‹ Abélard; drame inédit. Publié avec une préf. et des notesChapitre 80 sur 164 · III L A I II E · texte numérisé non relu

III L A I II E

Notre maître n'interroge pas ; il parle, et nous l'écoutons ; nous recueillons sa parole comme les Hébreux faisaient de la manne céleste.

Glianoine, avant votre arrivée, je me suis entretenu avec elle. Si elle veut, nous lirons quelquefois ensemble les auteurs qu'elle aime... Je viendrai vous revoir.

FULBERT

Je l'espère bien... Voyez-vous, elle n'a pas étudié par principes la rhétorique; elle n'a fait qu'effleurer la dialectique, et je l'ai engagée à ne pas s'aventurer seule dans la théologie.

IIILAIRE.

Oh! maître, j'ai donné mes cahiers de philosophie et de tliéologie à ma cousine, elle y a lait des notes!.. Je voudrais que vous les lussiez.

Ain'iLAUD, à Héloïse.

Aurez-vous en moi autant de confiance qu'en Hilaire"/

HÉ LOI SE, en souriant.

J'obéirai à mon maître.

KULBKKT.

Hien répondu. Oui, soyez son maître, et aidez-moi à laire pour elle ce que je veux. Un mariage malheureux auquel elle doit la vie, l'a fait déchoir au rang oii vous la voyez. Eh bien, j'ai l'ambition de la relever à force de science et de renommée. Elle peut devenir quelque chose de plus rare qu'une noble dame; et peut-être alors, un comte, un seigneur lui rendra la fortune qui lui est due. Ne ferait-elle pas une digne châtelaine, et ne figurerait-elle pas comme il faut à l'Hôtel du roi, entre la comtesse de Mantes, et la princesse d'Antioche? Voilà l'œuvre que je médite. Vous m'aiderez, n'est-ce pas?

HILAIKE.

Qu'entends-je?

HÉLOÏSE

Mon oncle, c'est trop d'orgueil pour moi.

FULBEKT.

Et n'es-tu pas tout mon orgueil ? Oui, je sacrifierais tout pour te rendre ta condition ; c'est une passion pour moi, et je crois que je mettrais le feu à ma maison pour y réussir. Malheur à qui me contrarierait dans mes desseins pour ton avenir! Je enfin je ne vis que pour toi.

(A Abciard.) Qu'oii ditcs-vous ? N'est-CG pas juste qu'elle soit comblée d'honneurs et de biens?

HÉLOISE

Juste?.. .

ABÉLAUD.

Héloïse, écoutez-moi. L'ordre est troublé sur la terre, c'est la suite et la peine de nos fautes. Ce qui est noble y naît obscur, ce qui est grand y naît petit, et ce qui est

petit 0 justice divine, où serais-tu, si tu ne nous

avais donné le droit et la force de rétablir l'ordre, de reprendre notre bien par le travail et notre rang par l'intelligence. Usez de votre droit, Héloïse, et de votre force. N'éteignez pas, ne cachez pas en vous l'étincelle que Dieu même alluma ; c'est à moi de lui jeter le cèdre et la myrrhe pour qu'elle devienne la flamme qui brille à tous les yeux. Soyez tranquille, vous prendrez votre place, je vous tendrai la main pour y monter.

FULBERT

C'est cela, c'est cela.... Ah! docteur, les anges vous ont conduit ici. Nie nous quittez jamais, faites de cette maison la vôtre, partagez notre foyer, notre table... (a iiûloïse.) Oui, mon enfant, nous te referons grande dame.

HtaOISE. I

Mon oncle, je suis si heureuse 1 Je ne suis point digne de si beaux desseins.

ABÉLAKD.

Vous serez comme ces fleurs éclatantes qui naissent chez un jardinier et qui vont dans un vase d'or parer le palais d*un roi.

C'est dans le vase d'or qu'elles meurent.

FULBERT

11 lui faut un grand mariage; il faut qu'elle soit grande dame.

ABKLARD.

Il faut qu'elle soit tout ce que Dieu l'a faite. — Adieu,

FULBERT

Nous nous reverrons ?

ABKLARD.

Demain.

IIILAIRE, à Héloïse.

Soyez heureuse, ma cousine, j'ai tout perdu!

HÉ L OISE

Après un pareil jour, que Dieu dispose de moi!

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