‹ Abélard; drame inédit. Publié avec une préf. et des notesChapitre 57 sur 164 · A B É L A II · texte numérisé non relu

A B É L A II

Et comment affirme-t-il?

MANEGOLD

Il ne parle pas, mais il fait des signes d'adhésion, il s'agite, il bat, il soulève le mur de sa prison... Ah! maître, quand on voit cela, (juand le cœur se gonfle, quand les yeux se troublent, c'est le triomphe de la logique des garçons.

C'est assez, Manegold.

Il passe ]& main sur son front.

ODON, bas à Dittmar.

Je n'ai jamais vu le maître badiner si longtemps.

AiM ALHY, à Gilbert.

Vous nous pardonnerez ces folies. (Montrant Manegold.) Celuici a droit de tout dire.

GILBEUT.

Un ancien n'a-t-il pas fait un ouvrage intitulé : Propos de table?

DITTMAR.

Mais, Manegold, tu nous ramènes à la dialectique, et nous sommes en théologie.

MANEGOLD

Oh ! il y a bien aussi la théologie amoureuse, mais elle est à l'usage des nobles dames.

ABÉLARU.

C'est assez, vous ai-je dit. Hilaire, si tu n'as plus iaim, chante-nous la chanson du Moine et l'Ame en peine.

HILAIRE prend un luth et cliante :

Un moine en rentrant le soir Traversait le cimetière.

11 regagnait le manoir Une heure aprQs la prière.

Son pied heurte un tombeau noir; Une voix sort de la pierre :

« Beau moine de Saint-Gildas, » Hélas!

» Ne fuyez pas. »

« Qui parle? dit-il alors, Pâle, troublé, sans haleine, .

Qui parle ainsi chez les morts? »

Il veut fuir; la peur l'enchaîne.

La voix lui répond : « Je sors » Du tombeau d'une âme en peine.

» Beau moine de Saint-Gildas, » Hélas!

» .Ne tremblez j)as. »

« Comme vous, j'eus mes beaux joui-s » D'orgueil et de confiance.

» Alors je trouvais bien lourds » Les fers de l'obédience; » Alors je pensais toujours » Aux secrets do la science....

» Beau moine de Saint-Gildas, » Hélas!

» Ne pensez pas. »

(' J'avais souvent à la main » Le livre des Écritures.

» L'or, l'azur et le carmin » En décoraient les peintures.

» A Dieu du savoir humain » J'opposais les conjectures....

» Beau moine de Saint-Gildas, » Hélas!

» Ne lisez pas. »

« Au chœur de notre couvent » La Vierge avait sa statue.

» A matines bien souvent » Elle m'est comme apparue, » Dans ma cellule en rêvant » Que de fois je l'ai revue!...

» Beau moine de Saint-Gildas » Hélas!

» Ne rêvez pas. »

« Je vis un jour en rentrant » Sur une place publique » Un juif nu, faible et souffrant » Comme le paralytique ; » Et, de ses larmes pleurant, » Je lui donnai ma tunique.

» Beau moine de Saint-Gildas, » Hélas!

» No pleurez pas. »

IfiG ACTE DEUXIÈME.

Toul à coup la voix so tait Dans l'ombre du cimetière.

Le moine qui l'écoutait En vain se met en prière.

Le lendemain il était Roide et glacé sur la pierre.

Le moine de Saint-Gildas, Hélas!

Ne vivait pas.

CHRISXOPIIUUF..

C'est un chant bien édiliant.

JEAN

On le devrait mettre dans la liturgie.

MANEGOLD, à Hilaire.

Eh! mon petit beau, qui t'a appris . cette chanson ?

HILAIRE

Faut-il le dire, maître ?

Si tu veux, enfant.

UILAIKE.

Je l'ai lue écrite de la main de notre maître sur lu marge de vélin de son psautier.

DITTMAU.

Je n'aurais jamais cru que le raaîlre écrivît de ces choses-là -^.

ABÉLAUD.

Il faut pUer l'esprit à tout.

MANEGOLD

Sus, mes braves ! A la santé du roi des Trouvères !

ABÉLAUD, se levant.

Vous pouvez continuer.... Je pense que ces frères et

moi, nous en avons assez. (Montrant ceux qui sont cntiés avec lui.)

— Domain, à sept heures, continuation des leçons de théologie. Je vous donnerai la suite du commentaire sur Ézéchiel ^*^. Je veux le terminer dans cette ville; j'y trouverai occasion de passer en revue les principales questions de la théologie. Bonne nuit, messieurs î Restez à table, si bon vous semble.

MANEGOLD

Nous ne resterons que le temps de chanter la Prose de la vérité.

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