‹ Abélard; drame inédit. Publié avec une préf. et des notesChapitre 84 sur 164 · L'ORATOIRE D'HÉLOISE · texte numérisé non relu

L'ORATOIRE D'HÉLOISE

HÉ LOI SE, seule.

Il va venir. -^ Je ne peux plus lire qu'avec lui, je ne comprends rien qu'avec lui. Quelle science ! quelle pénétration profonde! Avant lui, je croyais savoir quelque chose, entendre les anciens, concevoir ce qui est vrai, sentir ce qui est beau.... j'étais un enfant rempli de mémoire, voilà tout. C'est lui seul qui m'a révélé le secret des choses, qui m'a montré le fond de mes pensées, qui m'a initiée aux mystères de l'esprit. Mais aussi comme il sait tout voir et tout dire! On croirait qu'il découvre tout ce qu'il enseigne, invente tout ce qu'il explique.... 11 prête son âme à l'auteur qu'il semble lire et le reproduit vivant quand il le récite. Depuis ce peu de leçons qu'il m'a données, depuis qu'il passe, on peut dire son temps chez nous, je ne me reconnais plus ; mon esprit s'est comme agrandi, je vis dans un autre air. Je me sens soulevée dans le monde des idées. La poésie avec lui est un enchantement.... C'est comme une autre vie dans la vie. Ali ! la lecture, la lecture, quelle belle chose^ et qu'on a- bien fait d'inventer les livres!

La science a vraiment un grand pouvoir sur nous. Je sens qu'il me domine tout entière, et mon esprit s'est rendu au sien. Mon dévouement défierait celui du plus fidèle de ses disciples, et aucun sacrifice.,,, mais je suis

Me, je crois. Ce que c'est pourtant que l'amour de l'étude, et l'admiration des belles choses!

On entend un peu de bruit.

Est-ce toi, Marguerite? ^Marguerite paraît.) Vlcns-tu de la rue? As-tu vu de loin mon maître? C'est l'heure.

MARGUERITE

Je ne l'ai point vu; mais prenez patience, il ne manquera pas sa leçon.

Elle s'assied et se met à filer.

HÉLOISE

Tu crois?. . Quelle heureuse idée a pourtant eue mon oncle de lui offrir de prendre ses repas chez lui! Ainsi nous l'avons pour hôte. . . . Magnus hospes ^'^I

MARGUERITE

Et ce doit être une bonne affaire pour lui, car son ménage, m'a-t-on dit, était fort mal tenu , et quoiqu'il gagne bien de l'argent....

HÉLOISE

Comment veut-on que de tels soins prennent quelque partie d'un temps tout consacré, à l'étude, à la recherche des idées? Lui, descendre à ces tristes nécessités de la vie! Tu ne sais donc pas qu'il est tout intelligence?... Mais il ne vient pas.

MARGUERITE

Rassurez- VOUS, je vous dis, il viendra. Je voudrais bien voir qu'il manquât un rendez-vous avec une belle fille comme vous.

HÉLOISE

Nourrice !..

margue'rite.

Pardonnez -moi ce que j'ai dit. . . mais vous êtes si gentils tous deux!

HÉLOISE

Ah! que l'attente est une terrible chose ! (on frappe.) C'est lui ! je reconnais sa manière de frapper.

Marguerite est sortie pour aller ouvrir et ne rentre pas. ABÉ LARD, entrant.

Pardonnez-moi, j'arrive tard; j'ai cru que je ne pourrais jamais me débarrasser de cette jeunesse qui voulait absolument sa leçon.

HÉLOISE

Il ne fallait pas vous priver de ce plaisir. Vraiment vous êtes trop bon.

Croyez- vous que je vous fasse un grand sacrifice? et qu'il y ait rien que j'aime mieux qu'être ici?

HÉLOISE

Et comment cela se peut-il? Quel plaisir pouvez-vous trouver à ces lectures où vous faites descendre votre esprit jusqu'au mien?

Héloïse, toutes les intelligences sont sœurs quand on comprend ensemble. Quand l'âme s'unit à l'âme dans la même pensée, il n'y a plus de degré ni de rang ; car il n'y a plus deux mais un, la pensée étant l'essence de l'âme.

Vous me trouverez orgueilleuse. Eh bien, je crois par moments sentir ce que vous dites là, le comprendre môme... et cependant c'est bien là de la métaphysique, n'est-ce pas? Oh ! vous m'avez promis de me l'apprendre.

Quand vous voudrez.

HÉLOISE

Je suis folle.... mais tenez, je comprends si bien avec vous que je voudrais tout savoir, et j'oublie que je vous fatigue peut-être, puisque vous n'avez pas voulu enseigner aujourd'hui vos écoliers.

