JEAN LE PETIT
Et c'est en mangeant le pain, qu'il est le plus à propos de penser que nous ne vivons pas seulement de pain...-''.
i60 ACTE DEUXIÈME.
M AN EGO LD
Témoin ces jambons!
ABÉLARU, sévèrement.
Manegold! — Pour moi, je donnerais toute la philosophie, que dis-je? toute la théologie, pour un précepte; et si je croyais un moment, en innovant dans l'enseignement, ébranler la règle des mœurs, je me couperais la langue.
CHKISTOPHORE.
On le voit bien à vos leçons. Vous donnez à la foi une puissance....
C'est la foi qui me la donne.
DITTMau, l)as à Manegold.
Leur sert-il de leur plat'?
Sers-moi du tien, toi qui ne manges pas.
ABÉLA RD.
Ce repas est un peu sérieux pour vous, mon cher Manegold.
AMAURY
Il faut bien faire un accueil convenable à nos nouveaux convives.
GILBERT
Nous savons qu'à table une douce gaieté est permise.
MANEGOLD
J'use de la permission. Et d'abord nunc est bibendum ".
AMAURY
Pas trop de badinages, Manegold. Plus la puissance de notre École s'accroît, plus elle doit le bon exemple-
LA iUÉOl.OGlE. 161
Et plus elle doit se tenir en joie.
DITTMAU.
C'est aux convives de Guillaume et d'Anselme de jeûner. A eux les mortifications.
ABÉLAKU.
Dieu a mortifié leur esprit; mortifions notre chair.
AMAURY, à Mancgold.
Que dis-tu à cela ?
Je dis que je voudrais que le cuisinier se lût souvenu du précepte, et qu'il eût un peu mortifié son çigot. La chair de ce mouton est dure comme la semelle d'un pèlerin.
AMAUK Y, à Gilbert.
Ne vous scandalisez pas de l'entendre. C'est un garçon de joyeuse humeur.
GILBERT
On ne peut toujours parler de dialectique.
MANEGOLD
De dialectique, si fait. La dialectique est bonne à tout ; j'en use toujours, fai soif : à boire! Qu'est-ce que cela, maître?
ABÉLAKU.
Un enthymème, Dieu me pardonne!
MANEGOLD
La dialectique ! mais j'en tiendrais école au besoin. J'en ai inventé une que j'appelle Dialectique amoureuse; j'en donne leçon.
A B É L A R 1), souriant.
A quelle lin? Pour l'édification de chacun?
MANEGOLD
Ne raillez point ; je tiens école à deux lins, pour l'attaque comme pour la défense. Pensez-vous qu'il lût inutile aux jeunes filles de connaître le faible d'un dilemme comme celui-ci : « Ou vous m'aimez, ou vous ne m'aimez pas ; donc laissez votre fenêtre ouverte du côté de la ruelle. » — Croyez-vous qu'elles eussent à se repentir d'avoir appris à démêler le paralogisme contenu dans cet entliymème : « Je vous aime; donc je vous épouserai. » — Ou bien : « Je suis décidé à me jeter à l'eau ; donc donnez-moi la clef de votre chambre. » — Et autres formes de raisonnement fort usitées en ce genre de controverses.
ABÉLARD, à Jean Le l'etit.
Il est plaisant.
GILBERT
A ce que je vois, vous enseigneriez à vos élèves le pour et le contre.
MANEGOLD
Je leur enseignerais la dialectique.
AMAURY
Aux jeunes garçons la démonstration ; aux jeunes filles la réfutation.
MANEGOLD
Voici le principe : toute déclaration d'amour doit être un syllogisme régulier ; c'est ce qu'il faut que les garçons sachent. Dans ce syllogisme, la conséquence excède toujours les prémisses : c'est ce qu'il faut apprendre aux filles.
i.A iiiÉoi.ocii:. ir.3
ABÉI.AUD.
Et le leur avcz-vous enseigné quelquefois?
MANEGOLD
Mon Uieu non, elles ont l'esprit dur. Elles ne veulent jamais réfuter. Quand elles essaient, il y a toujours là, dans leur corsage, à gauche, un argumentateur caché, qui proteste...
ABÉLARU.
Et que dit-il donc cet argumentateur?
-MANEGOLD
Dame! ce que la bouche nie, il l'affirme. Asseiit a; lUHjdt o -'^.