‹ Abélard; drame inédit. Publié avec une préf. et des notesChapitre 85 sur 164 · A BEL A RU · texte numérisé non relu

A BEL A RU

C'est tort ancien.... longtemps avant Jules César. — Enfin, vous savez leur histoire. La nuit, Léandre traversait à la nage ce détroit orageux pour voir celle qu'il aimait. Ovide feint qu'une tempête l'a depuis plusieurs jours empêché d'entreprendre son voyage, et Léandre envoie un message par un nocher qui passe le jour sur un esquif. — Je vais lire le message ; vous lirez la réponse ^^.

11 lit.

Ipsa vides cœlum pice nigrius; et fréta ventis

Turbida, parque cavas vix obeunda rates. L'nus, et hic audax, a quo tibi litera nostra

Redditur, a portu navita movit iter....

Protinus ha;c scribens, « Félix, i, litera, dixi :

Jam tibi formosam porriget illa manum.

Forsitan admotis etiam tangere labelHs,

Rumpere dum niveo vincula dente volet. » Talibus exiguo dictis mihi murmure verbis;

Caetera cum cliarta dextra locuta mea est. Ah ! quanto mallem, quam scriberet, illa natarel,

Meque per adsuetas .sedula ferret aquas ! Aptior illa quidem placide dare verbera ponto :

Est tamen et sensus apta niinistra mei, Septima nox agitur, spatium mihi longuis anno,

SoUicitum raucis ut mare fervet aquis.

His ego si vidi mulcentem pectora somnum

iNoctibus, insani sit mora longa freti.

Rupe sedens aliqua specto tua litora tristis;

Et quo non possum corpore, mente feror. Lumina quin etiam summa vigilantia turre,

Aut videt, aut acies nostra videre putat. Ter mihi deposita est in sicca vestis arena;

Ter grave tentavi carpere nudus iter.

Obstitit inceptis tumidum juvenihbus œquor,

Mersit et adversis ora natantis aquis.... Interea, dum cuncta negant ventique fretumque,

Mente agito furti tempbra prima mei.

L'AMOUK. 243

Nox erat incipiens, iiamque est meminisse voluptas, Quum foribus patriis egrodiebar amans.

Ncc niora : Deposito pariter cum veste timoré, Jactabam liquide brachia lenta mari.

Luna mitii tremulum prtebebat lumen eunli, Ut comes in nostras oiïîeiosa vias....

Unda repercussae radiabat imagine Luna3,

Et nitor in tacita nocte diurnus erat : Nullaque vox nostras, nullum veniebat ad aures

Prœter dimotai corpore murmur aquœ.

Alcyones sola;, memores Ceycis amatl,

Nescio quid vis* sunt mihi dulce queri. •lanique fatigatis humero sub utroque lacertis.

Fortiter in summas erigor altus aquas.

Ut procul adspexi lumen....

Il s'iut,erroiiii)l.

Il faut traduire cela. Je vais reprendre en traduisant depuis là: Unda repercussœ....

« L'onde rayonnait de l'image de la lune réfléchie,... et cette nuit silencieuse avait l'éclat du jour.... Aucune voix ne venait à mon oreille, aucun murmure.... que celui de l'eau qui se tendait sous moi.... Les seuls alcyons, fidèles au tendre souvenir de Ceïx, semblaient soupirer pour moi.... je ne sais quoi de doux. Déjà,... la fatigue brisait mes épaules, lorsque d'un bras lassé, je m'élève avec force sur le sommet des eaux et j'aperçois au loin la lumière. « Ma flamme est là, m'écriai-je; mon amour, » ma déité est sur ce livage » ... et soudain, la vigueur revint à mes bras fatigués.... et l'onde me parut plus molle qu'auparavant.... Comment sentirais-je le poids glacé de la mer profonde? L'amour et le désir échauffent mon sein. Plus j'avance, plus je vois le rivage approcher, s'accourcir mon voyage, et plus j'ai de cœur à le faire.... mais dès