ABÉLAKD.

Quelle différence! — Asseyez-vous. (EUe s'assied; u reste

debout près d'elle et s'appuie sur le dos de sa chaise. ) Si VOUS saviez

quel repos, quel charme il y a pour moi à vous dire tout ce que je sais, à faire ainsi pénétrer mon esprit dans le vôtre, à vous sentir là, auprès de moi, persuadée de ce que je crois, frappée de ce que j'admire, émue de ce qui me touche ! Quand je vous donne ainsi ma science, ma pensée... que sais-je ? mon âme, tout moi-même, vous me rendez tout ce que je vous donne. Plus de limite alors entre nous deux; j'ai comme le sentiment de l'infini.

HÉLOISE

Tenez, voilà une chose que je crois entendre... Ah! que j'aime la métaphysique !

ABÉLAKD.

Je parle sérieusement... Ne commençons pas encore nos leçons. — Écoutez-moi. Un temps a été où j'avais le goût, l'enthousiasme de l'enseignement. Le soin de propager la vérité m'attachait non-seulement comme un devoir, mais comme un plaisir. D'abord c'est une émotion très-agréable que de produire au dehors sa prisée, en la teignant des couleurs qui frappent les yeux de l'esprit, en lui donnant je ne sais quelle harmonie qui s'élend au loin et revient retentir jusqu'en nous-mêmes. Et puis, cette multitude convaincue, ravie, troublée, réagit sur celui qui parle, et lui donne le sentiment momen-

taiié de la toute-puissance. Mais cette émotion-là nous énerve et nous tue ; et il m'est arrivé souvent, après avoir répandu des flots d'activité et de vie autour de moi, de me sentir moi-même... que dirai-je? comme un vase vide et fêlé. Dieu seul donne sans s'appauvrir, et s'épanche sans s'épuiser. Il se répète dans son œuvre comme en un miroir, et la création le manifeste et ne le diminue pas. Mais l'homme... mais celui surtout qui s'est fait tout intelligence, et qui ne se communique qu'aux intelligences, il se dissipe, il se perd, il se jette aux vents, en poudre brillante mais aride, comme ce rayon visible qui de vos rideaux entr'ouverts vient à travers le demi-jour de cette chambre tomber à vos pieds... Lumière et poussière, splendeur et vide ! . . . ah f j'y renonce ! ... (ii se promène.) Je cesserai mes leçons ; je m'enfermerai ; je ne me prodiguerai plus à la foule. — (u se rapproche d'Héioïse.) Je Voudrais quelquefois changer entièrement de vie, me retirer, me cacher, vivre tout seul, comme nous sommes là... Nous lirions ensemble, étudierions ensemble... ou même... que servent ces travaux qui dévorent l'esprit ? La tranquillité, la promenade, un beau soleil dans la campagne, un bateau qui descend la rivière à la dérive... ou seulement le coin de votre feu, là, comme nous sommes

Dites, ne serions-nous pas bien ainsi ?

HÉLOISE

Que vous êtes bon!

ABÉLAUD.

Dites, ne serions-nous pas heureux'?

Je serais trop heureuse!..' Mais je ne veux pas y pen-

ser. Vous êtes bon d'oublier ainsi un moment vos livres, vos écoles, le monde, où votre renommée...

Et le repos, le repos, le comptez-vous rien? Le repos de l'esprit, qui du moins laisse libres les sentiments du cœur, toutes ces afTections dont on croit se passer parce qu'on aime la gloire et la vérité ! Quel amour, grand Dieu ! i— Au fait, depuis le temps où j'étais enfant en Bretagne, où j'aimais ma mère,- mes sœurs, je n'ai rien aimé.

HÉLOISE

Que sont ces étroites affections pour une âme comme la vôtre ? Qui peut la remplir, si ce n'est la contemplation de l'univers?

Oui, oui, comblez le vide avec du néant! (avec impatience.) Ah! vous ne me comprenez pas.

HÉLOISE

Excusez-moi, je fais bien attention, je sais que je suis une bien pauvre écolière.

ABÉLARD, se rapprochant d'elle.

Mais je ne dis pas cela; au contraire... quand je vous parle à vous-même, quand je vous explique quelque chose, c'est tout différent. Ce n'est plus cette fatigue desséchante de l'enseignement que je vous décrivais tout à l'heure; c'est la sensation d'une âme soulagée du poids de son isolement. Avec vous, je laisse errer ma pensée, et la vôtre la suit. Il me semble que de moments en moments votre âme se rapproche de la mienne, que vous vous serrez contre moi. Oh! c'est un bonheur jusqu'à présent inconnu, et que vous seule, Héloïse, vous seule m'avez révélé.

