‹ Abélard; drame inédit. Publié avec une préf. et des notesChapitre 78 sur 164 · H KL OISE · texte numérisé non relu

H KL OISE

Laisse, laisse cela.

MARGUERITE

Et qu'il n'y avait de digne de jouter avec vous que Abélard, oui, Abélard lui-même, et que, s'il vous connaissait!..

HÉLOISE

Je crois qu'il iic s'en soucie guère.

MAUGUEHITE.

Notre maître dit que vous lui répondriez, la, tout lestement comme on répond la messe. Et pourtant, sais-tu qu'il y en a qui assurent que c'est un homme qui a le don des langues, que ce pourrait bien être monseigneur saint Paul ressuscité, ou l'archevêque Turpin, je ne sais pas?

H KL (Il si:.

Pourquoi pas l'enchanteur Merlin?.. 3Ia pauvre Marguerite, le maître Pierre, comme on nomme Abélard, est un homme qui sait tout. C'est la lumière de la science, et il ne daignerait pas seulement parler à une pauvre fille comme moi. Mais laissons cela. Conte-moi les histoires du quartier.

MARGUERITE

11 n'y en a pas, de celles du moins qu'une honnête fille puisse entendre.... si ce n'est, tenez, qu'on disait ce matin au marché qu'il allait être encore payé une aide nouvelle d'un deux-centième '^^ pour mettre messire le roi à même d'armer et de délivrer le cercueil de Notre-Seigneur.... Mais, dites- moi donc un peu, pourquoi le roi qui a tant d'argent à lui, en prend encore comme cela aux pauvres gens?

HÉLOISE, avec distraction.

Va, parle toujours.

M A UG LE RITE.

J'ai fini. Je ne sais rien de rien, moi....

L'AÎVIOUR. -209

IIÉLOISE.

C'est égal, parle.... parle-moi de ménage.

MARGUEIUTE.

Eh bien, le ménage? J'ai commencé ce matin la lessive, voilà tout.

HÉLOISE

Parle-moi de notre promenade d'hier.

MARGUERITE

Ah! au jardin de l'Ile !.. J'espère que ce bon air vous aura fait du bien. Il faut cela à votre âge, chère honorée. On ne peut pas toujours rester enfermée à lire, à écrire.... Vous n'êtes pas un corps glorieux; et si je ne mettais pas de temps en temps mon rosier sur la fenêtre, il se fanerait.

HÉLOISE

Oui, cet air tiède et pur était doux à respirer, et puis j'aime à voir tout ce monde, ces ligures de toutes sortes.

MARGUERITE

Et comme cela vous regarde ! J'en'suis toute hère. Et s'ils savaient que vous êtes encore meilleure que belle et que, sous ce visage de princesse, il y a un esprit de chanoine!

HÉLOISE

Tais-toi donc; c'est justement ce qui me déplaît qu'on me regarde. '

MARGUERITE

Oh ! oui, ces maudits écoliers, avec leurs yeux de chats sauvages, ça vous dévisagerait sainte Geneviève, si elle revenait. Aussi avez-vous bii;n fait hier de baisser votre voile, du plus loin que vous les avez aperçus. Si ce petit Hilaire vous avait reconnue!..

IIKLOISE.

Ce pauvre Hilaire!.. celui-là n'est pas malhonnête.

MARGUERITE

Doux comme un enfant de chœur à l'office, je le sais; mais hypocrite au moins autant. Il aurait été capable de venir vous parler devant tout le monde, rien que pour dire : « C'est ma cousine. »

HKLOISK.

N'as-tu donc pas vu qu'il m'a reconnue ?

MARGUERITE

Vrai?.. Voyez le petit fourbe! Et il ne nous a pas seulement fait un signe de politesse. Il était si fier de porter la robe du maître Pierre!

HKLOISE.

Ne te moque pas de cela. C'est ce ([ui me plaît le plus chez Hilaire que son admiration pour son maître. Il n'aime rien tant au monde.

MARGUERITE

Oh! rien!.. Enfin votre oncle a bien fait de l'engager à supprimer ses visites.

IIÉLOISE.

Oui, et avec cela je ne sais plus rien des leçons d'Abélard.

MARGUERITE

Eh! que ne vient-il vous les donner lui-même, ce beau sire? Craint-il donc de se brûler les yeux?

HÉLOÏSK.

Tu sais que mon oncle a fait pour cela de vains efforts. C'est même ce qui l'a taché contre Hilaire, et il avait tort.

Le moyen que celui qui a pour auditeur le monde entier daignerait venir voir si nous savons parler d'autre chose que de menu vair et d'aif^uilles de Langres?... Quelle belle figure il avait hier !

MARca RRITE.

Et il marche entouré de ses écoliers comme un saint sacrement à la procession. Je crois vraiment que pour un rien les gens lui donneraient de l'encensoir.

IIÉLOISE, laissant son ouvrage.

