DANS LA MAISON DE FULBERT
Une sall(! au rez de chaussée. Tout y est ])ropre et simple. Dans I cmbrasur<! de la fenêtre, qui donne sur la rue, est lui escabeau sur lequel s'assied souvent Héloïse pour travailler à des ouvrages de femme. Au-dessous est une table sur laquelle il y a tout ce qu'il faut i)our coudre et broder. Contre le mur, une étagère qui porte quelques livres.
HÉLOÏSE, seule^Ell(' tient un livre et lit.
Tutatur favor Euryalum, lacrymœqûe decora3, Gratior etpulchro veniens in corpore virtus... <'
Ces vers sont admirables. « De belles larmes, de nobles larmes!.. ') H y a donc de nobles larmes? Oui, quand ou pleure pour la gloire ; oui, quand ce sont les larmes de la jeunesse, de la beauté et de la vertu !.. Gratior et pulchro veniens in corpore virtus.
il y a dans ce lari^'^age antique une dignité, dans les vers antiques une harmonie qui ne se retrouvent plus. Essayez de parler ainsi dans nos rues de la cité, ou les pieds sur les chenets de nos foyers!.. Où vivait donc le monde qui était digne d'une telle langue? Si je voulais traduire cela, je ne pourrais. Comment dire? « La vertu plus agréable... » Oh! non, ce n'est pas cela; les mots ne font pas le même effet ; je parle toujours comme une bourgeoise que je suis. Y a-t-il quelqu'un aujourd'hui à qui convienne un pareil langage? Je ne crois pas, ces mots sont trop nobles pour nous. — Comment se fait-il pourtant que l'esprit des hommes ait conçu, ait exprimé ce qui est ainsi grand et beau, si cela n'existe pas? Oîi l'aurait-il trouvé? Il faut, oui, il faut qu'il y ait un monde plus élevé, plus pur, plus grand... Oh! qui me l'ouvrira?.. Je voudrais... je suis folle : la poésie n'a jamais été vraie. (Elle jette le livre.) Cela m'attriste et me donne toutes sortes de pensées dont je n'ai que faire... A quoi bon tant de savoir *^? à quoi me servirait-il jamais?.. (En riant.) A faire une abbesse? Je ne m'en sens guère d'envie. — J'aimerais mieux n'avoir lu de latin de mes jours, ignorer prose et vers, ne pas savoir signer mon nom, et mener une bonne vie de ménage avec un bon mari de mon goût et de jolis enfants. Un de ces soirs, je mettrai au feu tous ces livres ; je préfère mon til et mon aiguille. (Biie s'assied
sur rescabeau et se met à coudre.) Si je pOUVais tOUJOUrS pasSCF
ainsi mon temps! — Il faut que j'appelle Marguerite... Marguerite !
Une femme âgco parait.
MAUGUERlTEil
Que veux-tu, chère honorée?
HÉ LOI SE
Ma pauvre nourrice, mets-toi là, et lile près de moi en me contant quelque chose.
MARGL'KUITK, approchant Sun rouet ot s'asseyanl.
M'y voilà. — Et que voulez-vous que je vous raconte? Une bonne femme comme moi, qui vous aime bien, car je vous ai vue si petite! mais qui ne peut rien dire à une demoiselle de si grand esprit, de si grand savoir, qui lit couramment dans les livres des clercs, et qui prêcherait à l'église, si elle voulait, mieux que l'abbé de Saint-Victor *" ! Ah ! dame! c'est vous qui ne devez jamais vous ennuyer toujours les yeux sur ces beaux livres, la tête pleine de toutes ces belles choses ! Vous êtes bien heureuse !
HÉLOISE
Peut-être.. — N'importe, conte-moi.
MARGUERITE
Nenni; je sais bien que vous n'êtes pas lière et ne dédaignez pas le pauvre monde. Ce n'est pas parce que vous êtes une noble demoiselle. Oh non ! les plus nobles se plaisent aux affaires de ménage, aux entretiens du coin du feu. Mais vous, qui avez étudié comme la sainte Vierge, et dont notre maître disait l'autre jour que vous en remontreriez aux plus fameux clercs des écoles de Paris,.,