UÉLoiSK, SI! levant.

Ml! que vous me faites de plaisir! Savez- vous que vous allez me rendre toute glorieuse ? Comment croire pourtant que vous aimiez mieux donner vos leçons à une petite bourgeoise qu'à maître Gilbert de la Porrée ou à maître Robert de Melun 3«, qui, dit-on, ailleurs qu'auprès de vous, seraient faits pour enseigner les autres '?

ABÉLAHD.

Ah! que vous aimez vos leçons!.. Allez!

HÉLOISE

C'est bien naturel. Songez donc quelle joie pour une simple iille telle que moi d'avoir pour maître le premier homme de l'univers, et puis de trouver que je l'entends très-bien... que je l'entends mieux que moi-même. Car vous me faites voir clair dans mes idées, vous m'amenez à concevoir mille choses que je sentais bien confusément, et je me sais mieux moi-même quand vous m'avez parlé. Vous n'imaginez pas comme votre voix pénètre jusqu'au fond de mon âme et la soulève doucement jusqu'à vous. En vous écoutant, il me semble que je me perds en vous ; ce n'est plus moi; j'apprends, je conçois, et, en même temps, c'est comme si j'entendais de la musique, comme si j'étais portée sur des ailes à travers un air léger.... Pardon, je suis folle.

abi::lard.

l)ites encore, dites toujours.

HÉLOISK.

Tout ce que vous dites/ je l'admire, et cependant je me figure que j'aurais dû le penser cent fois, et que si je ne l'ai pas fait, c'est par oubli. Je me retrouve dans tout ce qui vient de vous, et ce que vous dites à mon

esprit me fait battre le cœur. C'est à ce point que parfois, quand vous lisez des vers, je crois que je vais m'évanouir. — Et vous, n'avez-vous jamais fait de vers?

Moi!., et pour qui?

HÉLOISE

Mon Dieu, pour rien... pour vous divertir... pour me faire pleurer, comme l'autre jour avec ces vers d'Ovide. — Dites, ne reprenons-nous pas nos leçons?

Oui, vous avez raison, asseyez-vous. — Qu'allons-nous

lire? (Prenant le volume d'Ovide.) ToujOUrs Ovide. VouS l'aimez,

n'est-ce pas?

HÉLOISK.

J'aime ce livre.

Elle se rassied.

ABÉLARD, cherchant dans le livre.

Voyons, quel morceau? — Leander Heroni. — Cette épître de Léandre à Héro, voulez- vous?

HÉLOISE

Oui.

ABÉLARD, toujours debout.

Ovide inventa ce genre d'épître qu'on a appelé Vhéroïde. 11 met en scène des amants malheureux, Énée et Didon, Jason et Médée. L'un écrit à l'autre pour lui parler de ses sentiments, pour lui conter sa destinée. Quelquefois le poëte ajoute aussi la réponse. L'amour seul fait le sujet de l'héroïde. C'est un poëme triste et tendre, consacré à la mémoire de ceux qui ont aimé et souffert. Ainsi, obscurs ou célèbres, s'il est au monde deux êtres qui se soient donné leurs cœurs et que le sort ait persécutés, ils peuvent un jour devenir le pathétique sujet d'une héroïde.

La poésie les attend dans l'avenir, pour célébrer leurs maux, et faire de leurs nonjs les symboles immortels di; la passion et du malheur. — Chose singulière ! on s'aime sans savoir pourquoi ; l'amour naît sans effort et sans dessein, et, aussi bien que les plus grands travaux de l'esprit ou de la vertu, l'amour peut donner de la gloire...

Il s'ariêto.

HÉLOISE

Croyez-vous qu'on y pense beaucoup quand on aime?

ABÉLARb.

Pourquoi pas? il faut penser à tout.

HÉLOISE

Je ne sais, il me semble qu'il en est de l'amour comme de la charité. Est-ce aimer que d'aimer pour la gloire?

Peut-être. Héro et Léandre s'en sont- ils moins aimés, parce qu'Ovide les a chantés?

HÉLOISE

Ils ne le savaient pas.

Mais nous, nous savons leur amour. La poésie est l'urne d'un or incorruptible qui recèle; les cendres des cœurs que la passion consuma. — Lisons. Vous connaissez le lieu de la scène. Héro habitait Sestos, L'éandre Abydos. Ils s'aimaient, et leur famille, je croîs, leur interdisait de se voir. Ils étaient séparés par l'Hellespont.... C'est près de Byzance, c'est... oui, c'est une mer où s'arrêta d'abord, il y a trente ou quarante ans, la flotte de Godefroy, seigneur de Bouillon, et de tous nos princes croisés ^-.

HÉLOISE

Quel était le temps d'Héro et Léandre?

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