Et que pourraient-ils faire de mieux que de s'incliner devant lui ? (EUe se lève.) Un homme que Dieu a doué pour éclairer la terre et briller comme une étoile dans la nuit de notre ignorance !.. ^ Que je suis heureuse de l'avoir vu enfin ! Il me semblait voir l'ange de la science. Oh ! maintenant que je l'entende une fois, une seule fois, et je veux bien ne toucher un livre de ma vie. — Mais je n'y pense pas... ne me crois pas folle, ma pauvre Marguerite. (Elle se rassied.) — Oii cst douc nion ouvragc?

MARGUERITE

Ah ! comme vous parlez ! Que c'est beau d'être savante !

HÉLOISE

Ne fait-il donc pas bien chaud ici'/.. Je vais ouvrir la fenêtre. (EUe leatrouvre.) Ah ! Marguerite, Marguerite ! que vois-je ?

Elle renl'enne la fenêtre précipilaninicut» MARdUEftlTE,

Qu'est-ce?

IIKLOISE^ regardant à 1 ni vers le vitrage.

Abélard; Abélard lui-niêmo ! Il vient de ce côté... il est avec Hilaire.». ils passent devant la fenêtre... ils se

rapprochent de la maison... Que vois-je? Ils frappent à la porte, (oa entend frapper du dehors.) Va ouvrir, Marguerite, va, cours.

MARGUERITE, se levant.

Eh ! j'y vais.

Elle sort.

HÉ LOI SE, seule.

Je me sens un trouble!... je ne puis me soutenir. Abélard ici!., mais je suis folle; il n'entrera pas ; c'est H ilaire qui vient seul, et lui, il continuera son chemin. Remettons-nous, c'est Hilaire. (Elle se rassied, et tourne ainsi le dos à la porte. Cette porte s'ouvre, et, sans regarder, Héloïsc dit .) — Bon-

jour, beau cousin.

Abélard paraît suivi d'Hilaire et do Marguerite. ABÉLARD.

Le chanoine Fulbert est absent?

HÉLOISE, se retournant vivement.

Ah!.. Pardon, je ne sais... (eiic se lève.] — Hilaire, vous ne m'aviez pas prévenue. — Seigneur. . .

Ne faites point de reproche à Hilaire, je désirais voir le chanoine. H y a longtemps qu'il m'a écrit. . .

HÉLOISE

On va l'aller chercher ; il est au chapitre, je crois.

J'attendrai.

HÉLOISE, à Marguerite.

Avance un siège. (EUe le montre à Abélard.) Vous ne vous asseyez pas, Hilaire 1

HILAIKE.

Merci, ma cousine. Notre maître a voulu vous voir....

ABÉLAHD.

.l'ai à vous remercier, madame ; vous m'avez envoyé par Iliiaire un beau livre... Un livre que vous avez lu... Ililaire dit qu'il aime autant à vous l'entendre lire que si c'était... Vous aimez Ovide, madame?

HÉLOISE

Mon cousin me l'explique quelquefois. Il m'a donné des leçons; il me répète celles... ([u'il a entendues et qu'il m'est interdit d'entendre.

HILAIKK.

Moi, ma cousine, jamais. — Je vous jure, notre maître, qu'elle en sait bien plus que moi. Elle lit et je la regarde ; elle parle et je l'écoute, c'est tout.

ABÉLARD, gaiement.

C'est tout?... Vous êtes heureux, Hilaire, et je vous porte envie. — (a uéioïso.) Ne vous entendra-t-il plus, et ne voulez-vous pas lui donner leçon aujourd'hui? Je vous ai ramené votre écolier.

HÉLOISE

Vous me rendez confuse.

ABKLAUD. (

Il est un peu inexact depuis un temps, n'est-ce pas? Il néglige l'école et fuit son maître?

H 11, A IRE

Oli ! épargnez-moi. Vous savez si je suis libre, et si même, sans vous, aujourd'hui j'oserais reparaître dans cette maison.

214 VCTE TROISIÈME.

ABKLARI).

Oui, j'ai pris sur moi de l'amener. Le chanoine le trouvera bon, je pense?

HÉLOISK.

Mon oncle désirait depuis si longtemps vous voir chez lui.... il ne l'espérait plus. — Vos travaux vous éloignent de nous. Il n'y a point de milieu pour Abélard, la retraite ou la foule; s'enfermer seul, ou parler à toute la terre.

ABKLARD la regarde, puis regarde Hilaire.

