'est la science devenue sacrée, c'est la vérité canonisée ! Oh ! la théologie, c'est l'arme de la science. Sans elle, la vérité n'est qu'un acier pur ; avec la théologie, c'est l'acier avec la garde et le fourreau,
DITTMAR.
L'épée, l'épée ! nous vous ceindrons l'épée, maître.
Mais tout ceci, mes amis, ne serait pas dpmpris de tous. J'apporterai aux sciences sacrées un appui dont l'Église ne se doute pas. Elle se défiera de moi jusqu'à ce qu'elle m'ait connu tout entier. Je veux rendre à la théologie en éclat, en vigueur, en popularité, tout ce que j'attends d'elle en autorité. Mais jusque-là, jusqu'à ce que les faits m'aient justifié, craignons, comme l'Apôtre des gentils, de porter ombrage à l'apôtre des Juifs. Malheur à qui, même en apparence, s'écarte de l'unité de l'Église !
Que de piété avec tant de génie l
DITTMAR.
Pardieu, ce n'est pas là de la piété de chanoine.
AMAURY
J'écouterai maintenant avec plus de goût le doyen du chapitre de Laon.
On frappe.
HILAIKE.
Qui va là?
UNE VOIX, du dehors.
Manegold. Ouvrez.
AMAURY
Entre, (a Manegold.) Tu ES bien perdu, va ; le maître nous a dit de belles choses.
MANEGOLD
Je viens lui en dire qui ne sont pas belles ; mais j'aurai la gloire de lui en apprendre qu'il ne sait pas.
Qu'avez-vous à me dire, mon cher Manegold ?
MANEGOLD
Mais de vous tenir sur vos gardes, car on vous en veut.
J'ai trop d'amis pour n'avoir pas d'ennemis.
MANEGOLD
Moi, vous savez,- j'ai fait le voyage de Laon avec vous, d'abord parce que je vous aime, ensuite parce que j'ai à Paris tant de gens qui me demandent avec curiosité, quand il poussera des fleurons d'or dans mon jardin, que leur curiosité m'ennuie. Ici donc, je dîne avec vous, je soupe avec vous, je joue à la paume avec vous ; mais je ne fais pas de théologie avec vous, et les gloses du doyen sur les Épîtres de monseigneur saint Paul me font toujours penser à ce rustre qui attachait son âne à un laurier... Vous savez ce que le laurier lui dit?
DITTMAR.
Non, mais au fait!
l.A THÉOLOGIE. 115
MANEGOLD
Non, mais c'est une des plus belles histoires du roman intitulé le Carquois des dames. Le laurier donc lui dit : « Tu me prends pour un chardon '^ ».
Vous vous trompez, Manegold ; Anselme est un savant homme.
Oui, mais sa science est une forêt si touffue qu'on n'y peut marcher. Moi donc, qui aime la promenade, je le laisse dans ses broussailles, et je vais m'espacer aux allées... Vous savez ces allées de hêtres qui sont au bord de la rivière. Hier au soir, j'étais monté sur le plus grand pour dénicher des pinsons...
DITTMAR.
Belle occupation pour un étudiant en théologie!
MANEGOLD
Mon révérend frère, je destinais ces pinsons à une personne pour qui je vous ai vu faire hier matin des beignets aux prunes.
DITTMAR.
Ah ! la mercière !
Finissez-vous quelquefois, Manegold?
MANEGOLD
Eh bien, voilà. — Pendant que j'étais sur mon hêtre, arrivent trois personnes qui s'assoient autour, sub Leg^ mine fagi. Je les reconnais^ je ne dis mot.
AMAURY
C'étaient...?
MANEGOLD
Pas moins que Lotulfe le Lombard, Albéric de Reims et le petit Gautfroy ^ .
Eh bien?
MANEGOLD
Je vous dirai que dès qu'à notre arrivée, à Laon, j'ai vu les deux premiers placés si avant dans le giron du doyen Anselme, je me suis méfié, et j'ai dit : « Ils brouilleront le maître avec Anselme. »
Vous vous trompez. Après la clôture de l'école de Guillaume de Champeaux, ils sont venus étudier ici la rhétorique et la théologie; le hasard nous a réunis. Je dois même dire qu'Albéric m'a témoigné par mille soins qu'il ne me haïssait pas, et, quant à Anselme, il m'aime tendrement.
MANEGOLD
C'est ce qu'ils ont dit hier au pied de mon hêtre, que le doyen était amoureux de vous, fier de vous, et qu'il disait souvent : « Qu'ai-je fait au ciel pour avoir un tel maître parmi mes écoliers?» Et là-dessus Gauffi'oy a enchéri, assurant qu'Anselme se tenait dès à présent pour votre disciple.
AMAURY
Je ne sais pas ce qu'il y a dans tout cela dé^si fâcheux.
MANEGOLD
Tu vas voir. Sur cela, le Lombard a dit que c'était bien vrai, que vous étiez un homme admirable, que c'était grand dommage que tant de dons merveilleux d'entendement facile et de séduisante éloquence eussent été
r,A TUKOI.OGIE. 117
interceptés par le démon. Les deux autres de se récrier, surtout Albéric; et lui d'ajouter qu'il était difficile d'expliquer, autj'cment que par un charme magique, votre puissance pour enchanter vos amis et pétrifier vos ennemis : « Puisse, a-t-il dit, le doyen ne pas s'en apercevoir trop tard! » — Là-dessus, un silence. Puis Gauffroy s'est écrié qu'il ne le pouvait croire. — « Ne le croyez point, a repris très-froidement Lotulfe; moi aussi, j'en doute encore; mais je sais que c'est l'opinion de l'abbé de Clairvaux. » — A ce nom, profond silence. « Ce serait bien triste, )j a soupiré Gauffroy. — Puis, il s'est tu encore, et après cinq minutes : « Adieu, a-t-il dit, en se levant ; le doyen m'attend pour hie donner à copier l'argument de sa leçon sur la première ligne du treizième verset du onzième chapitre de la deuxième aux Corinthiens. » Les deux autres se sont levés aussitôt, mais il est parti en toute hâte. Lotulfe alors a dit au Rémois: « Ne penses-tu pas qu'il va l'aller rendre au doyen? — Certainement, a fait Albéric, flèche bien lancée touche le but. » A cette parole, j'allais éclater,mais je me suis contenu, et d'un tel effort que j'en ai tordu le cou à deux pinsons.
0 puérilités misérables! Ce qui m'indigne en cela, ce n'est pas la haine ou l'envie, j'y comptais; mais c'est la bassesse de l'esprit qui descend à de tels moyens. Un sortilège, un charme! Comme s'il fallait se donner à Satan pour en savoir plus qu'eux ! L'étude et la réflexion sont donc pour eux choses bien surnaturelles, qu'ils ne puissent en reconnaître les plus simples effets. Mes chers amis, l'étude et la réflexion, croyez-moi, il n'y a pas d'autre enchantement.
MANEGOLD
Pardi, je n'ai jamais entendu dire que l'enchanteur Merlin ait excellé dans la dialectique.
Mais Bernard de Clairvaux ne peut croire cela... N'importe, il faudra prendre un grand parti. — (Après un sUence. Donne-moi mon chaperon, Hilaire, je vais chez le doyen.