que moi aussi je puis être aperçu, tes regards ajoutent à mon courage et doublent mes forces. En nageant même, je m'efforce de to plaire.... et étendant les bras, je songe que tu me vois.... Ta nourrice peut à peine t'empêcher de descendre dans la mer.... Oui, je l'ai vu.... ïu le voulais, tu ne me trompais pas ; et môme elle n'a pu en retenant tes pas, t'empêcher de descendre, de tremper ton pied dans la première vague. Tu me reçois en m'embrassant, tu joins tes baisers aux miens, baisers heureux! Pour les chercher, les dieux tout-puissants eux-mêmes traverseraient les mers! Tu arraches de tes épaules ton manteau pour me le donner, et tu essuies mes cheveux ruisselants de l'eau de la mer. La nuit, nos cœurs, la tour fidèle, et ce flambeau, mon guide à travers les flots, ont su le reste ... »

Cette peinture est belle, n'est-ce pas?

silence. — Il reprend.

« Mais déjà présageant la fuite de la nuit devant l'épouse de Tithon, l'astre avant-coureur de l'aurore s'est levé... les baisers nombreux et confus se pressent sur nos lèvres.... Hélas ! nous nous plaignons que la nuit s'envole si vite, nous voulons tarder, mais la nourrice sévère nous avertit ; il faut quitter la tour et gagner le rivage glacé. Nous nous séparons en pleurant, et je me plonge dans la mer d'Hellé, te regardant toujours, tant que je le puis encore. »

Il s'arrôte.

Oh! certainement, voilà de l'amour! — Je trouve cette histoire intéressante. C'est celle de tous les amants. Toujours des flots redoutables les séparent du bonheur. Toujours le chemin est long, périlleux, sombre; la mer est dure, mais le rivage est beau.

Silencoi — Il prend la main d'Héloïse.

L 'A:\10UH. 245

Voyez-vous, il n'y a quo la passion qui puisse atteindre un grand but. La passion seule franchit l'IIellespont à la nage, et va dans une tour solitaire ravir le prix d(î a force, flu courage et de l'amour.

HÉLOISE

Vous parlez de tout, comme si vous aviez tout connu, tout senti paA- vous-même. Oh ! que votre science est grande !

Il s'assied près d'elle, lui prend la main, Lt l'appnii; avec la sienne sur son front en s'accoudant sur la table.

Héloïse, croyez-vous donc que moi aussi je n'aie pas eu mes efforts à faire, mes flots à vaincre, mon bras de mer à traverser? Rien ne m'a manqué, ni le travail, ni le péril, ni la tempête, ni la passion qui sait tout vaincre. — Tl ne m'a manqué que la lumière sur la tour, et la douce main dans mes cheveux.

HÉLOISE

Cher Abélard, voulez-vous que nous continuions la leçon? Il y a une réponse d'Héro à Léandre.

ABKLAUD.

Eh bien, dites- la.

HÉLOISE, prenant le livre.

Je vais lire le texte.

ABKLAKl).

Non, traduisez.

HÉLOISE

Je ne pourrai jamais.

Essayez.

HÉLOISE

Je le ferai.

Elle lit en IrailuisanI avee lenteur et un peu d'iiésitation.

Hero Leandro. — Héro à Léandre.