Oui?.. (A elle.) Vous ditcs vrai ; j'ai ainsi vécu jusque aujourd'hui, et ainsi, je le crains, je dois vivre toujours. A mesure que le temps marche, et que mon nom fait un pas de plus, je me sens comme emporté plus loin de moi ; mon tourbillon s'agrandit.... Dieu l'a voulu, je me jette au vent, et la meilleure partie de moi-même, ma pensée, s'en va à travers les airs, tomber là où mes regards ne portent pas.... Elle s'évapore comme l'encens, et je me consume comme lui : Le monde sera tout parfumé de ma pensée, et que restera-t-il de moi? Un peu de cendre.... (11 s'anime cl se lève.) Ou me croit licurcux, OU redit mon nom avec envie. Il en est qui me trouvent si grand qu'ils me haïssent.... et cependant je souffre, je plie sous le faix. Jamais un jour, jamais une heure, je n'ai vécu pour moimême, je n'ai concentré dans mon cœur mes émotions et mes forces. Je suis la source où tous viennent puiser, tandis que la soif me dévore. Ils ne laisseront pas dans mon âme une goutte d'eau pour l'étancher. — Vous savez, aux chasses royales, ce faucon qui va chercher sa proie dans les nuages et la rapporte sans l'avoir touchée : ainsi fait le savant; il ravit la vérité dans les cieux, et la rend ensuite au peuple, sans qu'il lui reste rien, rien que la

L'AMOUR. ^lô

tatiguo de son vol. Quelle vie! tout acquérir et tout donner!.. Ah! l'âme est le vrai martyr de la pensée.

HKLOISE.

0 Hilaire, que vous aviez raison !

ABKLAUD.

Pardon, madame; je ne sais comment tout cela m'est échappé. Je doute que j'en aie jamais autant dit à personne, et j'oublie que je vous suis inconnu.

HÉLOISE

Abélard n'est inconnu en aucun lieu du monde, et, dans celui-ci, il ne rencontre que des âmes où la sienne peut se répandre. A ce récit de vos nobles souffrances, une compassion respectueuse s'empare de nous. Que ne peut-elle vous consoler! Acceptez-la, c'est le verre d'eau de l'Évangile que vous offre notre pauvreté... Il est donc vrai, tout est misère, affliction d'esprit, puisque vous êtes malheureux, vous! — Mais quelle gloire d'être malheureux ainsi !

ABKLAIU).

Vous me comprenez donc?

HÉLOISE

Pardonnez; une humble jeune fille ne devrait savoir que tourner son fuseau et travailler à l'aiguille.

V^ous feriez donc mentir celte parole ; Lilia neque

lient... '^' !

On entend un peu de bruit nu di'hoiN.

HÉLOISE

C'est mon oiKtle, j'espère.

-21C. ACTE T K Oisif: Al K.

HILAIHK, à Alx'laril.

Vous avais-jc trompé?

Marguerite sort pour aller ouvrir à Fulljort et ne rentre pas avec lui. FULBKHT.

Que vient-on de me dire? — Illustre docteur, vous vous êtes enfin rendu à mes vœux; vous avr'z voulu voir notre nièce. Que le ciel en soit loué!

ABÉL.VRD, montrant Hilaire.

Ce jeune homrne m'a parlé mainte fois de cette savante demoiselle. J'avais à cœur de le ramener à vous et de connaître par moi-même des talents dont il contait tant di; merveilles.

FULBKIiT.

Seigneur... je puis vous appeler seigneur, car vous l'êtes en science et en éloquence... que vous étiez attendu dans celte maison ! Combien de fois je vous ai souhaité quand j'entendais cette surprenante enfant !

Hilaire m'a dit... •

FULBEKT.

Ah! Hilaire, bonjour. — Oui, elle est digne d'être entendue par vous. J'en dois parler modestement, mais c'est la muse de la science.

HÉLOISE

Mon oncle...

FULBEKT.

Je vous ai écrit souvent comme au plus savant homme de notre temps, le seul qui pût lui apprendre quelque chose.

II ;•: L 0 1 s K Mon oncle...

FULBKKT,

Laissez-moi parler ; je ne dis rien que tout le monde ne dise, (a Abéiard.) Oui, ce sera à jamais un jour do fête pour moi que celui où je vous reçois dans ma maison. — Mais asseyons-nous.

Je vais bientôt me retirer.

FULBERT

.l'espère bien que non... Quand on tient un homme tel que vous, on ne le lâche pas aisément. Il faut, s'il vous plaît, que vous entendiez mes projets. — Asseyonsnous devant ce foyer.

Ils s'asseyent dos deux côtés de la cheminée. Héloïse retourne vers la fenêtre et reprend son ouvrage. Hilaire s'approche et lui parle à demi-voix.

H IL A IRE, à Héloïse.

Ma cousine, me saurez- vous gré au moins de vous l'avoir amené ?

HÉLUISK. ,

Vous savez combien je vous aime, mon cousin.

UI L A t R F.

Oui, parce que le voilà !

Ils continuent de s'entretenir à voix basse. FULBERT, à Abél.ird.

Il faut donc que vous sachiez qu'il y a deux ou trois ans, la voyant ainsi parvenue à l'apogée du savoir, je me dis que vous étiez le seul de qui l'on pût dignement la rendre écolière. Il me vint à l'idée de la faire jouter avec quelqu'un des plus habiles clercs de voire auditoire, et je me décidai à vous écrire.

Je m'en souviens.

Vous tenant, comme je fais, pour un homme sans égal en la rhétorique, en la dialectique, toutes choses, Dieu merci, dans lesquelles je puis me regarder comme un assez bon juge.

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