‹ Abélard; drame inédit. Publié avec une préf. et des notesChapitre 45 sur 164 · LE CHANOINE · texte numérisé non relu

LE CHANOINE

Oh ! oui, j'ai vu les ruines encore noires. Il couche dans son étable qui a seule échappé.

LE SECOND CHANOINE

11 n'est pas juste que l'Église pâtisse des crimes commis contre elle.

LE TROISIÈME CHANOINE

Ce fermier coopère de son fait à la révolte, en en prolongeant les effets.

ANSELME

Sûrement, mais il ne faut exiger que ce qui est possible. Vo;yez s'il y a moyen d'amener les voisins du fermier à lui refaire sa récolte au moyen d'une nouvelle dîme.

LE PREMIER CHANOINE

C'est chose à prêclier au prochain prône. Il faudra en parler à monseigneur l'évêque.

ANSELME, en se levant.

Allons, tout est fini? La prière, (chacun fait tout bas une courte

prière.) Levons la séance. Ah ! les affaires me fatiguent, je me fais si vieux ! — (a un chanoine.) Mon frère, vous qui êtes près de la porte, voyez, je vous prie, s'il n'y a pas là dehors quelqu'un de mes jeunes gens.

Le chanoine ouvre. — Entrent Lotulfe, Albéric, Gauffroy et quelques autres. Soyez les bienvenus ! (En s'approchant de Gauffroy et à demi-voix.)

Ah! Gauffroy, je ne puis vraiment croire ce que vous m'avez dit.

GAUFFROY.

Et moi, je le crois à peine.

ANSELME

Un jeune homme si bon, si pieux!... et avec cela beaucoup d'intelligence!... Ah! on apprend tous les jours des choses...

GAUFFUOY.

Voulez-vous en parler à Lotulfe?

ANSELME

Lotulfe, vous savez ce que vous avez dit à Gauffroy ? En êtes-vous bien assuré?

LOTULFE

Moi ? Dieu et ses saints me préservent de rien croire contre le prochain ! Mais je sais que c'est l'opinion de l'abbé de Clairvaux.

ANSLLMK.

Voilà le mal. — Mais enfin il faut des preuves pour asseoir une telle opinion ; on ne fuit pas un possédé comme cela, au pied levé. Il y a des règles là-dessus. Premièrement, une vraisemblance majeure; secondement... je vous expliquerai cela, quand nous traiterons du verset de saint Marc, qui dit : « Il se trouva dans leur synagogue un homme possédé d'un esprit immonde. » C'est, je crois, au chapitre premier, verset 22 ou 23.

Abélard entre suivi de ses amis ; la salle sç remplit d'auditeurs. LOT U L F E, à demi-voix.

.ïamais citation ne vint plus à propos : Eterat in synagoga eorum homo in spiritu immundo.

GAUFFKOY, do même.

Ah! Lotulfe...!

ABÉLARD, à Anselme.

Bons vêpres, notre cher doyen ! Que Dieu vous tienne en joie.

ANSELME

C'est la piété et Ja science de mes disciples qui seules font ma joie.

i.A THÉOLOGIE. 127

ABÉLAUD.

Votre paternité spirituelle se réjouit dans ses enfants, je le sais.

ANSELMK.

Hélas ! il en est parfois qui remplissent mon âme d'amertume.

ABÉIARU.

Nous sommes tous faibles et pécheurs.

ANSELME

Ce n'est pas cependant que j'en veuille dire du mal... Je ne ci'ois pas tout ce qu'on raconte.

ABÉLABD, regardant Manegold.

Entendez-vous? (a Anselme.) Mon père, je disais ce matin à mes amis que c'était une bénédiction du ciel sur nous que d'être admis à vos excellentes leçons. C'est un aliment délicieux pour l'esprit, c'est un remède bienfaisant pour le cœur. Vous le savez, mon père, j'ai étudié toutes les sciences humaines, j'ai excellé dans la dialectique, je puis le dire, car il n'y a pas certes de quoi concevoir de l'orgueil. Mais avant de connaître la théologie^ je ne savais rien. N'est-ce pas, mes amis, que je vous disais cela ? manegold.

Oui, maître, vous disiez que la théologie était le glaive ardent de l'ange qui garde l'arbre de la science.

ANSELME

C'est bien dit, mon fils.... Quel bonheur pour moi ce serait que d'avoir un disciple aussi éloquent!... Pourvu cependant...

Il soupire.

Votre bonté est trop grande; je ne prétends à rien.

qu'à bien comprendre et à bien répéter vos leçons. Et sur cela, mon père, je veux vous faire part d'une idée qui m'est venue.

ANSELME

Voyons, vous ne pouvez avoir que de bonnes idées.

LOTULFE, à Albéric.

Notre doyen ne sait pas résister.

Nous venons vous entendre non-seulement pour nous instruire, mais pour apprendre à instruire les autres. Ne pensez-vous pas qu'il serait utile de vous assurer, de nous assurer nous-mêmes, si nous avons bien recueilli votre parole, si elle est tombée sur une terre féconde où elle ait germé convenablement?... Et pour cela, j'avais pensé qu'il serait bon de nous essayer à réciter, à refaire devant vous, quelques-unes de vos leçons. Quant à moi, je suis prêt à me dévouer le premier. Je viens donc vous demander la permission de faire quelque jour une glose sur des passages de l'Écriture, en votre présence; et si mes condisciples y consentent, je me hasarderais à leur essayer une leçon.

DITTMAU.

Oh! nous ne demandons pas mieux.

ANSELME

Mais voilà une idée qui pourrait... Je crois d'abord que ce serait un bon exercice pour l'esprit... mais il faut bien prendre garde... La théologie est chose délicate. Un mot de trop, un mot mal choisi vous a bientôt glissé une hérésie.

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