« Longa mora est.... Qu'il est long pour moi.... le temps.... qui retarde le bonheur!... Pardonne-moi,... si ce retard m'accable.... Je ne sais point aimer patiemment.... nous brûlons d'une égale flamme.... mais nos forces ne sont pas égales.... Je soupçonne aux hommes un plus fort courage.... Comme le corps, l'âme est faible chez une faible fille. .le succomberai, ne tarde pas.... Vous avez mille moyens divers de charmer le temps.... c'est la chasse.... c'est la culture des champs.... ce sont les luttes de la parole... ou les combats de la lice.... Tout cela m'est interdit.... et.... quand ma flamme serait moins vive... que me resterait-il à faire, sinon d'aimer?... Je fais ce qui me reste à faire.... et je t'aime.... 0 mon unique bien.... je t'aime plus que.... tu ne peux m'aimer.... ou je parle de toi tout bas avec ma chère nourrice et demande avec étonnement quelle cause te retient.... ou.... regardant la mer... j'adresse aux flots soulevés les mêmes reproches que toi.... ou.... lorsque l'onde pesante perd un peu de sa fureur.,., je me plains de ce que..,, pouvant venir.... tu ne le veux pas.... Et... tandis que je me plains.... de tendres larmes coulent de mes yeux.... des larmes.... qu'essuie de ses doigts tremblants la nourrice inquiète.... Souvent je regarde s'il y a de tes pas sur le rivage.... comme si le sable conservait.... l'empreinte.... du pied qui l'a pressé.... ou.... voulant m'informer de toi.... ou t'écrire.... je demande si quelqu'un est venu d'Abydos.... si quelqu'un part pour Abydos.... Te dirai-je combien de fois je.... que de fois.... »

Elle liésife.

ABÛLARD.

Comment v a-t-il?

f/AMOUR. 247

HÉr.nisF,.

Quolies dem vestibus osculo

Traduisez. . . mot à mot.

« Que de fois. . . je. . . donne. . . des. . . baisers. . . aux vêtements... que tu déposes... avant de te jeter dans l'Hellespont. . . — Mais dès que le jour s'est passé ainsi. . . et que l'heure plus propice de... la nuit... a ramené ces astres... dont l'éclat remplace la lumière, nous élevons en hâte... au sommet de la tour... le flambeau vigilant. . . signal connu de ta route accoutumée. . . et glissant le lil qui se tord sur le fuseau qui tourne. . . nous trompons les lentes heures par ces travaux de femme... Veux -tu savoir quoi est mon entretien... pendant un temps si long ? . . . Le seul mot qui soit sur mes lèvres est le nom de... Léandre... « Nourrice, pensestu que mon bien-aimé ait déjà quitté sa maison?. . . Tous veillent-ils? A-t-il à redouter les siens?... a-t-il déjà déposé le manteau qui couvre ses épaules?.. » Elle s'incline à chaque parole... Ce n'est pas qu'elle se soucie de nos ... de nos amours ...»

Est-ce bien cela?... Ce ne peut être le sens. Quel est le texte? (ii regarde.) 11 n'y a pas amores. Voyez. . . non nostra quodoscula curet.

HÉ LOI SE

Je n'entends pas bien.

Il y a une ellipse. A chaque question d'Héro, la nourrice hoche la tête comme pour kii dire oui; il semblerait

qu'elle partage l'impatience des amants, notre impatience^ nostra oscu/a, nos... désirs. Mais non; elle est vieille, elle n'a cure de nos plaisirs, le sommeil l'a gagnée et Italance sa tête:

Sed movel ohrepena somnus anile capul.

Continuez.

H KLOISE, ic|)i<-niinl.

(( Puis, après un instant : « Assurément, il nage à pré- » sent, lui dis-je... et l'onde docile s'ouvre devant ses » bras étendus. » Puis... quand j'ai fait passer quelques fds... bien peu... dans la trame... nous nous demandons si tu dois bien être au milieu du détroit... et tantôt nous regardons au loin. . . et tantôt nous prions d'une voix timide un vent propice de seconder ta course. . . Parfois nous entendons des voix. , . et je crois que c'est le bruit de ton arrivée... Ainsi la plus grande part de la nuit se passe dans ces illusions... mais un sommeil subit gagne mes paupières lassées... Alors, malgré toi peut-être, cruel, tu... dors avec moi... tu viens .. lorsque tu n'y songes pas peut-être! car... je crois te voir tantôt nager tout près du bord... tantôt jeter sur mes épaules tes bras humides. . . puis... c'est moi. . . qui te couvre du manteau accoutumé. . . puis. . . c'est moi. .. qui réchauffe... ton sein... sur mon cœur... »

Elle laisso tomber le livre.

Ah! je ne veux plus lire cela ; c'est mal.

A B É L A R D, prenant ses deux mains dans les siennes.

Comme VOUS êtes émue!... Comme votre cœur sait tout deviner et tout sentir!... N'est-ce pas qu'il y a dans l'amour un charme attendrissant, une langueur pénétrante?. .. On dirait que le cœur se gonfle et veut se

LAMOUU. 24n

irpandre dans lo cœur qu'il aime, lin nuaf<e est autour de nous, et vos yeux ne voient plus que les miens, Iléloïse, n'est-ce pas?

HKLOISK.

Laissez.

Qu'avez-vous ?

Elle veut se lever, ABÉLARD, la roteniinl.

HKLOISE, se rasseyant.

C'est comme la vapeur de l'encens, cela enivre.

C'est la poésie. Elle nous prend ainsi; elle nous donne les sentiments qu'elle exprime, elle jious transporte dans le monde qu'elle décrit. N'est-il pas vrai que tout k l'heure vous croyiez un moment voir tout ce que vous disiez? H É L 0 r s E.

Oui, je voyais tout... et le ciel étoile, et cette mer frémissante, étoilée comme le ciel, et le fanal qui brille au loin... et puis, quand elle pense qu'il part, qu'il va venir, et qu'elle dit à Marguerite qui file auprès d'elle : (' Nourrice, vient-il?... »

Marguerite!... ange du ciel!

HÉLOISE

Qu'ai-je dit?... Oh! je suis folle... c'est un rêve.

Non, c'est la vérité du bonheur céleste, (il tient sa main et la serre sur son cœur.) Ne scns-tu pas que jo t'adore, commc tu sens que tu m'aimes?... 0 ma beauté, tu es si helle!

C'est loi qui es beau.

Beau do notre amour. Ah! nous vivons enfin! Tout est compris. Que faisions-nous donc? Où étions-nous tout à l'heure, où étions-nous jadis?... Car nous venons de franchir une éternité. Que leur monde est loin maintenant! que je .suis heureux ! que je t'aime et que tu es belle !

HÉLOISK.

Vrai?... parle, parle encore.

ABÉLAKD.

Que dirais-je?... Ne le sais-tu pas, ce que je vais dire? Chaque battement de ton cœur ne te dit-il pas ma pensée? N'est-ce pas ton sang qui coule dans mes veines, et ton souffle qui soulève mon sein? Mon Héloïse, ma beauté, ma vie!... oh! que je souffre!

HÉLOISE

Tu souffres?...

ABKLAHD.

Mon cœur me brûle... Héloïse, sois k moi.

HÉLOISE, hi'-siinnl.

J'ai lu dans saint Augustin...

ABKLABD.

Quoi donc?

HÉLOISE

Ama et fac quod vis.... (Elle so mei à genoux.) No suis-je pas ta servante?

On entend ouvrir la pnrle.

Lèvjc-toi.

Ils se lèvent tous deux. — Fulbert entre suivi d'Ililairc. FULBERT.

Eh bien, finira-t-olle, cette leçon? Vraiment, Héloïse, le

L'AMOUH. i5l

zèle de la science vous dévore. Vous abusez de votre docte maître, et vous oubliez que l'heure du repas est dès longtemps venue....

HÉLOISE

Mon oncle....

FULBERT

Nous étions là depuis une heure, Hilaire et moi, ;\ nous morfondre dans le réfectoire.

ABÉLAHD.

Pardon, nous cherchions à déchiffrer les premiers vers.... Le temps fuyait bien vite.... Le poëme était si beau !

FULBERT

N'importe.... gagnons la table; passez le premier, maître Pierre. Ce n'est pas tout que de nourrir l'intelligence. — Que diable, ma chère nièce, on n'est pas tout esprit.

Il sort en suivant Aliélard.

HILAIRE, à Héloïse en marchant à cCtf; d'elle.

Ma cousine, si jamais vous êtes malheureuse, ayez confiance en moi.

HÉLOISE

Comment!... aimez-moi un peu, Hilaire.

Elle sort.

HILAIRE, en la suivant.

Ah! le maître a raison, le poëme était beau !

252 ACTE TKOISlftME.

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